Bon "baiser" d'Indochine

Indochine, on aime à la folie, ou bien on ne supporte pas. Le groupe n'engendre pas la tiédeur. Après un septennat étincelant, ils ont tenu à digérer leur phénoménal succès en prenant une pause volontaire de près de deux ans.

Ils reviennent aujourd'hui avec un nouvel album, le Baiser. C'est toujours Indochine, mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes.

Flash-back. Après un concert au Rose Bonbon, trois jeunes gens de Paris et de sa proche banlieue. Nicolas, Dominique et Dimitri, sont contactés par les maisons de disques.

Rejoints par Stéphane, le frère jumeau de Nicolas, ils enregistrent un premier 45 tours, "Dizzidence politik", sous le nom fort critiqué d'Indochine. Le groupe se rôde sur scène, y acquiert une solide expérience. En 1983, avec "L'Aventurier", ils décrochent un Disque d'Or (plus de 700.000 exemplaires vendus). Désormais chacun de leurs albums sera d'Or ou de Platine.

En France, ils succèdent à Téléphone dans le coeur d'une jeunesse qui se retrouve dans la frénésie, la générosité et le message d'amour et de tolérance du groupe. Leur notoriété déborde bien vite nos frontières et Indochne devient numéro 1 en Scandinavie et, paradoxalement, en Amérique Latine.

Le quatrième album "7.000 danses", dont sera extrait le vidéoclip à scandale "Les Tzars" (interdit sur MTV, en Italie et en Allemagne), sera évidemment Disque d'Or, mias avec "seulement" 340.000 exemplaires vendus.

Après une tournée 1988 qui les mènera du Canada au Zénith via la Belgique, Indochine se produira au Pérou. C'est là-bas, dans une atmosphère très tendue, qu'ils prendront conscience d'être arrivés professionnellement dans un cul-de-sac et que le moment est venu de se remettre en question.

LA GLOIRE, C'EST PAS TOUJOURS LE PÉROU

Mine de rien nos "Indochinois" sont aujourd'hui d'aimables trentenaires. Si Dominique a conservé sa coupe romantique. Nicolas a sacrifié son abondante chevelure.

Les regards sont vifs, attentifs et intelligents. Le ton de Dominique est calme, les mots précis, la voix très douce. Nicolas est plus véhément, plus spontané, plus volubile. Les deux garçons se complètent remarquablement et leurs propos sont tout le temps en harmonie.

Dominique tient d'abord à expliquer l'évolution du groupe : "Nous avons eu vraiment de petits problèmes désagréables au Pérou. On s'est alors aperçu que la chanson ne pouvait pas cautionner et véhiculer de telles réactions extrêmistes. Nous, on venait faire la fête avec la jeunesse péruvienne et on s'est retrouvé cloîtré dans notre hôtel.

Alors on s'est décidé à faire un break de six à huit mois. Les sollicitations en tout genres nous ayant vraiment privé de vie privée, il était temps de se remettre en question et de réapprendre à vivre. Et puis, nous connaissions également quelques divergences de vue avec Dimitri.

Celui-ci, bien que le plus jeune du groupe, avait d'autres responsabilités du fait de sa paternité (il est le papa d'un petit Boris), et il avait envie aussi de connaître d'autres modes d'expression que la chanson. Il est très porté sur l'écriture. Ce n'est évidemment pas une rupture définitive car nous restons fortement soudés".

RETOUR VERS LE FUTUR

Janvier 1989, les voit de nouveau se réunir. Tous trois avec une pêche pas possible et le désir de construire sereinement quelque chose de très aboutie. Dominique, qui a composé neuf des dix titres de l'album, est totalement impliqué par la nouvelle orientation d'Indochine : "On a commencé à enregistrer en juillet à Paris.

Mais pour le mixage, on a opté pour Nassau aux Bahamas, pour sa magie et son atmosphère. J'avais pratiquement obtenu l'accord de Wally Badarou pour la réalisation artistique, mais à cette date il a été retenu.

Nous avons alors travaillé avec Philippe Eidel qui est sans doute celui qui s'intègre le mieux au groupe. On a eu contraire repris nos vieux synthés, ceux de la première génération. Ils ont un son un peu cheap, mais très chaud.

Auparavant, on partait trop dans la programmation. Et puis cette fois, on a veillé à ne pas utiliser des musiciens trop rock. C'est pourquoi on a engagé le batteur des Silencers.

Il y a aussi un musicien iranien qui a joué sur le dernier album de Peter Gabriel, et qui utilise les instruments aux sons étranges. Enfin, on a même fait jouer des musiciens classiques (violoncelle et hautbois) qui n'avaient jamais fait de studio".

QUAND INDOCHINE SE RÉVEILLE

Le fait est que le résultat est absolument magistral. Avec "Le Baiser", Indochine peut s'adresser à un plus vaste public, conquérir une nouvelle génération qui les connaît mal ou pas, tout en émerveillant les fidèles de la première heure.

Nicolas était fréquemment le plus visé par les critiques : voix dérapante et textes pompiers. Il a intelligemment rectifié le tir en changeant de tessiture et en fignolant particulièrement les backgrounds vocals. Dans "Le Baiser" d'ailleurs, il se permet de chanter avec un arrangement fort sobre, mettrant en valeur une voix chaude qu'on ne pensait pas lui connaître.

Pour lui aussi "ces deux années ont été totalement bénéfiques". De nombreux voyages, beaucoup de lectures (Salinger, Zweig, Céline Kundera), ont permis "le passage à l'âge adulte" : "Le hasard m'a mené en Europe de l'Est. C'était avant ces grands bouleversements de fin d'année. J'en avais marre des longs voyages en avions. J'ai découvert Budapest qui est une ville fascinante. Un autre monde".

L'écriture de ses textes se ressent de cet enrichissement. Elle est à la fois plus figurative et plus réaliste. Nicolas passe adroitement de la poésie pure et des images éthérées aux mots qui mordent, qui crachent, qui dénoncent. Le disque est truffé de références artistiques, littéraires ou cinématographiques. Reste un univers généralement assez sombre, parce que lucide et proche de la réalité.

Nicolas se sent de nouveau gonflé à bloc : "Nous avons eu une vie très speed pendant sept ans. Il était temps de redescendre sur terre. Cet album est le reflet de notre mûrissement. Ça a été un vrai plaisir avec un retour au live et un gros travail sur les voix.

Écrire un album c'est comme écrire un bouquin, chapitre après chapitre. Et comme notre génération a vieilli en même temps que nous, notre évolution sera aisément captée". Ce cinquième album va incontestablement en étonner plus d'un tant sa qualité musicale est grande.

Chaque titre est différent, avec sa couleur propre, ses sonorités, ses retrouvailles, ses gimmicks. Chaque intro est à elle, seule un véritable petit bijou.

Les textes comportent quelques flamboiements et quelques observations qui laissent poindre un futur grand auteur quand Nicolas se sera totalement dépouillé de quelques douloureux changements de temps intempestifs (entre passé simple et futur entre autres réflexion d'un pinailleur). Ceci dit, l'impression est complètement favorable et je réécouterai cet album avec bonheur.

Ce "Baiser" est une vraie pelle, avec la langue et tout, une pelle ébouriffante, du genre qui fait fermer les yeux et partir au septième ciel, une pelle fouailleuse et romantique avec juste ce qu'il faut d'insolence pour répondre fougueusement.

Je vais d'ailleurs faire un aveu, d'autant plus sincère que Nicolas, Dominique et Stéphane me liront : auparavant, Indochine m'irritait : je les avais vu sur scène et leur présence y était remarquable, mais hors de là et surtout sur disque ou en studio, je ne supportais pas et je ne comprenais pas l'engouement qu'ils suscitaient.

Avec "Le Baiser", je salue l'avénement d'un grand groupe. Je n'aimais pas la pâle chrysalide, mais j'apprécie vraiment le papillon aux couleurs châtoyantes qu'elle est devenue.