La noire fraîcheur d'Indochine

Le groupe éternellement adolescent de Nicola Sirkis retrouve ses bonheurs sulfureux et ses félicités morbides.

Faire le nouvel album d'Indochine?

"Ça a été costaud", dit Nicola Sirkis. Dancetaria vient de sortir (chez Double T), et on ne peut s'empêcher d'entendre de manière étrange certains textes : "C'est juste un flamme qui brûle sur la montagne / J'espère que tu la vois / J'espère que tu l'aimeras (...) You see atomic sky / Est-ce que tu l'entendras / Que tu m'y trouveras."

Stéphane Sirkis, guitariste d'Indochine et frère jumeau de Nicola, est mort le 27 février d'une hépatite. Trois semaines plus tard, le chanteur enregistrait la voix d'Atomic Sky, composé par Stéphane, et d'autres chansons dont les paroles prennent une résonance singulière après "ce qui est arrivé" comme il dit pudiquement.

Mais, assure Nicola, qui signe tous les textes d'Indochine, "les paroles étaient déjà écrites. C'était une impression terrible de voir ces mots-là coller parfaitement à la situation.

C'est là que j'ai compris quel pouvait être le décalage entre ce qu'on écrit chez soi, dans sa chambre, et ce que reçoivent les gens d'une chanson qu'ils écoutent quand ils sont dans une situation terrible et la prennent pour eux. À partir de là, ces chansons ne m'appartenaient plus".

Dancetaria est un album dont Nicola Sirkis dit qu'il est "celui qu'(il) aime le plus et qu'(il) déteste le plus". Dans des sonorités à la fois très actuelles (des parfums trip hop, de l'électronique moderne) et très fidèles (le synthétique sautillant), Indochine pratique une sorte de noirceur joyeuse, de morbidité heureuse.

"Je ne suis pas un pessimiste foncier, mais ce n'est pas moi non plus qui fais rire à table", dit le chanteur. Quelque chose de léger effleure la mort, la solitude, l'ambiguïté, la gratuité du malheur. Parfois, même, l'atmosphère est incommodante (Vénus), mais avec une candeur et une santé confondantes.

"Je suis attiré par ce qui est un peu choquant, pervers, par peur intérêt pour les vies qui ne sont pas normales. Je vis une vie normale pour pouvoir écrire des choses anormales. Si je vivais une vie anormale, je n'écrirais peut-être pas des choses très intéressantes.

Je suis plutôt dans une esthétique gothique, noire, face à une société où on aime l'argent, la beauté, les jeunes. C'est l'histoire d'avoir un flirt avec la mort, pour être plus serein le jour où elle vous prend."

Indochine dessine une sorte de carte du Tendre cruelle et candide à la fois, infiniment contemporaine, comme toujours depuis vingt ans.

À quarante ans, Nicola Sirkis ne conteste pas non plus son flirt avec l'adolescence, alors que "beaucoup de nos fans ont entre quinze et vingt ans, et n'étaient pas nés lorsque nous avons débuté".

Troisième génération

La troisième génération de fans d'Indochine (après le temps de L'Aventurier et les années Troisième Sexe) va plonger sur Dancetaria et ses inquiétudes assumées, ce qui est, au bout de vingt ans de carrière pour le groupe, une leçon de fraîcheur pour un métier dans lequel il ne fait pas bon de vieillir.

"On n'a pas perdu notre spontanéité, essaie d'expliquer Nicola. Il y a eu tellement d'événements dans ce groupe. Le départ de certains membres, la popularité, la descente aux enfers, le changement de public....

Quand Dominique, qui composait la plupart de nos chansons, est parti, nous avions envie de continuer, je ne savais pas jouer de guitare, nous n'avions jamais composé : nous étions comme des amateurs avec quinze ans d'activité professionnelle derrière nous."

Cela n'empêche pas non plus Nicola Sirkis de se lancer dans d'autres passions, comme l'écriture littéraire, avec Les Mauvaises Nouvelles, paru en début d'année (chez J.-C. Lattès). Jouant beaucoup sur des ambiguïtés dans le récit, sur des bizarreries du sort et du destin, il racontait douze histoires (douze, comme pour les chansons d'un album).

D'ailleurs, la quatrième nouvelle de son recueil - terrible, angoissante, compatissante - s'intitule Justine, comme la quatrième chanson de l'album. "La chanson pourrait en être une suite logique, avoue-t-il, ce pourrait être le même personnage."

La littérature change forcément de la chanson. "J'ai eu beaucoup de difficultés à écrire Dancetaria à cause des nouvelles, avoue-t-il. J'ai été confronté à un tel état de liberté dans l'écriture des nouvelles... Et revenir à deux couplets, deux breaks, un refrain, ce n'est pas facile!"

Même s'il paraît incroyablement jeune ("une discipline de vie, pas d'alcool, pas de drogue"), Nicola Sirkis se voit confronté, forcément, à l'habituelle question du rock et de l'âge.

Ce qui lui fait avouer : "Je me vois plutôt en vieil écrivain qu'en vieux chanteur."