Indochine est au paradis

Donné pour moribond il y a moins de dix ans, Indochine a non seulement renoué avec le succès au fil des ans, mais encore complètement renouvelé son public, désormais beaucoup plus jeune. Une renaissance due au talent de Nicola Sirkis (42 ans), qui a bien su choisir ses collaborateurs et emmener le groupe sur des territoires inexplorés.

Aujourd'hui, ce quadragénaire au look d'éternel adolescent, seul rescapé du line-up original, prouve une fois de plus qu'Indochine a toujours sa place dans le paysage rock francophone avec le neuvième album du combo, "Paradize". Composé de dix-sept titres, dont une poignée de titres en puissance ("le manoir", "la nuit des fées", "mao boy", "electrastar"...), ce disque est aussi celui de nombreuses rencontres.

À preuve la chanson "le grand secret", que la Montréalaise Melissa Auf der Maur (ex-bassiste de Hole, puis des Smashing Pumpkins) chante en duo avec Nicola. Nous avons interviewé ce dernier.

- "Paradize" est votre nouvel album studio depuis "Dancetaria" en 1999. Entre temps, BMG a sorti sans votre accord la compilation "Génération Indochine" (2000) et publié le live "Nuits intimes" (2001)? Toutes ces sorties ont-elles retardé la parution de "Paradize"?

- Non, pas du tout. En fait, "nuits intimes" est venu en réaction à "Génération Indochine". En même temps, je voulais un truc sincère pour fêter les 20 ans du groupe, comme cet album acoustique de morceaux pas connus, et pas une énième compilation. Sa sortie nous a en outre permis de prendre notre temps pour "Paradize".

- L'objectif premier de "Nuits intimes" n'était-il pas de couper l'herbe sous le pied à BMG, avec qui vous êtes toujours en procès?

- Ces gens-là sont impardonnables - je parle de BMG France -, parce qu'ils nous ont jetés comme des serpillières, mon frère et moi. Et une fois la mort de Stéfane survenue (le 27 février 1999, des suites d'une hépatite fulgurante), ils ont publié un best of. Je trouve ça inqualifiable. Si au moins ils nous avaient avertis, nous n'en serions pas là. Mais non, ils n'ont fait preuve d'aucun respect envers nous et, surtout, envers Lou, la fille de Stéfane...

- Ce procès dure depuis 3 ans déjà. Le dénouement est-il proche?

- Je l'espère. Pour le moment, on est dans un phase de négociation des dommages et intérêts, etc. Moi je me fous de l'argent; je ne veux pas leur retirer le pain de la bouche, car le matériel leur appartient, mais juste qu'ils ne considèrent pas les artistes comme des vaches à lait ni des produits et qu'ils respectent les univers des uns et des autres. C'est cela l'objet de la négociation pour l'instant, qui risque d'aboutir...

- Vous avez remisé les t-shirts "BMG baise mon groupe", alors?

-Non, non! Ils sont toujours d'actualité... (rires)

- "Nuits intimes" avait été enregistré dans un studio parisien, avec pour tout public une cinquantaine de fans. Une démarche plutôt inhabituelle pour un live!

- Des albums live, on en avait déjà sorti pas mal, et là, le but était d'avoir le son très particulier propre aux concerts acoustiques. L'univers d'un studio était donc le plus adéquat, mais on voulait aussi avoir la réaction d'un public. On l'a enregistré sur 3 jours (les 11, 12 et 13 novembre 2000) et on n'a gardé que les meilleures interprétations. C'était un exercice difficile...

-Aujourd'hui, vous déclarez que "Paradize" est le dernier volet d'une trilogie inaugurée avec "Wax" en 1996. Parce que votre frère et vous étiez alors les deux seuls rescapés du line-up original ou parce que le son d'Indochine a changé à cette époque?

-D'après moi, la renaissance d'Indochine démarre avec "Wax". Le départ de Dominique (Nicolas, le principal compositeur du combo) aurait pu être dramatique, la sous-médiatisation du groupe aussi, mais Stéfane et moi, nous nous sommes aperçus que nous avions vraiment envie de continuer.

Heureusement pour nous, nous avions encore des alliés dans certains pays, comme la Belgique... On s'est donc mis aux fourneaux pour qu'Indochine renaisse de ses cendres, et maintenant, il fallait que je clôture cette trilogie marquée par des événements dramatiques.

Aujourd'hui, le groupe a atteint son paradis. Qu'est-ce qui va se passer ensuite? Je l'ignore, mais je me devais de terminer par le plus bel album qu'on ait pu faire, avec la participation de gens que j'aime bien et qui viennent d'univers totalement différents.

- Ça, c'est le moins qu'on puisse dire! On se demande en effet ce que Gérard Manset, Jean-Louis Murat, Melissa Auf der Maur et Ann Scott ont en commun...

- Tous ces gens, je les ai contactés, et ils ont accepté de travailler avec le groupe, qu'ils connaissaient. Encore une fois, ça remet les pendules à l'heure sur beaucoup de choses... Ann Scott, par exemple, est une femme écrivain qui a écrit un ouvrage magnifique, "Superstar". C'est la première fois que je lisais un livre d'une traite et je n'avais pas envie qu'il se termine.

J'ai pris contact avec elle, et il s'est avéré qu'elle avait vu Indochine en concert quand elle avait 15 ans! Cette fille baigne franchement dans un univers très rock. Dans son bouquin, elle cite d'ailleurs les premières phrases d'une chanson de Marilyn Manson: ça ne peut être qu'un livre bien! (rires)

- Le line-up du groupe est -il toujours le même depuis "Dancetaria"?

- Oui, à l'exception de Jean-Pierre Pilot (claviériste et compositeur), qui est rentré chez lui. Moi, j'aime bien que les gens qui deviennent membres d'Indochine se mettent au service du groupe. Et lui avait des prétentions sur le nouvel album qui ne me plaisaient pas. Il est remplacé par Olivier Gérard, qui avait déjà travaillé avec moi sur "Dancetaria".

- La biographie qui accompagne l'album jette un regard désabusé sur l'industrie du disque. Vous partagez cet avis?

- Bien sûr! Que Star Academy remplisse 12 fois Forest National, je trouve ça extraordinaire... pour un groupe de bal! D'un autre côté, ils ont profité d'une infrastructure et d'une surmédiatisation qu'aucun artiste n'a eues jusqu'ici, donc c'est normal. Je peux d'autant mieux en parler qu'ils ont repris "Tes Yeux Noirs" et que j'ai donné mon accord. Mais si on fait une émission sur la prostitution, on dénonce les proxénètes, pas les prostituées!

Les gens de Star Academy ne sont donc pas du tout à mettre en cause, à l'inverse de l'industrie du disque, qui fait des "produits" en sachant très bien où elle va et en considérant le public comme un troupeau de moutons. Et quand j'entends Pascal Nègre (PDG d'Universal France et nouveau patron de l'Olympia) dire aujourd'hui, il ne signerait plus ni Jim Morrison ni Jacques Brel, je me pose des questions...