Indochine, toujours là
Demain soir au Dôme
"Même si j'ai
40 ans, et que le groupe en a 18, on garde un esprit adolescent".
Longtemps porté au pinacle, puis sous-médiatisé, le groupe phare des années 80 vient d'avoir 18 ans... et n'a jamais eu autant de succès! Sur ce passé glorieux et cette étonnante renaissance, comme sur la mort de son frère jumeau et alter ego, Nicola Sirkis parle sans tabous.
Après avoir été l'un des groupes phare du rock français dans les années 80, comment avez-vous vécu la désaffection des médias qui a suivi?
C'était assez paradoxal : le Birthday Album sorti en 1992 a marché sans aucun soutien. Puis Un jour dans notre vie et Wax n'ont pas fonctionné en France. En Suisse, en Belgique ou au Canada, les titres passaient en radio, les gens savaient que l'on existait toujours. Ici, le public n'était même pas au courant!
Évidemment, cela nous a porté préjudice mais, au final, cela s'est révélé incroyablement positif parce qu'une autre génération, qui n'était pas née au moment de L'Aventurier, s'est intéressée à nous, par le bouche à oreille.
Et nous n'avons jamais eu autant de monde aux concerts qu'à cette époque de sous-médiatisation! Je suis fier d'avoir décidé de continuer parce que cela prouve qu'on n'avait pas tort...
Au-delà du drame personnel représenté par la mort de votre frère jumeau Stéphane, qu'est-ce qui vous a poussé à continuer Indochine?
Dès que Stéphane est tombé malade, je me suis dit : "cette fois, c'est trop". Mais j'ai accepté cette mort qui, dans nos sociétés occidentales, est complètement taboue, alors que ça fait, hélas, partie de la vie. Comment faire autrement? Se révolter ne sert à rien. Alors je vis avec ce manque, énorme, douloureux.
Stéphane avait écrit de superbes morceaux, on avait commencé à les enregistrer. Il avait vraiment envie qu'Indochine passe le cap de l'an 2000. Je ne pouvais pas le trahir, il fallait que ses chansons existent. Et sur scène, aujourd'hui, les gens viennent l'entendre. C'est une façon de le faire revivre... C'est assez bouleversant.
Pour en revenir au groupe, je crois que l'âme du collectif représente plus que les membres qui en font ou qui en faisaient partie.
Aujourd'hui, avez-vous le sentiment de prendre une revanche sur les médias?
Non, ce n'est pas une revanche. D'abord la mort de Stéphane a provoqué un "capital sympathie" au niveau de la presse. Je ne suis pas dupe sur ces nouvelles amitiés, sur ces gens qui nous ont craché dessus pendant des années et qui aujourd'hui disent du bien...
Et puis il y a les nouveaux journalistes, qui s'interrogent sur ce phénomène : un groupe qui a 18 ans d'existence, un public de 15 à 40 ans, des fans au Canada, au Pérou, avec lesquels je corresponds via Internet, puisqu'ils nous ont dédié plusieurs sites, et qui viendront au Zénith. C'est quelque chose d'assez irrationnel.
Dancetaria, votre nouvel album, comporte des textes sombres, énigmatiques...
90% des textes ont été écrits avant le décès de Stéphane. Curieusement, les mots prennent vraiment une autre dimension à présent. C'est troublant, surtout sur Atomic Sky.
Mais les textes ont toujours été assez "sombres" : être attiré par le bonheur, ça n'a aucun intérêt puisque c'est le but de tout le monde... Je suis davantage inspiré par le courant romantique du 19e siècle : Baudelaire, Rimbaud...
Ce n'est pas une attirance pour la morbidité, plutôt une esthétique que j'aime bien : jeter des "clés", ne pas tout dire.
D'ailleurs, la pochette elle-même est ambigüe : une fille penchée sous un robinet ouvert, beaucoup y voient autre chose... Il y a, à l'évidence, une dimension sexuelle, mais c'est l'interprétation personnelle qui fait cet effet-là.
Indochine aime toujours la provocation?
D'abord, il y a la musique - le rock, la new wave -, qui se prêtent à la provocation. Et puis il y a les mots : dans Vénus, je dis "masturbe-moi".
Cela peut sembler provocateur mais, pour moi, c'est simplement une des plus belles preuves d'amour qu'on peut demander à quelqu'un, justement parce que c'est une situation égoïste au départ, et qu'on demande à partager.
Indochine a toujours un côté adolescent... Vous confirmez?
Oui! On n'a pas choisi ce métier pour rentrer dans le rang. Pendant l'adolescence, on a des idéaux très forts, on n'a pas peur de la mort. Et puis on vieillit, et tout cela disparaît. C'est dommage...
Moi mes idéaux sont restés les mêmes. Bien sûr, j'ai évolué; je suis moins antimilitariste qu'avant, parce que le service militaire n'est plus obligatoire, que l'armée fait de l'humanitaire. Par rapport à ce qu'elle faisait quand j'étais jeune - l'Algérie, l'Indochine - c'est quand même autre chose.
Contre quoi, aujourd'hui, êtes-vous révolté?
La révolte à présent repose sur autre chose, un désir de liberté plus totale. Les artistes ne sont pas étrangers à ces changements : je crois que le mouvement hippie est une des raisons de l'évolution de l'armée.
De la même façon, est-ce que la reconnaissance des droits des homosexuels aurait pu avancer sans des chanteurs comme Bowie, Prince ou, plus modestement, s'il n'y avait pas eu des chansons comme 3e Sexe ("Des filles au masculin / Des garçons au féminin")?
Est-ce qu'il y aurait eu le Pacs? Lors des débats, la droite a prouvé qu'elle aurait une fois de plus mieux fait de se taire. Elle a mené un combat d'arrière-arrière garde, absolument pas en phase avec la société.
Vous sentez-vous investi d'un rôle?
Pas du tout! Mon rôle, c'est de faire de la musique. Je suis le témoin d'une comédie humaine que je tente de reproduire dans des chansons, rien de plus.
Je ne suis pas un porte-parole, mais les lettres que je reçois montrent que mes mots touchent des gens. Attention, je ne dis pas "Bouge" à la Patrick Bruel; ce que je fais, ce n'est pas du carriérisme. Simplement, la façon dont je parle d'amour, par exemple, touche les gens.
Et la Méprise de l'empire américain qui conclut la chanson Manifesto sur l'album?
C'est du mépris pour l'Amérique de la guerre du Golfe, celle des Mac Dos, celle du puritanisme. La liberté chez eux, ça me fait rire...
Comment ne pas mépriser un pays qui s'impose en gendarme du monde et qui n'a pas d'histoire culturelle, pas de racines historiques, qui vit dans la "paix", la "joie" et la société de consommation depuis un siècle, qui regarde la télé depuis 70 ans...
Mon rêve, ce n'est pas le rêve américain de Johnny Hallyday : avoir une Harley et bouffer des hamburgers... Plutôt mourir!
Vous préférez avoir du succès au Pérou...
J'en suis beaucoup plus fier! Je préfère chanter devant des gens qui écoutent, aiment, chantent, plutôt que, comme aux USA, devant des idiots qui mangent du pop-corn ou des hot dogs pendant que tu es sur scène...
Comment voyez-vous l'avenir d'Indochine?
On se sent bien dans cet "esprit" Indochine parce qu'il y a une liberté.
Jean-Pierre Pilot, par exemple, joue avec nous depuis 94; c'est un musicien exceptionnel, qui, après 16 ans de conservatoire, et avoir été le clavier de Bashung - il a fait tous les arrangements de Madame Rêve - a intégré le groupe petit à petit. Il a composé avec nous, et aujourd'hui il veut, lui aussi, continuer.
Et puis il y a Olivier : au départ, c'était un fan, qui faisait des remix incroyables de nos anciens morceaux. Je lui ai confié les arrangements de Dancetaria.
Même chose pour Peggy Moulaire, qui a signé sa première pochette de disque, et on ne peut pas dire qu'elle fait pâle figure à côté des autres... Elle travaille aussi sur la tournée. En fait, Indochine, c'est un équipage, une famille. Et on a envie de continuer.
Qu'espérez-vous du public Marsellais?
Il y a eu le Pharo dans les années 80 et l'Espace Julien en 1996. À chaque fois, c'était un public très fort et très chaud dès le début du concert... J'espère simplement que, pendant les 2h30 de concert, ils seront comme ça.
Indochine au Dôme le 17 novembre à 20h30. Points de location habituels. En tournée jusqu'au 17 décembre à Paris (Zénith). La tournée se déplacera ensuite en Belgique, Suisse, Canada et Viêt-nam, avant de revenir, l'été prochain, en France. Tél. : 04 91 12 21 21. Nouvel album : "Dancetaria" (Double-T music).