Indochine : "Une bonne fée nous préserve du monde adulte"
Réduit à deux mais augmenté d'un prompt renfort,
Indochine a décidé de passer le cap du siècle. Il prend son élan
avec un album qui jette un dernier regard sur une adolescence
aussi inquiète qu'inquiétante.
Amoureux, énervé, riche, sombre et optimiste, le paradoxe et la variété ne sont pas les dernières qualités de "Wax", recueil de chansons rock qui parle d'aujourd'hui mais est appelé à durer.
À la sortie de "Radio Indochine", tu assurais que, malgré le départ de Dominique Nicolas, le groupe allait continuer mais pas à deux.
Nicola Sirkis. - Une sorte de nouveau groupe s'est formé avec Alexandre Azaria qui était déjà de Kissing my song (repris ici mais inclus d'abord dans le "Best of") et avec qui j'ai écrit huit autres titres.
Jean-Pierre Pilot a produit quelques titres. Il sera sur scène avec notre nouveau batteur. C'est trop difficile de ne travailler qu'avec son frère. Il fallait des gens entre moi et Stéphane mais ils ne sont pas là pour faire le nombre.
La preuve, c'est qu'ils ont pris part à la composition et à la production de l'album. La base d'Indochine reste Stéphane et moi mais on a un groupe ouvert, une famille, Dimitri (saxo des Indos jusqu'en '88), par exemple, est venu jouer. Par contre, j'ai pris une position de décideur, sans la prétention associée à cette tâche de leader.
Le premier single, Drugstar, a pourtant été composé par toi tout seul.
N.S. - C'est un hasard. Je n'ai pas choisi ce single mais je suis heureux qu'il marche bien en Belgique. Pour moi, c'est un morceau au second degré que je crois réussi.
On a tous les clichés new-wave et un texte teenage pop mais avec des choses un peu pertubantes, genre ce qu'on trouve sous le fameux avertissement aux parents "Explicit Lyrics". On commence sur les "enfants dociles" pour finir "par tout casser dans les cimetières comme des grands".
C'est aussi une des nombreuses chansons qui traitent de l'adolescence.
N.S. - Tout l'album tourne autour de ça. La pochette y fait aussi référence puisque ce sont un garçon et une fille de 16-17 ans qui, dans une chambre d'hôtel, s'épilent mutuellement la jambe. Une façon de ne pas rejoindre le monde adulte.
On termine l'album assez joyeusement sur Peter Pan, ce mythe de l'adolescence éternelle. Je pense que c'est ma dernière contribution, vu mon âge, à cette période de la vie. À cet âge, on ne se préoccupe ni du vieillissement ni de la mort, on ne s'imagine pas au-delà de 25, 30 ans. Le film Kids m'a beaucoup marqué.
C'est une réponse violente et dérangeante au malaise qui touche toujours les adolescents et en l'occurrence ceux des années notante. Cela effraie mais il n'y a rien à dire, juste à constater. L'irresponsabilité est dans les gènes de l'adolescent. Enfin, on pourrait ouvrir un autre débat et se demander s'il est vraiment irresponsable. Moi, je n'en suis pas sûr.
Tu as fait cet album en pensant que tu le devais aux adolescents qui composent une bonne part de votre public?
N.S. - Je ne réagis pas comme ça. Je voulais juste poser un regard. Après Savoure le rouge, musicalement tout était ouvert, mais pour les textes, je ne voyais pas où aller. Quand tu fais partie d'un groupe, tu peux te permettre de dire et revendiquer plein de choses parce que tu es enveloppé par son énergie.
Seul, tu t'autocensures davantage. Je voulais profiter de cette situation de groupe pour aller plus loin dans l'évocation des problèmes que j'ai connus dans l'adolescence.
C'est très ancré en moi. J'ai souvent l'impression de parler comme un mec de 18 ans mais avec un acquis d'adulte. Dans quelques années, je passerai le cap des 40 ans et là, définitivement, je ne pourrai plus parler d'adolescence, même très prolongée.
Il ne faut pas se tromper, je ne revendique pas cette adolescence. Je n'ai aucune envie de rester un ado attardé mais faire ce métier vous conserve physiquement et mentalement. Quand tu vois les Stones foutre le feu à l'Olympia à cinquante-cinq ans et puis que tu rencontres des gens du même âge dans la rue, tu te dis qu'il doit exister une bonne fée qui nous préserve du monde adulte.
Révolution reflète une envie de remuer les choses chez les adolescents d'aujourd'hui ou exprime ton désir de les voir bouger?
N.S. - On a toujours envie de voir bouger les choses. On peut y parvenir aussi à soixante ans mais c'est vrai que changer la société est un rêve fondamental de l'adolescence. Révolution n'est pas une chanson politique. Elle parle plutôt de révolution personnelle au travers de la déstructuration de la cellule familiale.
Plus de mère, plus de père, cela signifie que le seul élément de stabilité qui existait encore dans ce monde mouvant a disparu. Une famille sur deux se sépare, ce qui engendre d'importants problèmes psychologiques et même psychiatriques.
On assiste à des choses assez affolantes. On voit des gosses tuer d'autres gosses, certains saccagent des cimetières et considèrent les morts comme des poupées pour jouer à la messe noire.
Ou bien, il y a ce couple qui tue un de leurs camarades et qui est tellement déconnecté de la réalité que la fille demande au juge si elle pourra rester avec son petit ami en prison... On a une génération de zppeurs qui n'appréhendent plus du tout la réalité dans sa globalité. Je ne pense pas qu'elle soit coupable, elle est victime de modèles que donnent ou ne donnent plus les adultes.
Ce que traversent les adolescents d'aujourd'hui est totalement différent de ce que tu as connu?
N.S. - C'est exactement la même chose. Avant nous, la jeune génération a connu les guerres, ce n'est pas mieux. Nous avons connu une période pacifique mais, chaque jour, sida, vache folle, pollution, supopulation, etc., on en apprend des vertes et des pas mûres.
Qui pourrait dire sérieusement aujourd'hui que la terre tournera encore dans trente ans? En politique comme en bourse, on se rend compte que tout cela est une vaste cour de récréation. Quand on est un gamin, on croit que c'est sérieux mais les grands, que ce soit au bureau ou au gouvernement, ils se battent comme des gosses pendant la récréation.
Le monde est très peu mature. Je ne vois pas qui est en droit de faire la leçon aux adolescents dits responsables. Les gens considèrent l'État un peu comme les enfants voient leurs parents tout-puissants qui veillent sur eux et décident pour eux. Ils ne se rendent pas compte que ce sont eux qui font l'État. C'est effrayant.
Mire-live est justement une chanson d'apocalypse où, parmi toutes les horreurs du monde, sont citées des images de pédophilie.
N.S. - Cette chanson assez dure a été écrite à Bruxelles. Évidemment, elle a été écrite avant l'affaire Dutroux mais l'actualité nous a rejoints, grave. C'était la dernière chanson. Je n'avais plus aucune idée. J'ai allumé la télé et j'ai zappé. Je suis passé d'horreur en horreur.
Tout ce qui est dans le texte, excision, pornos enfantines, femmes battues, commandos anti-avortement, c'est ce que j'ai vu un soir entre Euronews, CNN, la BBC... On te sert la plus horrible des catastrophes, des trucs à te rendre fou. Et puis, invariablement, tout se termine par la météo parce que, de toute façon, après ces trucs atroces, les gens sortiront promener leur chien.
Tu es quelqu'un d'énervé habituellement ou seulement quand tu a besoin de sujets de chansons?
N.S. - Au départ, on est juste un groupe pop et pour moi, ça veut dire qu'on est là pour amuser, pour faire danser. On se contente de glisser quelques petites choses en plus. Les chansons m'aident à rester zen. Faire un métier artistique permet d'évacuer, d'avoir du coeur, d'avoir une certaine émotion mais de ne pas garder ça pour toi en créant.
Cela soulage mais il ne faut pas non plus penser que l'affolement serait la réaction normale. En Europe, on est quand même privilégié. Je n'ai pas l'impression que le monde aille beaucoup plus mal aujourd'hui qu'en '76. La seule chose, c'est qu'on est à trois ans de l'an 2000 et qu'à cette date qu'on croyait magique, il ne se passera rien.
On ne va pas entrer dans un siècle de félicité. Mais clairement, les mômes de '96 vivent mieux que nos parents et cet album est le plus optimiste d'Indochine. C'est un constat où l'on parle peut-être de la prostitution dans J'embrasse pas, référence au film de Téléchiné, mais aussi d'amour.
"Première fois" est une expression qui parcourt tout l'album et semble s'appliquer autant à l'amour qu'à la musique avec même Unisexe, référence à votre fameux Troisième sexe, pour enfoncer le clou.
N.S. - Oui, la première fois, cette découverte est la plus belle et la plus terrible au point de déterminer longtemps la suite de ta vie. L'ambiguïté avec le domaine de la musique est bien sûr voulue. Ainsi, on commencera les concerts, par Unisexe parce que, malgré les quinze années passées, on reste les mêmes.
Tu as renoué avec Dimitri et, il y a dix-huit mois, tu disais que demain, ce serait peut-être au tour de Dominique de revenir dans le parcours. C'est toujours possible?
N.S. - Tout est possible. De '88 à '91, Dimitri avait besoin de vacances mentales et physiques mais c'est devenu mon meilleur pote. Je suis parrain de sa petite fille, on passe des vacances ensemble, on s'entend hyper bien. C'était un plaisir de l'inviter à jouer sur cet album. Il y a un an et demi, il avait une réelle envie de revenir dans le groupe.
J'y ai beaucoup réféchi. Ce n'est pas facile. À l'intérieur du groupe, on a tout connu, des trucs avec la maison de disques, avec les médias... Je ne veux pas me plaindre mais je me dis que, là où il est, il est peut-être mieux. Mais la porte reste ouverte. Il nous rejoindra sur certains concerts.
Le départ de Dominique qui était le compositeur principal, c'est autre chose. Ni Stéphane ni moi n'avions envie d'arrêter et ce n'est pas son désir qui devait décider pour nous. Je n'ai aucun ressentiment contre lui.
Dans quatre ans, peut-être qu'il réapparaîtra si Indochine existe encore. On est au début d'une nouvelle aventure. Mon cap, c'est entrer avec Indochine dans le XXIe siècle. Je n'ai pas envie qu'on pense à Indochine comme à un groupe du siècle passé.