"Je n'aime pas les gens heureux"

"Paradize" achève d'un formidable éclat la trilogie entamée par "Wax" et "Dancetaria" mais peut-être aussi l'existence du groupe. Immédiatement derrière cet album violemment pop, Nicola Sirkis promet 18 mois d'une tournée plus impressionnante que jamais. Mais il ne garantit rien pour la suite...

La réception de l'hôtel Costes, à Paris, écrase toute conversation sous sa trop célèbre lounge. L'acteur/réalisateur Albert Dupontel réussit quand même à parler dans un coin. Ramzy fait son numéro sans Eric. Barthez attend sa table et Nicola Sirkis, manifestement habitué des lieux, reçoit ses rendez-vous.

Malgré le cadre outrageusement bourgeois branché et ses 42 ans bien sonnés (22/06/59), il reste affreusement inchangé : le physique et les attitudes restent aussi juvéniles. Son discours est toujours combatif, vengeur et idéaliste. Et l'album d'Indochine fait plus de bruit que jamais. Sans parler des remous qu'il risque de provoquer, de sa pochette provocante à son contenu perversement tourné.

Même les fans pourraient être décontenancés.

"Le précédent album studio, "Dancetaria", était hypnotique. J'avais envie d'un album très rock après la tournée acoustique "Nuits intimes". C'était le moment de durcir le ton, de sonner comme dans nos concerts. On n'est pas là pour faire plaisir aux fans, sinon on est morts d'avance. On fait ce qu'on croit devoir faire. Je crois que le public nous remercie et nous suit pour cette sincérité."

Le "on" au sein d'un Indochine réduit à Nicola depuis la mort de son frère Stéphane emporté le 27 février 1999 par une hépatite foudroyante, cela signifie le groupe qui, de concerts en albums, s'est, dans les faits et l'action, recréé. Mais c'est aussi Oli De Sat, déjà collaborateur sur les deux derniers albums studio, et coproducteur sur ce "Paradize" qu'il a gorgé d'interventions.

C'est peut-être plus encore une ouverture très décidée à une série de signatures, parfois étonnantes. "Je voulais m'ouvrir surtout pour les textes qui me donnent un peu de mal depuis "Wax". Mais c'était aussi le premier album où je suis absolument seul. Stéphane était encore là pour "Dancetaria". J'ai voulu reformer la famille.

C'était idéal pour une sorte d'état des lieux au moment où après 21 ans de ma vie, avec ses moments forts et parfois pénibles, consacrés à Indochine, il faut peut-être passer à autre chose.

Avec Gérard Manset, il y a une vieille histoire. "Entrez dans le rêve" qu'il écrit par rapport à nous, chanson que j'ai reprise (sur son album solo "Dans la lune...") mais au très hype Murat, écrire pour Indochine, ça demande du culot. Melissa (Auf der Maur, ex-Hole et Smashing Pumpkins) habitait Montréal et connaissait bien Indochine. Mais si ces gens écoutaient "les médias qui comptent", ils m'auraient fui."

En quoi les albums "Wax", "Dancetaria" et "Paradize" forment-ils une trilogie?

Nicola Sirkis - Après le départ de Dominik (Nicolas, principal compositeur), on ne donnait pas cher de notre peau, à Stéphane et moi. Mais il n'était pas question d'abandonner. "Wax" était une renaissance. Pendant "Dancetaria", il y eut la mort de Stéphane. Il fallut encore lutter et cet album est le premier où je suis entièrement seul pour prouver qu'on est vivant.

Il fallait que ça s'arrête pour partir vers un autre univers. Musicalement, "Wax" venait de la brit pop que j'écoutais avec mon frère. On y parle de la découverte du corps et de la sexualité.

"Dancetaria" est plus gothique, sans doute le plus sombre de nos albums. On y découvre qu'au-delà de la sexualité, l'amour peut faire mal comme apporter du bien. Ici, au travers d'une nativité, on en arrive à trouver son paradis personnel.

Il faut assumer, ne pas donner ni recevoir des leçons. Je voulais faire du bruit mais les thèmes et les musiques se ressemblent. Ça forme un tout. Donc il faut passer à autre chose ou arrêter. Je ne sais pas encore aujourd'hui.

Ça dépend de quoi?

N.S. - Pas du succès en tout cas. Je sais que j'ai devant moi 18 mois de tournée. On va y retrouver notre public incroyable et moi, je veux la tournée la plus incroyable qu'on ait jamais faite. Par la force des chansons, du son, des images et du public. Je veux montrer qu'on peut faire du rock pervers et violent alors que tous les autres sont légèrement endormis.

Mais fin 2003, j'aurai plus de 43 ans. Après un tel parcours, ce sera peut-être le moment de dire stop. Je ne peux rien garantir. Je n'ai pas cette coquetterie à la Robert Smith qui annonce la fin de Cure à chaque fois.

La question s'est déjà posée pour moi mais c'est la première fois que c'est public. Les engueulades avec Dominik, le succès écrasant, mon malaise d'être dans ce showbiz, le départ de Dimitri (saxophoniste d'Indo et meilleur ami de Nicola) puis de Dominik, la mort de Stéphane... Les raisons n'ont pas manqué.

J'ai voulu continuer car ce groupe me sauve. Pas la vie - ce n'est que de la musique - mais c'est ce qui me donne la passion. Ça m'aide à aller de l'avant dans cette société et cette vie. Mais je ne veux pas avoir toujours besoin de ce groupe pour avancer à 50 ans. Ce serait misérable.

Indochine doit être en guerre ou disparaître?

N.S. - Dès le début, on nous a dit que le nom était nul et, à peine né, on annonçait la mort du groupe. Le succès de l'Aventurier ne m'a pas apporté beaucoup de joie parce que j'ai pensé immédiatement aux combats qui venaient derrière. Il fallait faire mieux, durer, leur montrer et se battre pour ça. Mais c'est ça la vie. D'ailleurs, je n'aime pas les gens heureux. Dans ce monde, on peut connaître des moments extraordinaires de rire, de plaisir, de paix.

Il n'est pas question de se fabriquer du malheur mais je ne vois pas comment on pourrait se figer dans un bonheur béat dans cette société où il faut sans cesse combattre pour survivre. Et moi, je me retrouve face à une industrie du disque monstrueuse et qui n'a même plus besoin de le cacher.

Regarde Popstars et Star Academy : l'escroquerie, la fabrication se fait au grand jour et sous les applaudissements. Surtout chez vous, 12 fois Forest National! (Star Academy a repris Tes yeux noirs. "J'ai failli me pendre en l'entendant.")

"Sur cette tournée, on veut amener de la violence, de la perversité et du plaisir."

L'introduction au site Indochine a d'ailleurs la forme d'un appel à la résistance.

N.S. - Oui, parce que j'ai l'impression qu'on est les seuls à gueuler. Noir Désir se dit mal chez Universal (pilxer de Vivendim symbole de la globalisation, et compagnie de disques derrière les comédies musicales et les télé-réalités chantantes). Mais qu'ils arrêtent de faire les chochottes. Avec un million de disques vendus, ils ont les moyens de se casser. Manu Chao, le pape de l'anti-mondialisation, vend deux millions d'albums et génère cent millions de chiffre d'affaires (FF).

Les punks - et on vient de là - disaient déjà qu'il fallait arrêter de cracher sur la société et de rouler en Mercedes, ce que d'ailleurs font les rappeurs.

Mais Indochine s'inscrit aussi totalement dans ce système.

N.S. - Moi, je pense que j'ai les mains propres. On jouit matériellement de cette société mais notre combat est plutôt contre les mentalités, autour du sexe, de la religion. Noir Désir, j'ai aimé ce groupe. On les a pris en première partie en 1988 et on était choqués de la façon dont leur label Barclay les traitait.

L'an passé, je parlais encore de leur sincérité mais là, c'est mou. C'est de la musique politiquement correcte pour bobos (bourgeois bohèmes). "Premier groupe de rock français", ça va! J'ai échappé à l'école pour éviter d'être premier et, avec Indochine, on a fui ce statut.

En France, ça manque de "sexe, drogue et rock'n roll". Sur cette tournée, on veut amener de la violence, de la perversité et du plaisir. On veut prouver qu'on peut, comme Marilyn Manson ou Placebo, à la fois impressionner et se marrer.

La croix de la pochette et des formules de prières détournées... Tu veux choquer avec ces références à la religion?

N.S. - Je ne crois plus en Dieu depuis la mort de mon frère. Mais il n'y a rien de blasphématoire dans ces chansons. Je connais des religieux avec une vraie foi. Je les respecte, ce sont des hommes réellement bons. Mon idée est très banale mais je veux dire que la religion chrétienne n'a pas le monopole de la sincérité. Et à partir de textes sacrés qui parlent tous de morale et de bonté, on en arrive à justifier et à produire les plus grands malheurs du monde.

L'idée de générosité en devient une énorme escroquerie. Le 9 septembre, j'enregistrais le duo avec Melissa à New York dans un studio près des tours. Le 10, en décollant, je les filmais...

L'imagerie religieuse, cette beauté de la souffrance dans l'art, ça me plaît. Mais ce qui est "le mal" pour la religion ne l'est pas forcément pour moi. On ne peut pas voir ces concepts du bien et du mal comme des vérités définitivement et universellement arrêtées.

Mao Boy, c'est le problème de quelqu'un qui attend un enfant et qui se demande s'il devra lui cacher le monde ou lui dire la vérité sur la vie, la mort, notre société. Il n'y a aucune raison d'être fier vis-à-vis de la jeune génération. Peut-être que l'amour aiderait à changer les choses.

Éduquer, parler de la vérité, ce n'est pas facile. J'ai été élevé chez les Jésuites. La religion, je connais et elle n'est pas une réponse. Que reste-t-il pour apprendre à gérer la complexité de ce monde? Les livres de psychanalyse?

Évoquer des expériences sexuelles surtout dans des chansons à destination de jeunes adolescents, c'est aussi de la provocation.

N.S. - Le sexe est le moteur qui fait tourner le monde. Sans le désir sexuel, on est dépressif. Mais c'est une mécanique violente. On voit bien le mal que souvent font ceux qui refusent le sexe et nient le plaisir, surtout d'ailleurs celui de la femme. C'est un sujet sensible, tabou par certains côtés mais je ne crois pas que, chez nous, on peut encore choquer de ce côté-là.

Quelques petites filles m'ont écrit que leurs parents interdisaient de nous écouter. Mais les ados qui viennent nous voir ne sont pas dupes. Ils sont bien plus ouverts que moi à leur âge.

Ils aiment Mylène Farmer, les Smashing Pumpkins, Marilyn Manson. Ils ont vu des films de cul. Ils ont des envies sexuelles incroyables. Des filles de 18 ans rêvent d'expériences à trois. C'est même parfois un peu limite. L'autre jour au concert de Marilyn Manson, j'ai vu une fille de 15-16 ans avec, du nombril au bas du ventre, un tatouage, super bien dessiné, d'une fermeture éclair s'ouvrant sur des intestins. Putain, ses parents sont morts, aussi déchirés qu'elle ou elle est en fugue...

On va voir si notre pochette choque. La croix, une nativité avec une fille qui a la main dans son pantalon... Mélanger sexualité et maternité, c'est possible mais c'est encore tabou. Là, elle semble dire : "J'emmerde le monde, j'aime ce que je veux." Je trouve ça fort.

Le 21 mars en séance de dédicace à la Fnac-Bruxelles de 16 à 18 heures.

Le 15 mars au Magnum de Mons, le 16 au Forum de Liège.

Le 14 décembre à Forest National.

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