3ème souffle

Dans les petits cercles parisiens du rock et des médias, on a l'habitude de considérer Indochine comme une petite chose honnête et tranquille, un groupe sans vagues et sans histoires.

Leur troisième LP, comme les deux précédents, avait décroché sa récompense en or, on n'en faisait pas une affaire. Pourtant les groupes français qui sont disques d'or, on les compte sur les doigts d'une main de Django Reinhardt!

Tout aurait pu continuer tranquillement donc, sur cette voie facile et sans nuage. Seulement voilà, les Indochinois ne sont pas du genre à se contenter du confort, ils veulent plus, le top, pas pour le goût du pouvoir, mais plutôt pour le goût de l'aventure. Ils ont commencé par asservir la Scandinavie, devenant par là le seul groupe hexagonal ayant un véritable succès en dehors des frontières.

Du succès, ça veut dire des salles pleines et des ventes de disques conséquentes, et pas des petits concerts très médiatisés comme Téléphone ou les Dogs aux States et au Japon. Mais ça, les Français ne s'en laissent pas convaincre facilement, le réflexe St-Thomas marche à fond.

Moi qui les ai vus à Copenhague l'an dernier, je vous jure que ça fait quelque chose au coeur de voir des hordes de kids chanter des textes dans une langue qu'ils ignorent totalement, et que cette langue, c'est la vôtre!

Ceci posé, Indochine évoluait en France en première division, mais il lui fallait encore l'aura d'un PSG. C'est en train de se réaliser, pour plusieurs raisons : d'abord une foi renforcée dans leur groupe. Après un léger flottement pendant la période "Péril Jaune", ils sont aujourd'hui plus que jamais soudés, déterminés à bouffer le monde et conscients de ce qui se passe autour d'eux.

Ensuite ils se sont attribué un service de promotion digne de ce nom, et digne d'eux surtout, qui leur assure une couverture médiatique en rapport avec leurs ventes de disques. Enfin, ils ont un tube, un hit spécial.

"L'Aventurier" avait marché parce que c'était un son et un gimmick nouveaux, "3e Sexe" marche pour d'autres raisons. C'est bien sûr une mélodie imparable, mais ça c'est normal à la limite, la plupart des chansons d'Indochine sont autant de tubes en puissance. Non, ce qui fait de "3e Sexe" un champion, c'est son texte. Un thème pourtant classique : celui des kids depuis que le rock existe. Un message qui dit : "laissez-nous nous habiller, nous coiffer et vivre comme on l'entend"!

Depuis les Beatles, même si les conflits de générations à propos du look ne sont nettement atténués, on connait ce problème. Seulement le public d'Indochine n'a pas connu les Beatles, et se fiche dea anciens combats de leurs aînés comme de leur première teinture de cheveux; ce public a devant lui un groupe qui a l'air jeune comme lui, qui arbore le look "new wave" comme lui, et qui lui propose de se prendre la main et de dire merde aux adultes! Triomphe obligatoire.

Sous la bannière du "3e Sexe", la tournée Indochine est un raz-de-marrée. Les vingt-quatre dates de février se sont déroulées dans une sorte d'euphorie; devant la demande, toutes les salles prévues étaient abandonnées au profit de salles deux fois plus grandes. Partout, en France, les enfants du Troisième Sexe pouvaient voir leurs héros, et ils ne se privaient pas d'y aller et de mettre de l'ambiance.

J'ai voulu voir ça, et j'en ai pris plein les yeux. À Pau, Castres, Orléans, des villes moyennes, où les concerts ne sont pas denrée courante, deux à trois mille personnes avaient répondu présent à l'appel. À Bordeaux, quatre mille kids ont fait fondre la glace de la patinoire Mériadec...

Et puis Toulouse. Une date qui restera synonyme de grande émotion pour le groupe et pour leur entourage : six mille spectateurs survoltés, qui chantaient si fort "L'Aventurier" ou le "3e Sexe", que sur la scène, malgré la puissance de leur sono, Indochine ne s'entendait plus jouer. Six mille personnes, c'est un score qui s'enfonçait nettement ceux de Julien Clerc ou Téléphone dans la même ville.

C'était comme une vague impétueuse, un peu effrayante aussi, quand les mômes s'accrochent aux voitures ou se couchent sur la route pour empêcher de partir leurs idoles! Mais une vague réelle, qu'on va voir déferler sur Paris, puisqu'à l'heure où j'écris ces lignes, après un, puis deux, trois et quatre, on parle d'un cinquième Zénith! Ce qui en fin de compte leur fera un nombre de spectateurs beaucoup plus conséquent que, au hasard, Cure ou Simple Minds, les chouchous actuels des médias!

Outre Paris, en mars, Indochine visitera encore une quinzaine de villes, plus de quarante dates en tout, pour cette campagne historique. Pendant ce temps, miroir de l'action, les charts rendent leur verdict. Fin février, "3e Sexe" est numéro 5 au Top 50, et l'album fait une entrée tonitruante directement à la neuvième place du Top 20. Le cap des deux cent mille albums est passé, le disque de platine est à portée de la main...

Au fait, si vous n'êtes pas encore convaincu d'aller y faire un tour, sachez que le show d'Indochine est grand. Et rock également, Arnaud Devos, le percussioniste bonifie tout ça à grands coups de rythmes savants, Stéphane joue beaucoup plus de guitare, ça bouge, ça danse, ça chante, tout le monde a quatorze ans, bref, c'est la fête.