Le grand aventurier
Les débuts
Né le 22 juin 1959, le chanteur Nicola Sirkis fonde Indochine en mai 1981 avec Dominique Nicolas (guitariste-compositeur). Ils sont rejoints par le saxophoniste Dimitri Bodianski et Stéphane Sirkis, le frère de Nicola, aux séquenceurs.
Le succès
Le groupe obtient un succès dès son premier album en 1982 avec "L'aventurier" et son titre éponyme.
Suivront notamment les albums "Le péril jaune" en 1983 avec "Kao Bang" et "Miss Paramount" puis "3" en 1985 avec les tubes "3e sexe", "Canary Bay", "3 nuits par semaine" et "Salombo" vendu à 750.000 exemplaires tandis que Serge Gainsbourg réalise le clip "Tes yeux noirs".
En 1987, "7000 danses" avec "Les Tzars" et "La machine à rattraper le temps" se vendra en tout à plus d'un million d'exemplaires jusqu'au Pérou, en Scandinavie et au Canada, autant de pays séduits par cette musique.
"On n'a pas été aidés par le ministère de la Culture à aller jouer dans une salle devant l'ambassadeur de France mais on s'est produit devant 80.000 personnes en Scandinavie et 100.000 au Pérou".
Indochine
acte I avec Dominique, Nicola et Stéphane entourant Dimitri
Les années noires
Le départ de Dimitri en 1989 qui précédera celui de Dominique en 1995 apporte un premier bémol avant l'enregistrement du "Baiser" en 1990 avec la chanson-titre et "Des fleurs pour Salinger" que s'arrachent 200.000 fans.
Après "Un jour dans notre vie" en 1993, Indochine est pourtant lâché par sa maison de disques BMG. Il signe alors deux albums chez Double T Music : "Wax" en 1996 et "Dancetaria" en 1999.
"Ce ne sont pas certes les mêmes budgets. Mais en quinze ans chez BMG, nous avons connu quatre équipes différentes et nous avons été confrontés à un discours caduc entre la réalité économique et l'ambition artistique".
Mais nouveau coup dur : Stéphane meurt à 39 ans le 27 février 1999 foudroyé par une hépatite. Son frère, son enfant, s'occupe alors de sa nièce âgée de dix ans :
"Avoir un enfant, j'en ai très envie certains jours. Mais je me dis aussi que ce ne serait pas un cadeau pour lui car je suis très lunaire. Un enfant, c'est la plus belle création".
Le renouveau
Nicola poursuit l'aventure avec une nouvelle équipe : Jean-Pierre Pilot aux claviers, Marc Eliard à la basse, Boris à la guitare et Mathieu Rabatte à la batterie. La tournée actuelle affiche complet partout.
Plus motivé que jamais, le dernier membre de la formation d'origine annonce pour les vingt ans d'Indochine un nouvel opus studio et un live avec des arrangements symphoniques.
On
ne donnait pas cher de la peau de Nicola Sirkis, le leader d'Indochine.
Après les flamboyants succès de la décennie précédente, il a été dans les années quatre-vingt dix tour à tour boudé par les radios, abandonné par sa maison de disques avant que Dominique Nicolas, l'autre membre fondateur du groupe, ne les quitte.
La mort de son frère Stéphane aurait pu lui porter le coup de grâce l'an passé. Mais ce quadragénaire à la figure d'éternel adolescent est animé d'une énergie peu commune : il a appris à jouer de la guitare et s'est mis à la composition.
Il vient de déplacer les foules à deux reprises dans la région, en version acoustique à Reims et totalement électrique voici deux jours à Hirson lors d'un festival annuel.
L'aventure se poursuit pour celui qui chantait à ses débuts "L'aventurier", son premier grand tube, et qui témoigne toujours dans ses textes d'un esprti contestataire stigmatisant sous des dehors primesautiers les travers et les clichés de notre temps.
Que représente la scène pour vous par rapport au studio?
J'ai une préférence pour la scène parce qu'elle est un aboutissement. Normalement quand on est sur scène, le disque est fini, le travail de fond est terminé, et arrive le temps de la récréation.
La participation du public est hyper importante alors que le studio représente un travail égoïste, entre nous.
Éprouvez-vous la même joie qu'à vos débuts?
Je ressens la même joie, la même impatience et les mêmes angoisses. Le jour où je ne connaîtrai plus ces émotions, Indochine n'existera plus. C'est sa vie d'être sur scène.
Depuis vingt ans je chante les mêmes morceaux comme "L'aventurier" ou "Des fleurs pour Salinger" parce que j'en ai envie.
On retrouve ces deux titres dans une nouvelle compilation qui vient de sortir. Fait-elle partie de votre stratégie commerciale du moment?
Non. Au bout de trois compilations, cela suffit. La dernière n'est pas de notre chef.
Nous sommes en procès avec la maison de disques qui l'a sortie, sans nous en avertir après nous avoir jetés comme de vieilles chaussettes voici quatre ans parce qu'elle ne croyait plus en nous.
S'apercevant maintenant qu'on vendait toujours, elle a sorti cette compilation qui se vend bien grâce à un effort de marketing. Je ne veux pas demander de ne pas l'acheter mais elle représente un viol artistique pour moi.
En vingt ans, nous avons toujours fait nos propres disques et nos propres pochettes. C'est la première fois que cela nous arrive. Le jugement sera rendu demain.
Pourquoi avoir ressorti votre album solo "Dans la lune" qui date de 1992?
Je l'ai toujours considéré comme un album de chevet et non pas comme un album événementiel. Il a été très vite vendu et épuisé et beaucoup de gens ne le trouvaient plus, surtout le nouveau public qui vient vers nous depuis quelques années.
Je n'ai fait aucune retouche. Dans ce disque de reprises, je voulais rendre hommage aux gens qui m'ont donné envie de faire de la musique comme les Stones, Manset, Springsteen et Elli et Jacno.
L'exercice d'un album de reprises consiste surtout à ne pas salir les versions originales tout en y mettant sa propre patte.
Une reprise en techno me gêne en revanche. Je regrette de ne pas avoir repris une chanson de Lou Reed et ou des Beatles.
Sont-ils vos artistes préférés?
Oui avec David Bowie et Patti Smith dans les années soixante-dix, Depeche Mode, Cure et Simple Minds dans les années quatre-vingt et maintenant Oasis et Radiohead. J'ai toujours été plus anglo-saxon.
Comment est né Indochine?
Dominique et moi, nous écoutions chacun de notre côté des groupes punk et nous avions envie de faire du rock. Nous nous sommes rencontrés dans un groupe qui ne nous plaisait pas.
Nous avons décidé d'écrire des chansons ensemble, de former un groupe et nous avons embrigadé Dimitri et Stéphane.
On a donné notre premier concert dans la plus pure inconscience le 29 septembre 1981 sur la scène du "Rose Bonbon" à Paris. On ne s'attendait pas à avoir un rappel.
Nous avons fait un autre concert dans la foulée mais nous n'avions que vingt minutes de musique et il fallait tenir une demi-heure sur scène.
On a alors tout de suite composé "Dizzidence politik" et "L'aventurier" qui sont devenus nos deux premiers 45 tours avant que notre premier album sorte un an et demi après.
On avait trouvé d'emblée l'originalité du groupe. Les maisons de disques ont tout de suite voulu nous signer mais beaucoup voulaient changer notre nom.
Pourquoi ce nom d'Indochine?
Par provocation mais aussi pour sa résonance romantique et poétique. Je suis en plus un grand fan de Marguerite Duras. Cette ambiance coloniale de rizières et d'amours un peu sensuelles me plaisait bien.
Vous aviez alors vingt-et-un ans. Avez-vous été grisé par le succès?
Certains membres ont pu l'être mais nous n'avons pas eu le temps de nous reposer sur nos lauriers. Nous avons toujours mené une bataille avec nous-mêmes et avec les maisons de disques pour garder notre indépendance et notre originalité artistique.
Nous étions évidemment heureux de voir que nous avions provoqué un phénomène social mais il était surtout important qu'on soit là au bout de vingt ans.
On est toujours là d'ailleurs malgré tous les écueils qu'on a subis : une maison de disques qui nous lâche, le départ du guitariste et surtout la mort de mon frère.
Mais la disparition médiatique du groupe dans les années quatre-vingt-dix s'est révélée positive. Il aurait pu être négatif de disparaître de la circulation, de ne plus passer en radio mais ce phénomène a généré un nouveau public.
Notre succès s'est fait avec le bouche à oreille de telle sorte que notre public en concert est âgé maintenant de douze à trente ans.
Pourquoi le guitariste Dominique est-il parti?
Il avait fait le tour artistique et pensait aussi qu'Indochine ne pouvait pas continuer. BMG qui vient de sortir cette compilation a joué sur le fait que le groupe d'avant n'existe plus, sur la mort de mon frère et le départ de Dominique et de Dimitri.
Mais je suis toujours en contact avec eux et nous l'attaquons tous les trois. La mort de Stéphane nous a rapprochés. Dimitri est même mon meilleur ami. Je suis le parrain de sa fille.
Pourriez-vous vous reformer?
Il pourra y avoir des collaborations. Dimitri est venu plusieurs fois jouer en concert avec nous.
Dominique qui est plutôt introverti a en revanche besoin de recul pour l'instant car il a été écoeuré par ce métier, par une partie de la presse et des maisons de disques. La porte éventuellement n'est pas fermée.
Que pensez-vous de ce métier pour votre part?
Je ne suis pas dupe. Il ressemble à une cour de récré où le plus fort a déjà son plan de carrière et veut être numéro 1 en classe. L'hypocrisie caractérise le show-biz. Personne ne dit la vérité.
Certains artistes passeraient sur le corps de leurs parents pour être connus. Bien que je n'appartienne pas à la même famille musicale, je me sens en affinité avec Souchon ou Voulzy, Gainsbourg ou Dutronc qui n'ont pas ce côté cariérriste.
Comment est venu votre désir de faire de la musique?
Quand j'avais treize ans, je suis allé au festival de Woodstock. J'ai été impressionné par les musiciens qui transpiraient sur scène. Tout petit, j'écrivais des romans et j'ai fait mon propre journal à quatorze ans.
J'ai toujours eu besoin de créer par le texte. Quand j'ai abordé la musique, je ne savais ni chanter ni jouer de la guitare. Pour le rock, ce n'est pas très difficile de ne pas savoir chanter.
Avez-vous pris des cours de chant?
J'en ai pris après. Avec mon professeur de chant, je m'amuse à chanter Verdi maintenant. J'aurais aimé être un chanteur à voix.
Une chanson rock permet d'écrire ses textes, de chanter des mélodies et d'être provocateur vis-à-vis de la société. C'est magique d'écrire sur son lit une chanson chantée par la suite par des milliers de personnes.
Quand avez-vous commencé à composer?
La seule composition que j'avais faite à la première époque d'Indochine était un instrumental. Je devais avoir un problème avec ma voix. Je suis vite intervenu au niveau de la mélodie de la voix.
Mais j'ai commencé vraiment à composer avec Stéphane après le départ de Dominique, à partir de "Wax" mon avant-dernier album.
Avec quel instrument composez-vous?
À la guitare ou aux claviers. Après le départ de Dominique, j'ai appris la guitare. Je ne suis pas un grand joueur de guitare mais j'arrive à trouver des accords et des mélodies.
Qu'est-ce qui vous pousse à aller toujours de l'avant?
Je pense avoir besoin de reconnaissance ou en tout cas d'exister et de créer mais sans me plaindre. Certains chanteurs passent leur temps à parler de leurs histoires d'amour et d'échec dans leurs disques.
Moi je fais des disques personnels qui ne me concernent pas directement. Ils sont autobiographiques sans que je ne me lamente sur moi. Je parle aux gens avec les mots qu'ils ont envie d'entendre.
Les textes sont-ils écrits avant la musique?
J'ai toujours un carnet avec des milliers de notes. Mais j'ai besoin de l'émotion musicale pour pouvoir engendrer un texte.
"Le message" a été en revanche composé à la suite de ma relecture de Rimbaud. Mais, en général, le texte vient après.
Quels sont les titres de votre répertoire que vous préférez?
Parmi les chansons culte, "3 nuits par semaine" mais aussi "More", "Le baiser", "Punishment park" et "Le message" dans le dernier album.
Ce dernier album est-il selon vous plutôt glam-rock, pop et gothique?
Oui, C'est un album féerique, glam par le côté pervers des guitares et du texte, plutôt pop que rock et gothique pour le caractère hypnotique des musiques.
Est-ce pour cette raison que vous apparaissez en robe de bure sur scène?
Oui depuis deux ans car il y a un esthétisme gothique.
N'y a-t-il pas un côté androgyne?
Certainement. Il y a un côté rigolo et très sensuel qui plaît beaucoup aux jeunes filles.
Dans quelle mesure vos textes sont-ils pervers?
"L'aventurier" est à prendre par exemple au second degré. Sur des rythmes primesautiers, il se moquait des films qui sortaient à l'époque avec des héros invincibles comme "Rocky".
Les paroles pour vous prennent-elles le contre-pied des musiques?
Oui. Il s'agit de faire danser les gens sur des textes caustiques. Le rock doit provoquer. Quand on a composé "3e sexe" que la maison de disques ne voulait pas sortir, on prônait la différence et la tolérance sexuelles.
Vous considérez-vous comme engagé?
Non. Je ne pense pas avoir de leçons à donner, ni à en recevoir d'ailleurs. De quel droit je donnerais une leçon, à quel titre et pourquoi?
Les philosophes sont là pour ça. La musique reste de la musique même s'il y a toujours des petites piques provocatrices.
N'êtes-vous pas un poète dans le fond?
Je fais beaucoup de symbolisme dans mes textes. J'ai toujours aimé la poésie surréaliste, Breton, Mallarmé, Rimbaud, Apollinaire, René Char et la littérature anglo-saxonne avec des auteurs comme Salinger puisque j'ai écrit une chanson sur lui.
J'ai aussi édité un recueil de nouvelles chez Lattès qui s'appelle "Les mauvaises nouvelles".
En 2001, comment allez-vous fêter vos vingt ans d'existence?
Je songe à une création avec des arrangements symphoniques sur un concert ou deux qui sera enregistré. Je ne peux pas ne pas marquer cet événement.
Y aura-t-il un album studio entre-temps?
Je pense pour fin 2001. On est en train de travailler dessus. Il sera le troisième album de l'acte II d'Indochine, l'aboutissement général.
Quel est votre rêve?
Les rêves ont été réalisés pour moi. Ce serait simplement de continuer.
Comme les Stones?
Ce serait rigolo d'être les Stones français.
Acoustique à Reims, électrique à Hirson
De la mi-avril à la mi-septembre, Indochine donnera une trentaine de dates en France et dans les pays francophones.
Dans la région, il s'est produit à dix jours d'intervalle en deux versions, acoustique à Reims au Kraft sous l'égide de la radio Champagne FM, électrique à Hirson lors du "Rotonde festival" où plus de cinq mille billets ont été vendus pour un show spectaculaire de deux heures trente.
Entouré de Jean-Pierre Pilot aux claviers et Marc Eliard à la basse qui l'accompagnent depuis une décennie, mais aussi de deux nouveaux venus depuis deux ans, Boris à la guitare et Mathieu Rabatte à la batterie, Nicola Sirkis a plutôt interprété pendant cent-vingt minutes dans la salle rémoise archi-comble, fortement applaudi par le public. Il a aussi repris des titres de Nirvana et de Oasis.
Cette formule intimiste s'est imposée à lui lorsqu'il a rendu hommage à son frère Stéphane, son faux jumeau, dans un concert le 27 février dernier juste un an après sa mort : "On a redécouvert beaucoup de titres qui étaient d'une grande beauté. Cela aurait pu être un triste dimanche. C'était plutôt un beau dimanche".
Hymne au frère perdu
Le caractère sombre de "Dancetaria" ne provient pourtant pas de cette disparition : "Il a été composé avant sa disparition. Hasard ou coïncidence, il a pris cette tournure-là quand je relis certains textes qui avaient été écrits avant comme "Atomic sky" ou "She night", je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il n'a pas de hasard car ils collent parfaitement à la situation.
Je ne le trouve pas sombre mais romantique façon gothique. Le gothique n'est pas un intérêt pour la mort mais une façon de comprendre la vie en sachant que la mort en fait partie. Dans les églises, les gisants sont plus apaisés que terrifiés. Cette approche de la mort m'intéresse davantage.
Avec ce qui m'est arrivé, j'ai fait heureusement une approche intellectuelle pour comprendre que la vie fait partie de la mort et vice versa. En Occident malheureusement, la mort est tabou : il faut être triste, tomber en dépression nerveuse et surtout ne pas s'en remettre.
La disparition d'un être, surtout jeune, est horrible parce que c'est fini mais il est toujours là. Stéphane continue de vivre à travers le groupe. Il est présent avec nous sur scène".
Malgré
cette tragédie, le leader d'Indochine n'a pas douté : "C'est
toujours quand cela marche le plus que je doute. Je me demande
toujours si ça vaut le coup d'être devenu populaire et d'être
à la une des journaux. J'ai eu le plus de doutes dans les années
quatre-vingt.
Les années quatre-vingt-dix ont été maîtrisées avec sérénité. On sentait qu'un nouveau public arrivait. À la mort de Stéphane, arrêter aurait été trop cher payé. Et l'album était fait. La meilleure chose à faire était de lui rendre hommage. Il existe sur scène tous les soirs avec des images de lui".
Indochine vendredi soir à Hirson.
À Reims en septembre ou octobre. - Indochine pourrait revenir en septembre ou octobre à Reims pour donner un concert électrique. La date n'est pas encore connue.