Indochine sans fard
Après une longue tournée qui a
réaffirmé sa popularité, le groupe a réussit le pari, risqué,
de l'album acoustique avec "Nuits intimes", rétrospective
alternative de 20 ans d'une étonnante carrière.
Poids lourd du Top 50 des années 80, Indochine semble évoluer depuis dix ans dans un monde parallèle. On s'étonnerait presque d'apprendre que ce groupe existe encore, qu'il a pu survivre à la succession des modes, tellement marqué qu'il était par l'imagerie new wave à la française.
Et puis on tombe sur Nuits intimes, et on se dit que ce groupe a de beaux restes, qu'il demeure surtout fidèle à une certaine idée de lui-même, à l'instar de Nicola Sirkis, chanteur et dernier membre fondateur d'Indochine, désormais seul maître à bord.
Casser un truc
Pour ses dix ans, Indochine avait sorti Le Birthday Album, une compilation dont personne ne voulait (pas même notre propre maison de disques", se souvient Nicola), mais qui connut un énorme succès et fit "renaître le groupe" une première fois.
Dix ans plus tard, une deuxième compilation étant sortie sans l'accord du groupe (Génération Indochine, chez BMG), Indochine a cherché de manière différente de fêter son anniversaire, au terme d'une tournée de deux ans, qui a confirmé la fidélité d'un large public à travers l'Hexagone.
Pour l'occasion, Nicola Sirkis voulait "casser un truc" : après avoir songé à enregistrer avec un orchestre symphonique (option jugée finalement trop banale, "plusieurs artistes français" ayant fait "la même chose au même moment, de manière trop grandiloquente, trop orgueilleuse"), après avoir écarté un projet de remixes et un nouveau live, l'option acoustique a fini par s'imposer.
Premier déclic, il y a un an : "pour l'anniversaire de la mort de Stéphane (ndlr : le frère de Nicola, foudroyé par une hépatite en février 99), on s'est réuni dans une petite salle, avec 500 invités, pour ne jouer que des morceaux de Stéphane, en acoustique.
On s'était aperçu que les chansons tenaient la route, alors que ce n'était pas gagné d'avance".
Trois nuits dans leur vie
En novembre dernier, le groupe s'est donc installé durant trois jours en studio, avec 50 invités "pour l'émotion et la pression". 50 privilégiés, les premiers à avoir répondu présents sur le site internet du groupe.
Si Indochine joue toujours avec le même bonheur le tube qui l'a révélé ("c'est extraordinaire de voir des gamins qui n'étaient pas nés à l'époque danser dessus aujourd'hui").
L'aventurier ne figure pas au chapitre de ces Nuits intimes : c'est une sorte d'anti-best of de chansons éparpillées sur nos huit albums, pas les plus connues mais celles que les fans aiment beaucoup".
La réussite de ce pari risqué, Nicola refuse de la qualifier de revanche. Pourtant, on sent en lui la fierté d'avoir prouvé que ce que l'on a longtemps "décrié dans ce groupe" était infondé : sa voix ("elle n'est pas extraordinaire, mais elle est dans le rock, et on a enregistré d'une façon live, sans tricher"), ses musiques ("du genre Kleenex") et son statut ("on ne dit que l'on était le groupe d'une seule génération, voire que d'un titre : on prouve le contraire jour après jour").
On en revient à l'étrange parcours de ce groupe autrefois superstar, toujours populaire bien que "sous-médiatisé" et snobé par les radios, qui préfèrent le rap, la techno ou une variété plus familiale et conventionnelle. Indochine, pourtant, parle aux adolescents d'aujourd'hui comme à ceux d'hier.
"Pourquoi des textes écrits il y a dix ou quinze ans touchent-ils des gens qui n'étaient pas nés quand on a commencé? Ce que j'écris, c'est ce qu'ils avaient envie d'écouter, de chanter.
C'est Marguerite Duras qui m'a fait choisir le nom d'Indochine : j'étais un grand fan, elle écrivait ce que j'avais envie de lire, et elle parlait de ce que j'avais envie d'entendre. C'est ce qui se passe avec nous : les mots, la façon dont je les aborde...
Un texte comme Troisième sexe, par exemple, qui était pour moi très daté sur l'approche de la bisexualité, la tolérance et l'ambiguité, est redevenu d'actualité quinze ans après au moment du Pacs..."
Dans les marges
Auteur de tous les textes du groupe depuis ses débuts, Nicola se plaît aussi à incarner avec Indochine une forme de marginalité adolescente qui fait partie de l'histoire du rock et à laquelle il s'identifia lui-même.
"Quand je suis arrivé en France en 74, les trois quarts de la classe écoutaient Stonne et Charden. Aujourd'hui, si on caricature, sur une classe de 30 élèves, 25 n'écoutent que du hip hop ou Britney Spears, et cinq un peu marginaux écoutent du rock.
Nous, depuis dix ans, on n'est nulle part, on n'a pas de marketing, beaucoup ont l'impression de découvrir ce groupe : un peu marginaux, ne faisant pas l'unanimité, parce qu'il y a une sincérité dans ce qu'on a fait et dans ce que les gens ont capté. Si j'avais 15 ans aujourd'hui, j'écouterais Indochine, Placebo et les Smashing Pumpkins".
Devenu "le gardien de l'âme du groupe" après le départ de Dominique Nicolas (qui composait les musiques) en 1994 puis la mort de Stéphane (qui cosigna l'album Wax en 96), Nicola poursuit l'aventure d'Indochine avec de nouveaux musiciens, cumulant désormais les casquettes d'auteur et de compositeur.
Dans quelques mois, Indochine devrait ainsi publier un album de nouvelles chansons, "qui bouclera la trilogie débutée avec Wax et Dancetaria".
Après la "parenthèse" acoustique, Nicola promet quelque chose de débridé et d'énergique, mélange d'électro-pop, de punk et de gothic! "Ce sera l'album ultime d'Indochine, celui qui devra passer enfin à la radio".
Le bon plan
"Quand on fait un album, on fait dix ou quinze morceaux, qui sont tous aussi importants pour nous que le single qui passe en radio", souligne Nicola.
Sans l'aventurier, avec seulement deux tubes (Tes yeux noirs et Trois nuits par semaine), Nuits intimes (Columbia/Sony Music) propose de découvrir une autre facette d'Indochine, avec des chansons comme A l'est de Java, 7000 danses, Atomic Sky... en version acoustique.
Sans maquillage, Indochine se révèle sous un meilleur jour.