Indochine par Nicola

En vingt ans de carrière, Indochine n'a cessé d'évoluer de manière atypique et sincère, laissant de côté les critiques parfois acerbes des médias. Après quelques albums assez pop, le dernier en date, Dancetaria, de par son côté sombre et hypnotique semblait annoncer un changement. En attendant le prochain (prévu pour le 12 mars), retour aux sources avec un chanteur à l'univers touchant...
L'AVENTURIER (1982)
Nicola Sirkis : on avait fait notre premier single "Dizzidence politik" en 1982, un succès dit d'estime. À l'époque, les médias en ont parlé mais ça n'a pas cartonné, et notre maison de disques de l'époque voulait qu'on aille en studio, un an après la tournée avec Taxi Girl, pour enregistrer un maxi.
Entre-temps, on avait composé "L'aventurier" et d'autres titres, on leur a fait écouté mais ils ne semblaient apparemment pas enthousiasmés. Nous leur avons demandé quatre jours de studio tout en ayant dans l'idée d'enregistrer ces titres-là, ("L'aventurier", "L'opportuniste", "Docteur Love", "Indochine", "Leila"). Ayant apprécié ce que nous avions fait, lors de sa venue en studio, la maison de disques a décidé de nous faire faire un mini-album.
Le morceau "Françoise" a été rajouté par la suite?
Oui, sur la cassette. L'idée, après l'enregistrement à Paris, était d'aller à Londres étant donné qu'à l'époque on cherchait un son anglais, et en France aucun ingénieur du son ne nous plaisait. On est allés au studio Red Bus (Visage, Spandau ballet) et là on a trouvé un ingénieur qui a mixé notre album exactement comme on le désirait. Le disque est sorti en février 1982 et L'aventurier a été numéro un en juillet.
C'est un mini-album qui s'est vendu énormément grâce au single qui est devenu un "tube populaire"! Tout le monde a parlé "d'un nouveau langage", "d'une nouvelle force", et on a tenu à tirer les choses au clair. "L'aventurier" représentait, dans le contexte de l'époque, du second degré visant à caricaturer les films de super héros incarnés par Stallone, notamment. Nous souhaitions démystifier cela, et le public a bien accroché.
Et tu ne te sens pas un peu "prisonnier" de "L'aventurier" auquel on a tendance à vous rattacher depuis vingt ans?
Non car c'est un standard. Effectivement, s'il n'y avait eu que celui-là, peut-être, mais plusieurs autres tubes dont "Troisième sexe" ont suivi. De plus, ce morceau a maintenant vingt ans, et, chose incroyable, il tient toujours la route que ce soit sur scène ou sur disque.
Je pense que contrairement à pas mal de chansons de l'époque, "L'aventurier" ne renvoie pas une image très années quatre-vingts. Elle traverse le temps et grâce à elle, nous avons été le premier groupe français à obtenir un disque d'or. J'en suis plutôt fier, j'ai toujours plaisir à le jouer sur scène.
LE PÉRIL JAUNE (1983)
Ensuite, on a fait une tournée et enregistré le Péril jaune. On a passé trois semaines en Angleterre dans un studio où, d'un côté, il y avait Eurythmics et de l'autre DAF. Pour moi, c'est un album plein de défauts techniques, pas assez travaillé. Il a les qualités de ses défauts : il est spontané mais manque de structure.
C'est aussi ce qui fait son charme, quelque part...
Oui, oui, il a quelque chose cet album, je ne l'écoute plus depuis un certain temps, mais c'est vrai que certains morceaux valent le coup. La maison de disques a tout de suite voulu lancer "Miss Paramount" alors que l'on était plus axés sur "La sécheresse du Mékong".
C'est un album qui a également bien marché. Nous avons commencé à voir des fans s'identifier vraiment à nous, et à ce moment-là, nous étions déjà maquillés, bien avant Cure; nous véhiculions cette force un peu new-wave qui attirait les fans.
Les médias vous ont taxés de plagières un peu plus tard...
Tout à fait. Quand Cure est arrivé en France, tout le monde a dit qu'ils avaient tout inventé, mais personne n'a rien inventé du tout. Moi je me maquillais parce que j'aimais bien David Bowie.
TROIS (1985)
Après la tournée de Péril jaune, le concept pop a pris le dessus et nous avons souhaité changer d'image : nous voulions renforcer l'idée d'ambiguïté spécifique à ce troisième album duquel a découlé des morceaux comme "Troisième sexe", "Trois nuits par semaine", l'amour à trois dans "Hors-la-loi"...
Il a été enregistré en Hollande et c'est l'album que l'on a eu le plus de mal à enregistrer car il y avait des tensions au sein du groupe. Toutefois, l'album était vraiment un très bon album pop. Nous nous sommes aperçu par la suite que toutes les chansons auraient pu constituer des tubes.
On nous a alors reproché d'être trop "commercial" étant donné que nous vendions davantage d'albums et que nous apparaissions dans différents journaux, notamment la presse pour adolescents. Pourtant nous n'avions pas réellement changé : EMI Londres a voulu sortir l'album en anglais, mais nous avons refusé de faire un effort pour le marché anglais. On aurait peut-être dû, nous serions peut-être milliardaires (rires)!
INDOCHINE AU ZÉNITH (1986)
Il est sorti à la rentrée après une tournée d'une centaine de dates à la suite desquelles on a décidé de faire un break de neuf mois afin d'enregistrer 7000 Danses et se mettre au vert.
7000 DANSES (1987)
On l'a enregistré à Miraval, un studio qui avait accueilli les Cure et que l'on trouvait plutôt pas mal. À la différence des autres albums pour lesquels les maquettes étaient déjà prêtes, 7000 Danses a été composé en studio car on avait les moyens d'y rester six mois, ce qui était appréciable.
Le travail en studio m'avait, jusque-là, toujours paru assez astreignant - je préférais la scène -, et c'est à partir de cette époque que j'ai commencé à y prendre goût. Cet album comporte des morceaux que j'aime beaucoup comme "La chevauchée des champs de blé", "Une maison perdue".
La version single de "La chevauchée..." a été amputée de certains couplets...
S'il y a un défaut sur cet album, c'est que les morceaux sont très longs et qu'ils auraient pu moins l'être, seulement on ne voulait pas les couper. "La chevauchée...", qui est un morceau pop, fait sept minutes sur l'album et la version single nous a contraints à enlever certains couplets.
cela ne t'a-t-il pas fait mal au coeur, car l'une des plus belles phrases a disparu, nous semble-t-il...
Oui, "La séduction (...) au Cachemire..." C'est vrai que ça m'a beaucoup énervé, mais heureusement que cette chanson existe sur l'album. Après, c'est vrai que tout ce qui est single m'échappe. Mais il a fallu faire le clip à partir de la version single, et à l'époque, quatre minutes pour la radio c'était déjà beaucoup! Maintenant ça doit être trois minutes, ce qui est insupportable, mais bon...
Ensuite, nous avons tourné deux ans, au cours desquels nous sommes allés, entre autres, en Amérique latine où nous avons connu un large succès. À la suite de cela, on s'est rendu compte que nous étions épuisés et que, depuis le début du groupe, nous n'avions pas fait de réelle pause. Après la tournée au Canada, nous avons donc décidé de nous séparer de Dimitri (Bodiansky) et d'arrêter pendant environ neuf mois. Ensuite, on a commencé à écrire Le baiser.
LE BAISER (1990)
C'est pour moi l'un des meilleurs albums, un des derniers bons albums avec Dominique (Nicolas) avec de très bons morceaux comme "Le baiser", "Des fleurs pour Salinger", "Punishment park", "La colline des roses". On l'a tranquillement composé et enregistré à Paris, puis on l'a mixé aux Bahamas.
Il a été numéro un tout en ayant moins marché que les autres car c'était alors le début des années 90 et notre public du départ avait vieilli. Le grunge commençait à émerger, mais nous avions conservé notre potentiel de fans. De plus, des gens nous découvraient petit à petit.
En 1990, tout le monde crachait sur nous, les médias disaient que l'on était "has been", même notre maison de disques ne croyait plus vraiment en nous, mais par rapport aux lettres que nous recevions, je voyais que le groupe suscitait toujours un certain intérêt.
BIRTHDAY ALBUM (1991)
C'est une compilation qui marque les dix ans du groupe, et en cela, nous y avons tenu fermement. Pourtant la maison de disques n'a pas voulu la sortir. Finalement, contre toute attente, elle s'est vendue à 600.000 exemplaires. Beaucoup de gens nous ont découverts grâce au Birthday et en voyant ce succès, cela nous a décidés pour faire une tournée.
À cette occasion, nous avons pu observer que le public avait méchamment rajeuni... Cela nous a en quelque sorte reboostés pour composer un dernier album, mais on sentait tout de même Dominique un peu fatigué par tout cela.
UN JOUR DANS NOTRE VIE (1993)
C'est donc le dernier album réalisé avec Dominique. Ce fut relativement pénible dans le sens où il a voulu s'entourer de producteurs qui nous plaisaient pas... Il a fallu faire avec, mais c'est dommage car il y a des morceaux incroyables comme "Savoure le rouge", "Un jour dans notre vie", "Les toits du monde", que j'aime particulièrement...
"Ultra S"?
Oui, "Ultra S", que l'on a joué en acoustique récemment aussi, et "Anne et moi" qui est vraiment bien... En fait, cet album a été très influencé par Egon Schiele. J'ai vraiment été émerveillé par ses peintures et tout ce qu'il faisait. Le titre "Savoure le rouge" est vraiment un titre sur lui.
C'est un morceau très sexuel mais vraiment inspiré par lui, par son univers... Quand tu lis le texte "Les doigts mouillés...", le peintre qui mouille sa toile peut engendrer un certain désir sexuel... J'ai un peu dérivé là-dessus. Sa vie m'a également beaucoup touché : le fait qu'il soit parti avec sa soeur, le détournement de mineures.
Dans "Anne et moi", le "manteau de nuit" est une expression empreintée à Egon Schiele qui disait qu'un manteau de nuit recouvrait le corps des petites filles après la puberté... "Un manteau de nuit recouvre maintenant ta petite vie..."
Cet album n'a pas du tout marché en France, mais on sentait que notre maison de disques se désintéressait complètement de nous, et Dominique a décidé de partir à ce moment-là.
RADIO INDOCHINE (1994)
J'ai voulu enregistrer un live pour avoir une dernière fois Dominique sur scène et on a donc fait Radio Indochine mais à Spa, car en France, notre public était toujours là; toutefois nous ne remplissions pas des salles aussi importantes qu'en Belgique.
Après cela, on s'est donc retrouvés tous les deux, Stéphane et moi, et constatant que la demande était toujours importante de la part des fans, nous avons décidé de continuer. Cette décision a préfiguré une sorte de renaissance pour le groupe.
UNITA, LES VERSIONS LONGUES (1996)
C'était donc la deuxième compilation du groupe. La maison de disques nous l'avait demandée, mais c'était plus une stratégie diplomatique vis-à-vis d'elle. Elle s'est toutefois bien vendue.
Je voulais vraiment représenter le nouveau public du groupe et Gwen, qui figure sur la pochette, était vraiment l'allégorie de cette nouvelle génération : une jeune fille de quinze ans assez lookée, assez rock'n'roll, qui allait à l'encontre de l'image d'Indochine dont on disait que le public se composait de minettes et que l'on cataloguait comme variété française. Alors que les gens comme Gwen étaient vraiment rock; c'est vraiment ce vers quoi je voulais aller.
WAX (1996)
Pour moi, il marque le début d'une trilogie qui devrait s'achever avec le prochain album. Wax est l'album qui a été le plus influencé par la pop anglaise : nos influences principales étaient Blur, Oasis, Shed Seven, ou encore Echobelly.
Il n'a pas trop marché en France, mais c'est un album qui est presque devenu culte aujourd'hui. Il y a pas mal de morceaux que j'apprécie, comme "Drugstar", ou "Révolution" que j'adore, des titres méconnus qui mériteraient pourtant d'être découverts.
Les choeurs sur certains titres tel "Révolution" par exemple, correspondaient-ils à un choix de votre part?
Je sais que c'est un truc qui n'a pas trop fait plaisir aux fans. Mais à l'époque j'écoutais Primal Scream, un groupe qui utilisait des gospels mélangés à une techno-rock, et j'aimais beaucoup. C'est aussi une sorte de clin d'oeil aux Beatles, principale référence de la brit pop... Donc, moi j'assume complètement!
INDO LIVE (1997)
On a ensuite fait le Wax tour, une tournée qui a vraiment bien marché, à la suite de quoi on a décidé d'enregistrer un live. C'est à ce moment-là que les ennuis avec BMG (leur maison de disques - ndlr) ont commencé, car ils ont refusé de nous suivre. Nous l'avons sorti ailleurs et il s'est vendu à 300 000 exemplaires, chose assez incroyable pour un double CD.
DANCETARIA (1999)
Après ce succès, nous nous sommes sentis très motivés, Stéphane et moi, pour commencer le travail de Dancetaria qui s'est malheureusement achevé avec sa mort. Après Wax, on voulait aller vers le glam, un côté un peu plus violent, un côté un peu plus gothic, plus hypnotique.
Tu l'as qualifié, me semble-t-il, de pop-glam-gothic...
Oui, tout à fait. Ça peut faire rigoler certains puristes mais c'était vraiment le terme...
Et Dancetaria par rapport au label?
Comme nous avions quitté BMG, nous nous sommes tournés vers un label indépendant (double-t). J'étais ravi de quitter ainsi l'univers des majors pour un indépendant même si ce dernier effectuait la distribution de la même manière qu'une major. Et, malheureusement, nous avons été rachetés, comme tous les indépendants, par une major. Nous nous sommes retrouvés chez Columbia avec le positif et le négatif que cela implique...
Dancetaria est vraiment un album spécial par rapport à la mort de Stéphane. À partir de Wax, on voulait évoluer, et cet album a su montrer qu'Indochine était un groupe de rock au départ.
C'est un album qui sonne quand même beaucoup plus dark que les autres.
Oui. Mais le prochain est beaucoup plus dark encore... beaucoup, beaucoup plus.
Tu n'as pas l'impression que cet album a drainé un nouveau public?
On a vu les fans de Marilyn Manson sur la tournée de l'album...
Nous avions été émus en découvrant que des générations vraiment distinctes s'étaient mélangées lors du concert au Zénith, en décembre 1999.
C'est vrai que c'était très émouvant, et c'est marrant dans le sens où l'on s'est aperçu qu'Indochine attirait trois générations différentes. C'était également le cas sur les Nuits intimes.
Une dernière question. Dans "Manifesto" (Les divisions de la joie - ndlr), lorsque tu dis "On sera crucifiés, les bras en crois", est-ce du second degré là aussi?
Ah, ça fait longtemps! Lorsque tu lis "Hors-la-loi", il était déjà question d'une fille les bras en croix. La religion m'a toujours fasciné par son aspect "manipulation des masses". L'esthétique m'intéresse également, mais la religion a peut-être causé plus de morts que n'importe quelle maladie.
C'est pourquoi j'ai choisi ce thème pour composer mon prochain album. Depuis la mort de mon frère, en effet, je ne crois plus en rien. Mais je respecte les gens qui croient, car il faut bien croire en quelque chose.