Indochine

Après deux ans de tournée interrompues suite à la sortie de l'album "Dancetaria", Nicola Sirkis et la nouvelle formation Indochine : Messieurs Pilot, Boris, Rabatté & Eliard, reviennent avec un album acoustique, "Les nuits intimes - l'album acoustique".

Il est précédé du maxi "Justine" et d'une tournée intimiste. Pour fêter l'entrée du groupe dans le 3ème millénaire, vous pourrez les soutenir les 11, 12 & 13 janvier à La Cigale avant qu'il ne s'éclipse pour composer le nouvel album studio d'Indochine prévu dans deux ans.

Dressons un premier bilan avec Nicola!

Après deux années chargées : l'album "Dancetaria" et le "Dancetaria Tour", la machine Indochine est-elle remise sur les rails?

Il y a en effet une renaissance, dont je situerai le point de départ avec l'album "Wax", au moment où le compositeur principal d'Indochine s'en allait et où Stéphane et moi, avons décidé de continuer l'aventure du groupe. Nous nous sommes jamais pris en main...

Lors du "Dancetaria Tour" il y avait beaucoup de monde, mais aujourd'hui avec cette tournée intimiste acoustique, je me rends réellement compte du renouveau. Je suis aujourd'hui très surpris de voir la jeunesse des gens, des gamines de quatorze ans...

C'est un peu ce que j'ai vécu dans les années 80, mais avec une douceur et une émotion beaucoup plus fortes. On est devenu un groupe culte et underground alors que dans les années 80, on était le groupe "post-variétés à détruire".

On ne vend pas non plus des tonnes de disques, on est juste disque d'Or avec "Dancetaria" (NDLR : 100000 exemplaires). Notre public est celui de Placebo et Radiohead! C'est vrai que la mort de Stéphane a aussi provoqué un capital de sympathie.

Il ne faut pas se leurrer, mon seul regret est qu'il ne soit pas là pour vivre le succès! Maintenant les gens respectent... Ce n'est pas une jouissance ou une revanche sur nos détracteurs, Indochine renaît de ses cendres grâce à son public.

Le fait qu'il me porte, m'a permis de surmonter la mort de Stéphane. Le premier soir où je suis monté sur scène, ça n'a pas été évident, mais j'avais envie de continuer quoi qu'il arrive...

Pour le public, Indochine est la formation actuelle du "Dancetaria Tour"!

Absolument! Ce qui est fou, c'est que Dominique, qui a écrit 80% des tubes d'Indochine, n'existe plus pour ces gens-là! Personne n'est irremplaçable, j'en parle tous les jours avec Dimitri...

J'ai ouvert ma porte pour que ce soit comme ça, je me cache derrière l'anonymat d'un groupe, même si je suis en avant. Là, j'ai vraiment trouvé le line-up, est-ce que ce sera le même pour le prochain album? Je ne sais pas!

Ce sont des gens qui viennent de différents horizons, d'accompagnateurs de groupes intéressants comme Bashung.

Vont-ils s'investir pleinement dans votre prochain album studio prévu dans deux ans!

C'est exactement ce que je leur ai demandé. Je sais ce que j'ai envie de faire avec la nouvelle formation. Je ne veux surtout pas qu'ils arrivent pour tout changer. Moi, je m'adapterai à eux... On a d'ailleurs commencé à écrire durant cette tournée.

Il y a déjà une quinzaine de projets en chantier que l'on va élaborer ensemble. Il y aura trois étapes pour le nouvel album : une participation du groupe, une autre d'Oli de Sat qui a travaillé sur le remix de "Justine" et la mienne.

Je pense que le nouveau line-up du groupe est assez fort pour réussir cette trilogie qui avait commencé avec "Wax" et qui se terminera avec ce nouvel album. La renaissance est en marche, sauf qu'il me manquera des compositions de Stéphane!

Vous deviez sortir un live, alors pourquoi ce choix d'un album acoustique?

Ce n'est pas un choix! Au départ, il devait y avoir le live du "Dancetaria Tour" en DVD et vidéo et un album de remixes, que nous n'avons pas eu le temps de faire. On attendra un peu pour ça...

En ce qui concerne le "Dancetaria Tour", nous avons des problèmes de droits sur les images avec la production, le Zénith et notre ancienne maison de disques BMG. Pour notre dernier live en 1998, "Indo Live", BMG nous avait permis de le sortir parce qu'il n'y croyait pas.

Comme on en a vendu 300000 ex., aujourd'hui ils ne veulent pas céder! D'une chose négative, on en fait aussi une chose positive en sortant cet album acoustique.

Pourquoi "Les nuits intimes"?

Le nom définitif est "Les nuits intimes - l'album acoustique" parce que la tournée s'appelle "1 nuit intime avec Indochine" et qu'on l'a enregistré sur trois jours et trois nuits, les 11, 12 et 13 novembre derniers au studio Davout à Paris.

En tout, 21 chansons ont été enregistrées. On a fait venir un cinquantaine de fans et on a enregistré façon live. Il y a eu trois versions par morceau. C'est ce que l'on appelle un "Unplugged", une session.

J'avais très peur que les gens ne voient que cet acoustique, alors qu'on vient de faire 2 ans et demis d'électrique dans une atmosphère sublime. Finalement, c'est une réponse à tous les gens qui pensaient qu'Indochine n'était le groupe que d'une génération ou d'un titre.

Là, on présente des titres complètement inédits ou des titres d'albums en version acoustique. Je précise que ce sera la première et dernière fois qu'on le fait!

Nous sommes d'abord et avant tout un groupe de rock et je ne suis pas assez vieux pour faire de l'acoustique. (Rires). L'acoustique est un exercice qui nous plaît énormément parce que ça donne une certaine sérénité.

Cela permet d'être proche du public, ça a un côté assez messianique avec les bougies sur scène. Il y a vraiment un côté charnel, bref une communion avec le public.

Es-tu attiré par la numérologie, car le chiffre trois revient constamment!

Je n'y crois pas. Pour moi, trois c'est le triangle, c'est un chiffre chinois. Dans la mythologie chinoise, c'est un chiffre d'espérance, de renouvellement. Ce qui me plaisait, c'était de jouer avec ce chiffre.

On n'arrêtait pas de me repéter que le troisième album était le pire pour un artiste ou pour un groupe : c'est celui qui marche ou qui finit la carrière. J'ai alors décidé de l'appeler "3" et de faire des chansons comme "3ème sexe" ou "3 nuits par semaine".

Le "3ème sexe", c'est notre côté féminin, sexuel et masculin. Il y a un troisième sexe indéfini, que ce soit chez les filles ou chez les garçons, qui existe. "3 nuits par semaine", c'est parce que je venais de lire "L'amant" de Marguerite Duras et il y a une phrase qui dit qu'elle retrouvait son amant trois nuits par semaine, j'ai trouvé ça très beau...

C'est toujours du hasard inconscient! Et le chiffre trois... c'est vrai que c'est un fantasme de faire l'amour à trois, je le dis plusieurs fois dans des chansons, pourquoi pas?

Dans les années 80, vous aviez des textes engagés politiquement, aujourd'hui ils sont plus à caractère social, sur les rapports amoureux... Pourquoi cette évolution?

À part la chanson "Manifesto (les divisions de la joie)" sur l'album "Dancetaria", qui est un titre très anti-américain, avec nos textes nous avons essayé de nous rapprocher des gens.

Est-ce que la politique a changé réellement quelque chose dans nos vies, nous qui avons été "porteurs d'espoir de gauche"? La société a changé par la musique, par les imitateurs, par des mouvements qui n'ont pas été politiques. Si aujourd'hui, "l'armée du monde" fait du social, de l'humanité, c'est grâce aux mouvements pacifistes des années 70.

Si l'homosexualité est plus reconnue, c'est grâce à Coluche, à David Bowie, à Boy George, à Canal +. Les gens ont régénéré leurs moeurs, mais tout cela n'est pas arrivé grâce à la politique. C'est toujours les gens à la base qui font évoluer notre société.

Moi, j'adorais arriver maquillé à une émission de Drucker face à Dalida, qui représentait la variété française. On jetait un pavé dans la mare! (Rires). On était un groupe de pop; ma définition est : "du rock qui fait danser les gens".

Avec le titre "Dizzidence politik", ils dansaient sur un texte qui parlait de stalisnisme, de politique et d'hôpital psychiatrique.

Pour "3ème sexe", le message était que les gens les plus pervers n'étaient en fait pas ceux que l'on croyait. Ceux qui s'habillaient en fille, qui se mettaient des piercing partout, n'étaient pas forcément les plus pervers!

Ceux qui l'étaient, étaient ceux qui les dénonçaient parce qu'ils avaient une sexualité refoulée... Cette chanson a fait du bien aussi. C'est donc grâce à nous, grâce à des mouvements musicaux, à des mouvements littéraires...

Aujourd'hui, ce qui m'intéresse dans la chanson "Justine", c'est de parler des petites gamines d'à peine 15 ans qui se prostituent devant chez moi.

Au départ, "Justine" était une nouvelle extraite de ton recueil "Les mauvaises nouvelles" (Éditions Lattès). Pourquoi l'avoir adaptée en chanson?

On peut dire que c'est génial ou que c'est une pauvreté d'imagination, je ne sais pas! Je n'avais pas envie de la quitter, aussi ai-je décidé d'en faire une suite en chanson. Pour moi, c'est un travail de création. C'est un côté artistique, le côté féminin que chaque homme a au fond de lui-même.

J'ai toujours un petit carnet sur moi, j'écris des phrases, des mots clés et c'est le départ d'une chanson. J'ai le nom de la clavier du groupe Dandy Wahrols qui m'a fasciné, je la trouve très belle et j'aimerais bien faire une chanson sur elle ou avec elle.

Au commencement d'Indochine, j'ai écrit les textes parce que personne ne voulait le faire. Après je me suis improvisé auteur de chansons, maintenant je sais un peu le faire...

Est-ce que "Justine" ne réflète pas toutes les dérives de notre société : la pédophilie, l'assassinat des adolescents...

Les gosses entre 8 et 15 ans n'ont plus de repères. Dans la cours de récréation, ils n'ont plus peur de dire à un de leurs camarades qu'ils vont le tuer. La vie ne représente plus rien à leurs yeux. On a altéré leur vision, ils perdent leurs notions de l'adolescence.

Il y a une chanson de l'album "Wax" que j'aime beaucoup qui s'appelle "Mire-live". Elle parle de l'excision de jeunes filles, de commandos anti-avortements, de l'extrême-droite... Quand je regarde la télé, et notamment le journal, on nous montre des images horribles et quoi qu'il arrive à la fin, c'est la météo.

Le monde entier, c'est ça, et c'est pareil sur Internet. "Justine" n'est pas un hymne comme l'a été "3ème sexe", mais ça parle aux jeunes filles qui l'écoutent. Tout le monde a eu envie de partir, de se suicider à un moment donné... est-ce que je donne de l'espoir, je l'espère!

Que vouliez-vous apporter aux standards d'Indochine en les reprenant en version acoustique?

On les joue depuis maintenant 20 ans sur scène exactement comme on les a enregistrés. Elles n'ont pas vieilli et en donner une nouvelle version était plus intéressant. Alors qu'on a toujours critiqué Indochine sur sa pauvreté musicale, le même titre au piano-voix est sublime.

Ça veut dire que les accords étaient beaux au départ et que la chanson était bonne. J'assume complètement les paroles de "3 nuits par semaine" et de "3ème sexe", elles ont été écrites en 1986 et elles sont toujours d'actualité. Ce sont des standards, des classiques...

Tu disais : "La scène fait partie de notre vie. Là où Indochine existe vraiment et est fier d'exister, c'est sur scène. Ce sera une autre façon de montrer le groupe". Que vouliez-vous prouver?

On n'a pas besoin de médias et du marketing pour faire venir du monde à nos concerts. On vient de quitter des salles de 5 à 6000 personnes avec un gros show, pour en trouver de plus intimistes.

Lors du "Dancetaria Tour", il n'y avait pas de proximité du public et pas d'intéractivité entre nous. Or, j'ai un contact très fort avec les fans, je réponds à leurs lettres ou à leurs questions sur Internet.

Avant chaque concert, les gens peuvent voter pour choisir leur chanson préférée. On la répète dans la journée et on la fait sur scène le soir. Autre intéractivité, lors du concert on fait monter quelqu'un sur scène, il choisit les yeux bandés un titre d'un album et on le fait.

Il y a une sorte de complicité, les gens assistent à une répétition du groupe. Je trouve que le public d'Indochine qui représente aujourd'hui 150000 à 200000 personnes est très proche. Je le respecte et je suis fier de lui parce que c'est grâce à lui qu'on est là!

Il s'est battu, jusqu'à faire un véritable lobbying pour que le groupe existe encore. Ce n'est pas grâce à M6 ou NRJ...

Vous avez partagé l'affiche avec Placebo aux Arènes de Nîmes le 12 août dernier et certains journalistes s'étonnaient que des gens soient aussi venus vous voir. Comment as-tu réagi?

Je l'ai lu également! En France, Placebo est vu comme un groupe industriel, alternatif, reservé aux "Inrockuptibles". Alors que pour Indochine, on dit que c'est un groupe qui a perdu sa veste... Ce sont des ornières stupides de journalistes!

Brian Molko (NDLR : chanteur de Placebo) connaissait Indochine puisqu'il a grandi au Luxembourg. On s'était rencontré au Zénith il y a deux ans. On s'est bien entendu et on a trouvé génial de pouvoir faire ce concert ensemble. C'était une belle affiche! Tout à coup tout le monde trouvait ça évident, mais personne n'a osé le dire!

Tu disais : "Je suis moins important que David Bowie!" Alors y aura-t-il un projet commun, un duo?

Honnêtement, je ne sais pas! Moi c'est Bowie qui m'a donné envie de faire de la musique et de préférer des groupes qui ont une aura sexuelle à d'autres.

Brian Molko m'a redonné envie de me maquiller sur scène, chose que j'ai fait de 1981 à 1990. Ce côté sensuel me manquait. C'est vrai que Placebo a un côté beaucoup plus rock que nous, c'est ça qui justement m'intéresse!

J'aimerais qu'on reprenne "Amoureuse" de Véronique Samson. Je pense que ce sera un duo intime, dans le sens où on se connaît assez bien pour le faire.

Quelles sont les causes aujourd'hui pour lesquelles Indochine aurait envie de s'engager?

Nous avons participé à un concert au Bataclan au profit de l'association Survival. Elle se bat pour le droit à la reconnaissance des premiers habitants de chaque pays.

Les arborigènes en Australie, les indiens au Brésil... C'est la reconnaissance des peuples ethniques survivants. Je trouve que c'est une cause importante parce que c'est de l'histoire. On a aussi participé à Solidays, qui sont les journées de solidarité.

À l'inverse j'ai refusé de participer à la chanson "Noël ensemble"! Je trouve le projet magnifique, mais me faire applaudir parmi d'autres artistes sur le malheur des gens, je ne peux pas : j'ai une trop grande pudeur.

T'es-tu rendu compte du nombre de gays et lesbiennes qui vous soutiennent?

Je ne m'en suis pas rendu compte, mais il paraît qu'il y en a beaucoup! Ce que je vois actuellement, ce sont des mecs en jupes, des gothiques, beaucoup de garçons efféminés...

Beaucoup d'homosexuels viennent me voir et me remercier pour tout ce que je leur ai rapporté. Je ne m'en suis pas rendu compte, honnêtement!

Je sais que "Canary bay" était très écouté dans les boîtes gays et lesbiennes. J'ai l'impression que "3ème sexe" a permis a pas mal de personnes de s'assumer. Je pense que les vrais témoignages vont arriver maintenant et c'est tant mieux!

Album : "Les nuits intimes - l'album acoustique" (Columbia/Sony)
Déjà extrait : "Justine"
Site Internet : www.indo.fr
© Photographies : Carole Epinette