Indochine : l'exotisme d'abord
Le
succès de "L'Aventurier" a pris de court tout le monde
en France. Les musiciens d'Indochine les premiers. Mais ceux-ci n'ont
pas l'intention de se reposer sur leurs lauriers fraîchement
acquis.
Leur succès, les musiciens d'Indochine se refusent à l'analyser : "Les autres le font pour nous", dit Nicolas Sirkis, le chanteur, qui ajoute : "on peut juste constater qu'on est arrivé au bon moment avec la bonne musique. On est tombés sur le bon public. Ce n'était pas un calcul, mais un hasard..."
Si on le pousse un peu en lui demandant s'il croit que le succès de "L'Aventurier" est dû à un talent particulier, il sourit : "Nous ne pouvons pas dire que nous sommes les plus doués. Cela ne se fait pas. En revanche, notre succès est sûrement dû, en partie, à ce qu'on travaille beaucoup."
Dominique Nicolas, le compositeur-guitariste-bassite d'Indochinee est également de cet avis : "Je connais des groupes dont je ne citerai pas les noms qui se sont acheté de la "poudre" avec l'argent avancé par les maisons de disques à la signature du contrat.
Nous, nous avons acheté le temps... Au début, nous avions un petit budget, nous achetions des petits synthés à mille francs. C'étaient des jouets. Aujourd'hui, nous pouvons nous payer de gros synthés. Récemment, on en a eu pour deux cent mille francs... Maintenant, on a les moyens de faire la musique à fond. C'est appréciable."
UN COCKTAIL EXPLOSIF POUR TOUS PUBLICS
Les musiciens d'Indochine aiment la musique et ce qu'ils font, c'est évident. C'est une des raisons de leur succès. Tout comme leur application et qu'on pourrait appeler leur "professionnalisme" en est une autre.
Rares sont en effet les groupes en France qui croient plus au travail qu'au talent naturel, rares sont ceux qui se montrent capables de ne pas se déchirer avant même d'avoir commencé à exister vraiment.
Mais ce qui fait l'originalité du succès d'Indocine est encore ailleurs. C'est sans doute le premier groupe d'ici à avoir su séduire à la fois le public de rock et celui de ce qu'on appelle la variété.
Depuis des années, dans les pays anglo-saxons, la plupart des groupes à succès sont dits "crossover", c'est-à-dire qu'ils franchissent les barrières d'un genre spécialisé our séduire tous les publics : des Beatles à Michael Jackson, de Police à Culture Club, les plus grands ont su faire éclater les barrières et devenir universels.
C'est un peu, toutes proportions gardées, ce qui est arrivé à Indochine avec "L'Aventurier" : une dose de fun, une rythmique dansante, des sons à la fois modernes et réminiscents des années 60 (le célèbre riff de guitare à la "Shadows"), un texte plus ou moins clair mais dont les mots clés étaient évocateurs d'espace, d'exotisme et d'aventure.
Le cocktail avec tout pour séduire. Il s'est avéré explosif.
"UNE
MUSIQUE SIMPLE ET CARRÉE"
Aussitôt, on a crié au miracle : enfin un groupe français qui réussisait sans avoir connu des galères! Tout n'a pas été si simple. Il suffit de se rappeler qu'il s'est passé près de dix mois entre la sortie de "L'Aventurier" et le moment où le disque a atteint les premières places des hit-parades.
Auparavant, les musiciens du groupe avaient pas mal zoné. Nicolas Sirkis et Dominique Nicolas ont d'abord joué dans des petits groupes amateurs.
Musique technique, un rien cérébrale, histoire de s'épater eux-mêmes et d'éblouir les copains. Ils en ont vite marre : "Ce qu'on voulait vraiment, c'était de faire une musique simple et carrée".
En mai 81 tous deux créent Indochine. Pourquoi ce nom? "Parce que c'est joli. Peut-etre aussi pour marquer qu'on fait partie d'un courant musical international, un peu comme "Culture Club" : ce nom veut d'ailleurs dire pour Boy George et le groupe, qu'ils prennent en compte toutes les cultures du monde et que leur musique en est la résultante.
Nous, nous prenons un peu de folklore chinois, lapon et nous le mélangeons avec du rock..." remarque Nicolas.
Avec Dominique, il compose les premiers morceaux, "Françoise" et "Dizzidence Politik". Pendant l'été 81, Indochine s'adjoint Dimitri Bodianski, le saxophoniste, puis Stéphane Sirkis, le frère de Nicolas, qui joue des séquencers et des synthés. Le groupe affiche complet. Il peut s'attaquer à la scène.
Un premier concert a lieu en septembre 81 au "Rose Bonbon". Le groupe est remarqué. Clémence Mélody, la marque de disques créée par Gérard Lenorman (et également productrice de Dolce Vita et Imagination), leur propose un contrat.
La suite, c'est un premier 45 T qui passe inaperçu, puis, en septembre 82, la sortie de "L'Aventurier". Le reste de l'histoire : en avril 83, Indochine reçoit le "Bus d'Acier" et est sacré espoir n°1; à l'été, le 45 T et l'album passent le capte du "Disque d'Or" et atteignent les premières places des hit-parades et des grandes radios.
Du coup, Indochine est devenu, avec Téléphone, l'une des figures de proue du rock français. Tandis que Téléphone occupe solidement le terrain avec un rock plus dur et des textes politiques, au sens large, Indochine mise plus directement sur l'évasion, la distraction et la danse.
Ce n'est sûrement pas un groupe "à message", de son propre aveu. Nous aimons bien Bandolero et Regrets", dit Nicolas, "mais nous ne nous sentons pas forcément concernés par "le rock français" : la grande majorité des groupes d'ici ne s'assimilent pas au public français; ils se veulent plus marginaux. Ce n'est pas notre cas...
Cela dit, les choses changent : avant, dans les émissions du type Guy Lux, on voyait l'accordéon ou Georgette Plana alors que, maintenant, on peut y voir Octobre ou Bandolero...
Pour la tournée, nous allons prendre des groupes locaux en première partie. En province, il y a énormément de groupes intéressants..."
"LE
TROISIÈME ALBUM SERA RADICALEMENT DIFFÉRENT"
Pour son deuxième album, "Le Péril Jaune", Indochine est resté fidèle aux formules qui ont fait son succès. Un peu trop, peut-être, même si Nicolas perçoit une évolution dans les thèmes de ses chansons : "Le premier album était basé sur la bande dessinée et l'aventure.
Dans le deuxième, on s'est intéressé à l'exotisme, à l'Extrême-Orient et aux images. C'est venu tout seul..."
L'enregistrement a eu lieu en Angleterre. "Dans le Surrey", corrige Nicolas, "plus exactement à quarante kilomètres de Londres, dans un manoir, avec des oies.
Il y avait aussi Steel Pulse, Eurythmics et le batteur de D.A.F. qui enregistraient là-bas. Ils sont tous venus nous voir et ça dansait de tous les côtés..." Dimitri ajoute : "Au début, les Anglais nous prenaient pour des Portugais, enfin, des rigolos, mais au bout de quelques jours, ça s'est arrangé..."
Pour coïncider avec la sortie de "Péril Jaune", Indochine a donné un concert à l'Olympia, prélude à une grande tournée qui a lieu à partir de ce mois-ci. Un triomphe.
Le groupe sur scène, à une pêche communicative. "C'était quitte ou double", commente Nicolas. "Nous avions très peur parce toute la presse était là. Mais ça s'est très bien passé... Le plus étonnant est que l'album était sorti depuis huit jours seulement et que la plupart des spectateurs en connaissaient les paroles."
L'avenir? "Après la tournée, nous rentrerons en studio pour remixer "Kao-Bang". Après on repartira pour la Scandinavie. On va donner des concerts à Oslo et Stockholm car "L'Aventurier" marche bien là-bas...
Après ça, on s'attaquera au troisième album qui changera radicalement des deux premiers", dit Nicolas. Et Dominique ajoute en riant : "Je n'aurai plus le son des guitares "Shadows", on va jouer de la guitare "country"..."
Allez savoir! En tout cas, Indochine veut évoluer, c'est sûr, et le groupe a l'air de savoir ce qu'il veut. C'est tout à son honneur.