Le virus Indochine

Exit Téléphone. Indochine devient, par les ventes, le premier groupe de rock en France. Leur troisième album, 3, a dépassé les 300 000 exemplaires et "Troisième sexe", leur dernier 45 tours, qui gambale au Top 50, les 400.000.

Ils ont rempli le Zénith à Paris au-delà de toute attente, fait salles combles en province et, depuis quelques saisons, réalisé des scores en Scandinavie, au Canada et en Espagne... en attendant le Japon qui semble montrer de l’intérêt pour eux...

Incontestablement, dans le paysage du rock français, Indochine est un cas à part : le seul groupe, d’audience nationale, à s’être imposé dans les années quatre-vingts, ou plutôt à avoir été plébiscité par le public des adolescents.

Pour preuve, au dernier festival de Bourges, les centaines de parents, attendant sous la pluie et dans la nuit, que les rappels finissent pour récupérer leur progéniture, jeunes "kids-carambars" qui avaient dû sérieusement les harceler afin qu’ils ouvrent le porte-feuille et leur accordent la permission de minuit.

Un phénomène qui défrise les musicologues ou suscite une mansuétude amusée, mais... qui est! La jeunesse s’attribue ses propres références, valeurs, paysages. Et loin des précédentes.

Hier, Brassens, Brel, Trénet, les Beatles, les Stones, Dylan, les Chaussettes Noires, Johny ou les Sex Pistols, aujourd’hui Goldman, Renaud ou Indochine. Chaque adolescent se bricole son petit castellet portatif avec les héros qu’il peut. Indochine, donc! Comme un succédané de l’époque.

Une saga à quatre (référence Liverpool?) qui commence en septembre 81 au "Rose Bonbon" - un nom prédestiné - par un premier concert que ratifie la signature du label Clemence Melody (une petite structure créée par Gérard Lenorman).

Un quatuor dans le vent avec le parolier Nicolas Sirkis, le jumeau (synthés, séquencers, boîtes à rythms), Dimitri Bodianski (saxo-alto) et Dominique Nicolas, le compositeur (synthés, guitares, basses), dont le son "twanging" de la Fender Mustang deviendra la marque de fabrique du groupe.

Rôdé au régime des caves de "répètes", la formation possède quelques titres dont deux - "Dizzidence Politik" et "Françoise" - serviront de cartes de visite pour un 45 tours (Melody/Arabella) qui n’obtient qu’un succès d’estime. Les moyens se faisant plus conséquents, Indochine récidive en six ours de studio avec un mini-album de six titres, dont l’un, "l’Aventurier", décroche la timbale.

"Égaré dans la vallée infernale / Le héros s’appelle Bob Morane / À la recherche de l’Ombre Jaune / Le bandit s’appelle Mr. Calyp John / Bob Morane contre tous chacals / L’aventurier contre tous guerriers...", une rengaine qui se réfère au héros d’Henri Vernes et qui, comme les autres morceaux, cible climats exotiques et atmosphères adolescentes.

En septembre 83, outre les jaquettes des journaux et les passages télés, l’album est certifié disque d’or (100 000 exemplaires), le simple dépassant les 600 000! Il ne leur reste plus qu’à tenter le super-banco. Ce sera chose faite en novembre, avec la sortie de Péril Jaune, enregistré en Angleterre avec Simaén Skofield (qui sera lui aussi disque d’or en mars 84).

Les lignes en force musicales du groupe sont à présent bien définies. Des musiques simples (sans être simplistes) fondées sur des riffs minimaux, des mélodies malicieuses, plus roublardes qu’elles ne paraissent, dont les architectures sont assurées par des volumes sonores nés des synthés, sequencers ou boîtes à rythmes.

Un patchwork des années 50 (usage du sax), 60 (la tonalité très "Shadows" de la gratte), ou 70 (pour les tonalités pop) sur un phrasé "high-tech" de l’heure.

La suite tiendra plus de la croisière avec "Kao Bang" en 1984 et 3, l’année suivante. "L’aventurier" reste le fil conducteur de leur inspiration, même si Nicolas Sirkis brode sur des thèmes jusque là inédits (cf. "3e sexe", "Hors-la-loi", "Trois nuits par semaine"...)

Le look, à l’origine involontaire, exotico-branché, sa peufine un peu. Pochettes, clips, jeux scéniques, estampilent le "concept" Indochine : une musique d’aujourd’hui pour les moins de vingt ans, romantique et dynamique, sans complexe ni passéisme, laissant à tribord le rock trouble et à babord le disco-funk par trop lobotomisé.

Car c’est sur ce créneau social que se joue l’affaire : L’"indochinemania" a à voir avec les usagers du vidéo-jeu, du clip, de la BD ou de la science-fiction. Des 10/18 ans pour lesquels le groupe est un précipité de leurs univers, qui n’ont que faire des problématiques et des continuums musicaux, qu’il s’agisse du rock ou de la pop.

Du "fun", de l’évasion, de la danse, un zeste d’esthétisme bcbg, une attitude "cool" qui se fout du tiers comme du quart pour savoir si ce que l’on fait relève du rock ou de la variété, et une conviction tangible dans cette "modernité" de ton.

Comme Depeche Mode ou Culture Club en Angleterre, Indochine ou le retour en force de l’individuel, sans complexes ni tabous (ni double langage), c’est une façon amnésique et "sympa" d’être bien dans sa peau aujourd’hui.

Et sur ce registre, la bande remplit son contrat. On écoute ou pas. Mais si on le fait, en se laissant mener par leurs gimmicks auditifs (et le mode d’emploi est contenu dans la proposition musicale) on ne peut que "copiner" avec un son, un langage-relax, une musique à l’efficacité patente qui, en définitive, fonctionne comme un bon film de Spielberg.

Une séduction fondée sur des recettes que d’aucuns trouveront limitées, mais qui distille ses propres vertus. L’imaginaire du hamburger ou du civet de lièvre en référant à des mondes si dissemblables, tant il en est pour l’un et l’autre d’excellents et de médiocres.