Indochine, du rock en rut majeur...
Leurs
chansons aiment l'amour physique et la poésie du sexe. Mais
leurs provocations sont réfléchies. Pour Nicola Sirkis,
chanteur du groupe, notre civilisation moderne n'a pas encore réglé
ses frustrations ni dénoué ses blocages.
- Dans "Paradize", le nouvel album d'Indochine, les chansons parlent une fois encore de sexe. Souvent de manière osée...
- Dire osée, c'est dire que nous sommes immoraux. Or, le sexe fait partie de l'univers du rock en général. C'est vrai que c'est une de mes sources d'inspiration fortes. Mais le rap est beaucoup plus cru, tout comme le hard-rock. Nos textes sont tout de même plus poétiques, tout en restant provocateurs. Jamais je ne mettrai "bite" ou "chatte" dans mes textes.
"Descendre en bas" ou "encore plus bas" sont des formules plus riches. Je préfère un modèle à la Duras, sans être présomptueux...
- Peu d'artistes évoquent le sexe. Comment expliquez-vous cette gêne?
- Chez Indochine, c'est un thème récurrent depuis longtemps. J'ai été éduqué avec Patti Smith et David Bowie, deux artistes qui ont joué sur la confusion des sexes. Effectivement, le rock français a toujours été éloigné de cela. Un groupe comme Noir Désir est tout sauf sexuel. Saez commence à en parler, mais de manière très prudente. Pourquoi ces réserves? Je ne sais pas.
Moi, je fonctionne plus à l'anglo-saxonne, où le sexe a toujours été présent. Ils ont entendu la maxime du rock : "Sex, drugs and rock'n'roll". Si le rock peut encore "choquer le bourgeois", c'est toujours bien!
- Bi, homo, hétéro... vous avez souvent joué sur la confusion des sexes. Indochine fut même l'un des premiers groupes à porter les couleurs de la différence sexuelle.
- "3e Sexe" est une chanson sur l'ambiguïté et la tolérance sexuelles. Nous l'avons enregistrée en 1985. La maison de disques ne voulait pas qu'on la sorte sous prétexte qu'elle passait pour une chanson d'homosexuels. Je me souviens avoir entendu des réfléxions comme : "C'est nul, on va vous prendre pour des pédés". Mais ce n'est pas une chanson osée. Le refrain n'est que : "On se prend la main."
- Aujourd'hui, cette chanson est-elle difficile à assumer?
- C'est un morceau culte, devenu une sorte de mythe. Pour la première fois, un groupe défendait la tolérance sexuelle et vestimentaire, ainsi que la tolérance envers les bisexuels, les homosexuels et les hétéros. Sur le même album, "Canary Bay" parlait déjà du lesbianisme. Ce n'est que récemment, lorsqu'un jeune mec homo séropositif est venu me dire : "Vous avez énormément compté dans ma jeunesse", que j'ai compris leur portée. "3e Sexe" a permis à pas mal de gens d'affirmer une identité sexuelle.
- Êtes-vous fier de cet héritage ou est-il dur à porter?
- C'est une chanson hors génération. Quand on voit le niveau du débat sur le Pacs, je me dis que ces chansons sont toujours d'actualité. Je parle de la chasse aux sorcières, c'est vraiment ce qui s'est passé. D'un autre côté, je ne suis pas pour l'apologie sexuelle. Il y a une perversion dans mes textes parce que j'aime bien le sexe imagée, celui de la peinture ou des films chinois ou japonais.
Quand j'étais jeune, lire Marguerite Duras - "L'Homme assis dans le couloir" - m'a fait plus d'effet que regarder un film X. Même si j'aime bien en voir un de temps en temps.
- Mais en parlant de cela, Indochine s'isolait dans le paysage du rock en France...
- C'est ce qui m'a toujours intéressé : faire de l'agit-prop. Poser des jalons, être dans le système tout en étant à la marge...
- Êtes-vous particulièrement fier de l'un de vos textes?
- Oui, celui de "Savoure le rouge" : "Parle-moi de ton humidité, conduis-moi..." Tout en étant explicite, il reste respectueux. Il a été influencé par le peintre Egon Schiele, un artiste que j'apprécie énormément. Il est maudit car il a peint beaucoup de petites filles entre 12 et 15 ans. Et il a été emprisonné à cause de cela au début du siècle. Il peignait au milieu des jeunes filles, sans qu'il y ait jamais eu de viol. Dans le débat actuel, cela choquerait. "Savoure le rouge" est d'ailleurs l'une de ses expressions.
Nicola
Sirkis (en ht) a créé en 1981 Indochine avec le guitariste-compositeur
Dominique Nicolas. Ci-dessus, le groupe à l'époque de
"L'aventurier" : de g. à dr. Dimitri Bodianski, Stéphane
Sirkis (mort en 1999), Dominique Nicolas et Nicola.
- Sur votre nouvel album, vous allez jusqu'à inverser les rôles dans la chanson "Le grand secret", un duo avec Melissa Auf Der Maur.
- Ce duo est venu de la phrase de George Bataille : "Je pense et je m'habille comme une fille qui enlève sa robe." Dans chaque être humain, on est à moitié fille et à moitié garçon, quoi qu'il arrive. Et après, il y a une sexualité qui prédomine. Dans ce duo, la fille veut être le garçon et le garçon la fille. Alors que dans la sexualité quotidienne, le garçon a tendance à dominer la fille. La vraie réussite, c'est le mélange.
- Est-ce une caractéristique française?
- Les Anglais ont une relation différente avec le sexe. En tant que royauté, ils ont une mère au-dessus d'eux, ils sont les plus grands pervers du monde. En France, le fait d'être une république nous rend plus mûrs. Nous n'avons pas ces problèmes de filiation, nous avons dépassé cette histoire de père et de mère. Nous sommes plus libres.
"Paradize", chez Columbia.