Indochine
Il y a dix ans, lâché
par sa maison de disques, ridiculisé par les Inconnus, Indochine
était jeté de partout. Aujourd'hui, il force, comme jamais, le
respect général.
Pour les trois concerts parisiens de ce mois de janvier, à la fois clôture de la tournée acoustique et lancement de "Nuits intimes", son témoignage enregistré, des fans attendaient sur le trottoir dès 6 heures du matin.
C'est la dernière des nombreuses preuves du lien entre Indochine et son public. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. En arrivant à la salle, mis au courant de cette attente extraordinaire, Nicola et ses Indos ont rafié dans les loges tout ce qu'ils pouvaient de thé chaud et de petits en cas.
Et, sans service de sécurité, ils sont allés les distribuer dehors. Cette fois, Nicola doit s'étrangler d'un sandwich pendant l'interview. Les fans l'attendent pour une séance de dédicace. Et pour une fois, il ne veut pas les faire attendre.
Le label belge Double T qui vous avait recueilli pour "Dancetaria", a été racheté par Sony. Tu étais soulagé de te retrouver chez un indépendant et te voilà de nouveau dans une multinationale.
Nicola Sirkis - Un indépendant n'est en fait pas réellement différent. Il met la même pression pour la promotion, etc. Mais chez Double T, j'avais trois personnes devant moi. Chez Sony, il y a beaucoup plus de monde. Mais ce n'est pas grâve.
Avant de parler de quoi que ce soit avec la direction française de Columbia, on leur a demandé de nous voir en concert. Pour comprendre Indochine, le disque ne suffit pas.
Ils sont venus en bus un dimanche soir à la fête de la francophonie à Namur... Ils ont compris tout de suite.
En France, tous les articles commencent par "oublié des médias". Aux journalistes qui vous décrivent en victimes d'une injuste cabale médiatique, tu n'as pas envie de rappeler qu'ils y ont participé?
N.S. - Chaque fois qu'ils me parlent d'un retour d'Indochine, je corrige en parlant "de traversée du désert médiatique" et j'explique que, nous, on a toujours continué, grâce à la Belgique d'ailleurs.
Si ensuite, ils publient mes explications, je respecte leur démarche. Que ces gens-là parlent de nous faisait même partie de mon plan de contre-attaque. Je veux qu'on sache qu'aucun groupe n'a un plus beau parcours et un plus beau public qu'Indochine.
Mais il n'y a pas que notre combat qui frappe. La mort de Stéphane aussi a provoqué cette sympathie médiatique. À la différence des années 80, je ne suis plus dupe.
Il ne se passe pas une journée sans qu'on me propose de faire une télévision mais j'accepte de moins en moins de choses.
Hier vous étiez les Cure à la française, aujourd'hui le Placebo francophone. Que pensent ces groupes anglais d'Indochine?
N.S. - Brian (Molko, leader de Placebo), je l'ai vu plusieurs fois. Ayant vécu au Luxembourg, il connaît bien L'Aventurier. Il a revu le groupe récemment. Quand je vois comment il est dans les loges et ce qu'il prend, c'est sûr qu'il est beaucoup plus rock que moi.
Placebo est plus noisy, plus Sonic Youth qu'Indochine mais je sais qu'il nous aime bien. On a fait un concert ensemble et il se sentait mal à l'aise de jouer après nous.
Ce qu'on fait ne le touche pas directement mais il est très respectueux de notre parcours et de notre public. Il se rend compte que beaucoup de nos fans aiment aussi Placebo. Il ne peut pas en dire du mal. C'est un malin, Brian.
Entre l'Indochine et The Cure, il y a eu une guerre qui n'était pas de notre fait. En 1985, Cure et Indochine avaient le même public. Pour leur premier Bercy, cette année-là, on devait leur remettre leur 1er disque d'or.
Mais une journaliste française a dit au manager du groupe qu'on copiait The Cure et lui volait son public. Je connais l'histoire par des gens de leur maison de disques passées ensuite dans la mienne.
Les Anglais ont un système très impérialiste. Ils détiennent 90% du marché rock et un groupe français qui fonctionne, ça les défrise. Qu'Indochine ait le même public signifie des ventes en moins. Et tout d'un coup, il a fallu casser Indochine.
Moi je n'ai pas du tout le sentiment d'avoir copié The Cure. Je me maquillais avant Robert Smith et notre musique n'a rien à voir. J'ai ma conscience pour moi.
La première fois que j'ai vu Cure sur scène, c'était en 1998. Je les ai trouvés ivres morts dans les coulisses et la hache de guerre a été enterrée. "Oui c'est une vieille histoire", disait Smith.
C'est la jeune génération de vos fans qui se retrouve en photo dans le livret de "Nuits Intimes". Tu es particulièrement fier d'elle?
N.S. - J'ai un respect infini pour les gens qui nous suivent depuis les années 80. Les fans de Chine ont été un véritable lobby qui a maintenu ce groupe à la surface. On était tout seuls... avec eux.
Mais ces très jeunes spectateurs, honnêtement, c'est 80% du public dans les salles. Ces deux années et demi de tournée, j'ai remarqué que le public a encore rajeuni.
J'étais sidéré de voir des filles gothiques de quinze ans, portant des tee-shirts de Marilyn Manson. Puis, tu réfléchis et tu comprends. Quand j'avais quinze ans j'étais le marginal au lycée français de Bruxelles.
On était deux ou trois à ne pas écouter ce que la majorité de la classe écoutait. On s'habillait différemment. On touche aussi les deux ou trois marginaux de chaque classe parce qu'on est marginaux dans le paysage musical français.
Personne ne nous demande, ou alors maintenant que c'est trop tard, de faire partie des Restos du coeur ou de Ensemble. Le show-business français se mobilise pour se faire applaudir sur le malheur des gens. C'est trop facile.
Pascal Obispo est venu me voir pour "Noël Ensemble". J'ai un immense respect pour ce qu'il fait puisque ça rapporte de l'argent à cause qui le mérite.
On me dit que je dois en être parce que participent toute la variété française, toutes les comédies musicales et Louis Bertignac (ex-Téléphone), mais moi je sais que je n'ai rien à faire là.
En quoi les fans d'Indochine qui ont 15 ans aujourd'hui sont différents de ceux de 1985?
N.S. - Musicalement aujourd'hui, les fans d'Indochine sont fans de rock, comme l'était notre premier public de 1981 à 1985. Ensuite, on nous a retrouvés en poster dans la presse spécialisée.
On plaisait aux fans de The Cure ou de Rick Ocasek (The Cars) mais aussi à ceux de Daho, Niagara, de tout ce qui se retrouvait au Top 50.
Les sentiments d'angoisse sont plus présents dans les derniers albums d'Indochine. Cela rencontre leurs préoccupations?
N.S. - C'est un sentiment que je perçois autour de moi. On vient de passer un millénaire et il n'y a pas de quoi être fier. Cette génération est beaucoup moins inconsciente du système qu'une bonne partie des adolescents au milieu des années 80.
Ils sont au parfum de tout. Sur le sexe, c'est incroyable. Ils sont beaucoup plus ouverts. Marilyn Manson et Placebo revendiquent ouvertement la bisexualité. Sur scène, je porte un tee-shirt "Masturbe-moi". Il y a dix ans, cela aurait choqué.
C'est un miracle que 3e sexe soit devenu l'hymne d'une génération. On ne se sent pas en décalage devant des filles de quatorze ans qui assument, ce qui était impensable hier, le fait d'être lesbiennes.
La rumeur parlait de plusieurs projets : un roman sur Internet, un album live au Zénith et un album avec grand orchestre. Où en sont-ils?
N.S. - Le live au Zénith a été enregistré mais, pour l'instant, il est bloqué. L'album avec grand orchestre est à l'eau. Je me suis demandé pourquoi fêter les vingt ans du groupe par un gros événement symphonique plutôt que dans la sincérité et l'intimité.
Le dixième anniversaire du groupe a été un retour vers le passé avec un "Birthday Album", première compil d'Indochine qui nous a porté chance. Les vingt ans, ce devrait être une projection vers l'avenir avec le nouveau single.
Je crois vraiment que ce groupe a un futur. Pour le roman, c'est horrible, je n'ai pas eu du tout le temps. Mais ça ne presse pas.
Repères
- Naissance de Nicola(s) et Stéphane Sirkis le 22 juin 1959. Ils passent leur enfance à Bruxelles. En 1981, Dominique Nicolas et Nicola, bientôt rejoints par son frère Stéphane et Dimitri Bodianski, fondent Indochine.
Première répétition le 10 mai, premier concert le 29 septembre.
- En 1982, L'aventurier qui parle de Bob Morane, héros des romans pour adolescents de notre Henri Vernes, est un premier hit décisif.
Les ventes ne cesseront de progresser, du mini-LP "L'Aventurier" jusqu'au "7000 Danses" (1987) qui, après "3", dépasse le million d'exemplaires vendus.
- Dimitri part en 1988 et les premiers albums des années 90 ("Le Baiser", "Un Jour dans notre vie") marquent un net recul. La compilation "Birthday Album" et sa tournée semblent relancer la machine mais Dominique, le compositeur principal, quitte à son tour le navire.
Les Sirkis persévèrent seuls dans l'indifférence quasi générale (sauf en Belgique) et à force de concerts généreux, regagnent peu à peu un public français. "Wax" est pourtant abandonné à son sort par BMG mais "Indo Live", sans promo médiatique, se vend à plus de 300.000 exemplaires.
- Stéphane meurt le 27 février 1999 d'une hépatite foudroyante. Mais Nicola l'associe au succès de "Dancetaria" et de deux longues tournées (plus de 350.000 spectateurs) dont la partie acoustique est maintenant concentrée sur "Nuits intimes".
Nuits intimes (Sony) ***