Indochine : "Se jeter dans la foule, c'est mieux qu'être président de la République"
Cet été, Indochine
au sommet de sa forme a donné deux concerts tonitruants en
Belgique.
Au moment où sort "Radio Live" entièrement capté aux Francofolies de Spa, Nicola Sirkis, chanteur et parolier, annonce que le groupe a perdu Dominique Nicolas, son guitariste et compositeur.
Interview bilan sur les hauts et les bas de douze années qui n'en ont pas manqué.
Après le triomphe populaire de la compile "Le Birthday Album" et de sa tournée, doublé cette année par la spectaculaire réussite de l'album "Un jour dans notre vie", Indochine était redevenu un groupe de premier plan.
Surtout, il avait de nouveau tout l'avenir à lui comme en témoignaient les deux extraordinaires concerts du Cirque Royal et des Francofolies.
Costauds, soudés et déchaînés comme jamais, les Indos donnèrent une leçon d'énergie juvénile et de maturité artistique.
Devant un public survolté, ils semblaient avoir vaincu de la pointe de leurs guitares les dernières rumeurs concernant la dissolution du groupe.
Six mois plus tard, Indochine existe toujours mais s'est réduit aux frères Sirkis.
Dominique Nicolas dont le son de la guitare et les mélodies ondulantes faisaient une bonne part du charme et de la force d'Indochine a quitté un métier qu'il ne supportait plus.
TM : Aujourd'hui tu admets que Dominique Nicolas voulait tout arrêter quasiment depuis le premier jour.
Nicola Sirkis : Son problème est aussi le nôtre. Notre passion est devenue un métier.
Pour rester indépendant, Indochine n'a pas de manager. On passe donc la moitié de notre temps en discussions avec des avocats. Et puis ce métier, c'est le royaume des faux culs.
Quand tu as un peu de sincérité morale, tu t'y sens de plus en plus mal. La soupape de sécurité de Dominique, c'était de régulièrement dire "j'en ai marre, je me casse".
J'ai eu aussi envie de me barrer mais, comme Stéfane, j'ai une approche plus calme et j'arrangeais les choses. Je l'ai retenu pendant douze ans parce qu'il voulait qu'on le retienne.
TM : Étrangement ce départ survient au moment où Indochine semblait en meilleure santé.
N.S. : C'est vrai. En '86, c'était génial parce qu'on découvrait. Mais on ne pouvait pas faire un pas sans être agressé. On n'était plus un groupe mais un "phénomène social".
Aujourd'hui, on nous parle de musique. Mais entre-temps, nous sommes passés par d'autres tempêtes. Tu vends 200.000 albums de moins et ta maison de disque n'a plus le même ton pour te parler.
TM : Vous n'étiez pas vous-même pris de panique devant cette chute de popularité?
N.S. : Honnêtement non parce que j'ai su immédiatement qu'on vendait 800.000 albums pour la première et dernière fois. Il n'y a que quelques chanteurs pour vendre un million d'albums à chaque fois.
Pour le grand public, un groupe de rock a un parfum de rébellion qui reste négatif. Mais il y avait une conjonction d'éléments, indépendants de la valeur de notre troisième album qui ont assuré son succès.
Si en '86 on avait sorti "Le Baiser" au lieu de "3", il aurait vendu de la même manière. Eicher, que j'aime bien, a vendu un million de "Engelberg" dont chaque single était un hit alors qu'ils n'étaient pas tous de grandes chansons.
C'est un phénomène qu'a connu Bruel. Il se passait quelque chose dans Casser la voix mais les autres titres ne méritaient pas ce succès irréel.
Je savais que, contrairement aux prédictions de la maison de disques, on ne vendrait pas un million de l'album suivant. On en a fait 300.000 avec "7000 danses".
Aujourd'hui, les gens qui nous écoutent, on sait qu'ils ne sont plus poussés par une surmédiatisation. Il y a un vrai amour qui passe et qui n'a rien à voir avec le marketing.
TM : La tournée des dix ans du groupe semblait un adieu et vous vous êtes trouvé un nouveau public d'une ferveur incroyable.
N.S. : Au risque de paraître prétentieux, je n'ai pas été surpris. Tous mes contacts avec le public me disaient qu'il y avait une demande. Et l'album live en est une nouvelle preuve.
Si quelqu'un nous prétend que ça ne marche plus pour nous, on lui conseillera d'écouter "Radio Indochine". Cette tournée, on a joué devant des assistances déchaînées. Certaines salles étaient complètes longtemps à l'avance.
On a aussi quelque concerts gratuits devant dix mille personnes qui n'étaient pas acquises d'office mais qui démarraient dès la première chanson.
En comparaison, un groupe hypermédiatisé comme Les Rita Mitsouko attirait deux fois moins de monde mais il y a un problème d'information.
TM : Indochine existe depuis quatorze ans, c'est exceptionnel pour un groupe, surtout quand son public est majoritairement adolescent.
N.S. : Un groupe tient six ans, comme La Mano Negra. On a survécu en gérant notre carrière dans l'anarchie totale. Pendant huit ans, on fait album - promo - tournée sans s'arrêter.
Puis en '88, ras-le-bol : on s'arrête deux ans. On revient avec "Le Baiser", un album radicalement différent qui ne se vent pas trop mais nous amène un public nouveau, qui reste souvent entre 14 et 18 ans.
Auparavant, je recevais beaucoup de peluches que j'envoyais aux enfants du Pérou. Maintenant, je reçois des livre d'Albert Cohen ou des poésies.
Je préfère, même si imaginer que plein de petites filles s'endorment en regardant ma photo épinglée sur le mur est un phantasme intéressant. Je suis resté très attaché à ce public jeune avec lequel il se passe toujours quelque chose.
Être en sueur, perdre des kilos sur scène, me jeter dans la foule, c'est mieux que tout, mieux qu'être président de la République.
TM : Cette survie s'est payée par une lente désagrégation du groupe.
N.S. : Ce n'est pas le mot. On a ouvert la porte en '88 à Dimitri (saxophone) parce que c'était la seule solution pour lui de récupérer un certain droit de vivre normalement.
Il avait commencé le groupe à 18 ans et, un an plus tard, il était une "star" avec plein d'argent. Il a un peu disjoncté. Mais il a récupéré et, cet été, j'ai loué une baraque avec Stéfane, sa fille, Dimitri... On s'entend très bien.
Cette fois, cela se passe mal avec Dominique. Dans trois ans, tout sera peut-être résolu. On ne se bat pas mais je ne veux plus le retenir parce que ce ne serait pas bien qu'il reste dans un groupe alors qu'il n'a plus envie de faire de la musique.
Par respect du public, on doit écrire avec de l'émotion et du coeur, pas sur commande. C'est aussi ce qu'il pense. Si on s'énerve, c'est la preuve qu'il y a de la sincérité et de la force dans nos sentiments.
On ne peut pas faire des chansons et rester dans son coin. Il faut aussi faire des concerts. On n'a jamais été aussi bon sur scène mais il ne s'est pas rendu compte de la chance qu'on a de faire ce métier, d'avoir un public et de pouvoir établir le contact avec lui.
Il suffit de sortir d'Europe pour comprendre que nos gros problèmes et nos petites misères sont ceux de bienheureux au paradis.
TM : Tu sembles plus impatient de vivre la suite d'Indochine qu'affecté par ce présent douloureux.
N.S. : Je déprime certains soirs chez moi mais, avec Stéfane, on a aussi beaucoup de projets. Je n'ai pas du tout envie d'en rester là. Dominique, après des débats internes, me laissait la décision finale.
Comme je suis optimiste, j'ai l'espoir qu'on ne perdra plus de temps en précautions diplomatiques. Mais il n'est pas question de continuer le groupe à deux.
Indochine, c'est une marque au fer rouge qui ne concerne pas que nous deux. Dimitri reviendra peut-être, tout est ouvert...
TM : Cette rébellion que tu attribuais aux groupes rock, tu crois qu'Indochine a su la conserver?
N.S. : Je pense. C'est possible en tout cas malgré les années. J'ai connu Gainsbourg alors qu'il avait 60 ans et il était toujours un adolescent révolté.
Quand je vois les Rolling Stones, je n'ai pas l'impression qu'ils ont 50 ans.
Je ne me sens pas du tout adulte au sens de "rangé", "immobilisé" et aussi longtemps que j'aurai cette impression d'être un adolescent éternel, je pourrai continuer à chanter L'Aventurier ou 3e sexe parce que ces chansons me concernent toujours sinon ce serait du business.
TM : Depuis 1980, la diffusion et la perception du rock ont dû énormément changer?
N.S. : On se demande où l'on va quand MTV censure des clips. Le business canalise tout mais il faut bien se faire à l'idée que nous vivons dans une société capitaliste où tout est commerce.
Pour garder les mains propres, il faut rester indépendant et jongler avec les banques, ce que sont les maisons de disques. On n'a jamais été manipulé.
La compilation ("Le Birthday Album"), ils n'en voulaient pas, mais on en a vendu 500.000 exemplaires. Ce live, ils n'en voulaient pas non plus mais on a su l'imposer. On arrive à sauver l'essentiel.
TM : L'évolution de la musique t'a-t-elle parfois déçu?
N.S. : Pas la musique mais le discours qui l'accompagne. Aujourd'hui un môme qui aime le rap déteste le hard.
Si t'es grunge, tu détestes le dance. Je suis déçu par cette perte d'unité de la jeunesse alors que, dans les années 70 et 80, il y avait avant tout une musique : le rock, et on s'y retrouvait toujours.
Moi qui suis musicien, je m'intéresse à tout. Dans mon album ("Dans la lune"), je reprends les Stones et Gérard Manset, David Sylvian et Tom Tom Club ou Elli & Jacno.
Je trouve ridicule le rocker qui crache sur le rap tout comme F.F.F. qui a décidé qu'il n'y a plus rien d'intéressant dans le rock. C'est pareil pour la télévision ou la radio.
On va vers toujours plus de chaînes thématiques. C'est-à-dire plus de confort, de plaisir mais dans la solitude. On va rester chez soi, recroquevillé sur ses intérêts et devenir des voyeurs passifs.
Mais ce qui m'a particulièrement attristé cette année, c'est qu'on a fait avaler aux mômes qu'on allait censurer leur radio, qu'il ne pourrait plus entendre Nirvana parce que des quotas de chanson française allaient être imposées.
C'est de la désinformation totale et la preuve qu'on peut faire croire n'importe quoi. La radio n'a plus du tout le côté rebelle que j'ai connu quand j'écoutais en douce dans mon lit les stations qui passaient du rock.
Aujourd'hui, tu as sur Fun Radio un débat ouvert aux jeunes mais avec Doc, qui a fait partie de la commission Balladur, et l'autre qui dit "bite, couilles" pour déconner en fûmant un pétard.
Quand on sait que leur patron est l'ancien bras droit de Philippe de Villiers, on se dit qu'ils se foutent de la gueule des mômes.
"Radio Indochine", BMG.