Indochine, ma petite entreprise
Nous avions laissé Nicola Sirkis et Indo il y tout juste un an lors de trois soirées de folie à La Cigale à Paris qui mettaient un terme à la tournée acoustique baptisée "Nuits intimes".
Nous les retrouvons aujourd'hui au studio ICP à Bruxelles, où ils mettent la dernière main à ce qui sera beaucoup plus qu'un nouvel album : une évolution majeure.
Il l'avait dit, il s'y est apparemment tenu. Il y a un an, Nicola Sirkis nous déclarait son envie de réaliser l'album le plus "punk" et le plus "radical" de toute l'histoire de son groupe.
Afin, selon lui, non seulement de clore en beauté (sinon en dureté) la trilogie initiée par "Wax" et poursuivie avec "Dancetaria", mais aussi d'être en phase avec ses goûts et ses coups de coeur d'aujourd'hui (Placebo, Smashing, Manson...); lesquels se trouvent par ailleurs être aussi ceux de son public le plus récent.
Il restait néanmoins à apprécier ce que "punk" et "radical" pouvaient bien signifier dans la terminologie sirkisienne. Rendez-vous fut donc pris à ICP à Bruxelles fin novembre...
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| Pensif en écoutant "Popstitute" | Content de lui entre John, le patron d'ICP, et Phil Délire |
POPSTARS
C'est à la place encore chaude (le studio B) laissée par les filles de Popstars tout juste rentrées à Paris que Nicola s'est installé pour achever le mixage de ce nouveau disque.
Le matin, apparemment indisposé par ce hasard de planning d'ICP, il a fait un crochet par une boutique de Bruxelles spécialisée dans les ambiances parfumées. "Oui, je fais brûler de l'encens", ironise-t-il, "ça fait disparaître les mauvaises odeurs..." Sans appel.
L'humour peut sembler vache, mais comme on comprend que ces mots visent évidemment un concept marketing et pas des personnes, on ne peut s'empêcher d'en rire en choeur.
Toujours ça de pris sur la bêtise et le "moutonnage". Nicola nous présente John, le fondateur et patron - réellement charmant et chaleureux - de l'endroit, et nous fait l'honneur des lieux.
Trois studios (ce jour-là, Benjamin Blolay et Alain Bashung occupent respectivement le A et le C) vastes comme des entrepôts, une salle d'accueil des plus cosy, une piscine couverte, une salle de sport, un "magasin" riche de dizaines de guitares, amplis, effet, claviers, drums
- tous vintage - à faire pâlir n'importe quel collectionneur, une maison attenante avec plusieurs chambres et suites (pour que les musiciens puissent habiter sur place), on comprend tout de suite beaucoup d'artistes, de The Cure à Noir Désir, choisissent ICP.
"J'ai longtemps cherché le studio idéal, je crois que je l'ai trouvé ici. Mis à part le studio de George Martin à Montserrat qui, d'ailleurs, n'existe plus, je n'ai jamais trouvé mieux", résume Sirkis.
De toute façon, à Bruxelles et plus généralement en Belgique, Nicola est chez lui...
![]() Au grand piano |
![]() Avec Oli De Sat en plein travail |
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![]() Détente devant MTV |
![]() Avec Gareth Jones, le producteur de l'album |
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![]() Avec quelques peluches pendant l'écoute de "Popstitute" |
![]() Avec Oli face à la console |
T-SHIRT MARILYN MANSON ET RANGERS
Le fait est que Sirkis avait besoin d'un endroit confortable, paisible et où il se sente parfaitement à l'aise et en confiance pour parachever ce nouveau disque. L'enthousiasme, la faim et l'envie d'en découdre devaient nécessairement être de la partie.
"Après la fin de la tournée acoustique qui elle-même avait été consécutive au Dancetaria Tour, on était vannés, mais je voulais absolument exploiter la frustration des musiciens de n'avoir pas pu jouer fort sur la tournée "Nuits intimes", c'est pour cela que, dès le mois de mars dernier, on a commencé à répéter.
Et que, dès le mois d'août, on est venus ici pour faire les prises. Le travail a été long - il n'est d'ailleurs pas fini - et pénible, mais je crois qu'on tient quelque chose d'intéressant", ajoute le chanteur.
Comme sur le disque précédent, Indochine s'est attaché les services du précieux Phil Délire, ingénieur et metteur en son d'une sacrée tranche du rock et de la chanson hexagonale de ces dernières années (Noir Désir, Bashung, etc.).
C'est lui qui a réalisé les prises, prenant par ailleurs en charge la co-réalisation de l'album dont "Electra Star" sera probablement le nom; en même temps que celui de l'une des chansons (celle-ci évoquant la mémoire de Stéphane Sirkis).
Mais la grande innovation (parmi d'autres) en termes de personnels, c'est l'émergence de Oli De Sat. Vingt-sept ans, cheveux en pétard, t-shirt Marilyn Manson et rangers, Oli est arrivé un peu par accident dans la galaxie Sirkis : en envoyant spontanément des remixes d'Indo à Nicola; lequel n'a pas mis longtemps à percuter.
"Il a joué un peu le rôle d'un révélateur", explique Nico. "Il était fan d'Indo mais en même temps il ne faisait pas un pas sans la disco complète de Nine Inch Nails sous le bras! C'était un signe!"
Du coup, d'un rôle de bidouilleur / arrangeur / remixeur sur "Dancetaria" et sur les tournées qui ont suivi, Oli s'est vu intronisé cette dernière année programmeur et arrangeur officiel (en lieu et place de Jean-Pierre Pilot) et est désormais prêt à prendre sa place sur scène derrière les claviers et les machines du groupe.
"Oli est en outre le co-auteur de toutes les chansons du nouveau disque!" précise non sans une certaine fierté un Nicola qui a l'air d'avoir trouvé en Oli le nécessaire alter ego qu'il n'avait plus au sein du groupe depuis la mort de son frère.
UN BEAU DUO ENVOÛTANT
Effectivement, des machines, il va y en avoir sur "Electra Star"; des machines, mais aussi des guitares. Tendues, rêches (merci Monsieur Boris) pour la plupart, elles tissent la trame rock et même parfois indus de l'album.
C'est d'ailleurs ces guitares que le producteur de disque, le britannique Gareth Jones (l'homme derrière le "Exciter" de Depeche Mode) met un temps fou à mixer ce jour-là sur "Popstitute", l'un des titre-phare de l'album et sans doute l'un des plus "Indo" du lot.
Car le reste tranche franchement. "Je ne sais pas comment les fans vont prendre ce disque", s'inquiète d'ailleurs Nicola. "Certains vont être déçus ou au moins déroutés, je m'y attends. Mais je pense qu'Indo devait évoluer, c'est un processus naturel."
Le fait est que Nicola, sans doute pour la première fois de sa carrière, a fait confiance à d'autres pour un disque de son groupe. Les collaborations sont nombreuses sur "Electra Star", certaines sont mêmes surprenantes, mais on reste surtout médusé par la confiance accordée par Sirkis.
Les paroles de "Comateen 1" ont été signées par l'écrivaine Camille Laurence. "J'ai lu un de ses livres et je l'ai appelée", explique simplement le chanteur.
Sur "Comateen II", c'est à poétesse Valérie Rouzeau qu'il confie l'écriture du texte, uniquement parce que l'un des poèmes de la jeune femme, envoyé spontanément là encore, l'a ému.
Sur le très Depeche Mode (période "Ultra") "Paradise", il se décide à travailler avec l'écrivaine Ann Scott, "parce que j'avais lu son dernier livre et que je voulais absolument faire quelque chose avec elle.
Elle était très surprise et très fébrile au départ; elle pensait qu'elle n'allait pas y arriver. De plus, elle ne connaissait pas bien Indo.
Mais le résultat est magnifique", s'exalte Nicola qui semble comme porté par ces collaborations après plus de vingt ans de fonctionnement en circuit fermé au sein d'Indo.
Mais ce n'est pas tout, Sirkis est particulièrement fier de deux titres sur "Electra Star". Encore au stade de la "mise à plat" (c'est-à-dire non mixés), il n'hésite cependant pas à les faire entendre tant il est sûr de leur impact.
L'un est "Le grand secret", un beau duo envoûtant entre lui et Melissa Auf Der Maur, où l'ex-bassiste de Hole et des Smashing Pumpkins chante - en français - la partie masculine tandis que Nicola s'approprie le texte féminin.
Une idée très "Indochine" dans l'esprit, très simple mais qui change effectivement tout dans la perception de l'ensemble.
Presque gothique dans la construction, ponctué par un piano intimidant, rythmé simplement par la basse de Melissa, le titre prend une ampleur invraisemblable qui le fait d'ores et déjà résonner comme un classique.
Avec Melissa à New York début
septembre
"La cerise sur le gâteau, c'est que Tricky est en train de nous faire un remix de cette chanson!" avoue Nicola avec des yeux de môme un matin de Noël.
Le second titre dont Sirkis se dit fan, c'est "La nuit des fées", une remarquable chanson écrite pour lui par... Gérard Manset!
"Il se trouve qu'il est venu avec des amis voir l'un des concerts acoustiques à La Cigale en janvier dernier et que, dans la foulée, il a proposé d'écrire une chanson. C'était suffisamment inattendu pour m'intéresser", lance Nico. Le titre est splendide.
D'une part, Manset a su totalement se plier à une thématique "Indo", mais aussi Sirkis a-t-il su s'adapter à un phrasé et une dynamique qui n'étaient pas spontanément les siens. Du beau boulot.
UN PAS DE GÉANT
Entre une autre chanson écrite pour Indo par Jean-Louis Murat (mais qu'ont-ils donc tous?), "Un singe en hiver", qui laisse Sirkis et son entourage dubitatifs sur sa réalisation ("Elle est très Murat, trop peut-être!"
(On confirme) et quelques autres morceaux de bravoure tels "Punker" (certainement le premier single et premier clip en février précédés par des remixes du même "Punker" en décembre), "Dunkerque", "Le Manoir", "Dark" ou "Like A Monster"
(drôle de chanson où l'esprit "flower power" de la mélodie croise le spectre industriel de Trent Reznor) où tant Boris à la guitare que Oli aux samples et aux boucles se taillent la part du lion, cet album fera probablement un pas de géant à Indochine dans une direction résolument rock et même indus (boucles, voix vocoderisées, beats plombés, séquences, etc.).
Perpétuellement en mouvement, ne tenant pas en place, passant de la console de Gareth Jones à celle de Phil Délire, avant de zapper de MTV à MCM tout en se préparant une tasse de thé avant de regarder une énième fois la future pochette de "Electra Star" sur son Macintosh
(une jeune femme enceinte sur fond de forêt enchantée et bleutée), Nicola Sirkis est, sur le fond et malgré les apparences, étonnamment serein.
Mais, finalement, on le serait à moins : vingt ans de carrière, pas mal de bosses mais pas une ride; un enthousiasme créatif et une gourmandise musicale toujours palpables; des fans loyaux et fidèles; une nouvelle génération qui le découvre et à qui il va plaire s'il ne lui plaît pas déjà; et le tout sans un reniement ni un compromis.
Il va sans dire qu'extrêmement peu d'artistes peuvent se targuer un passé pareil... Si Nicola Sirkis avait une barbe, il pourrait rire dedans.
DISCO COLUMBIA / SONY MUSIC