Sur le terrain avec Indochine

Remonté comme une tocante suisse, le jovial quartet français, a ratissé deux mois durant l'Hexagone. Feu roulant de bonne humeur, d'optimisme techno-pop, et d'énergie pré-atomique sur fond de chinoiseries picaresques. Salut! était comme il se doit de la partie.
"Indochine? Qu'est-ce que c'est encore que ceux-là? Des anciens de Diên Biên Phu?", grommellent mollement sous le cagnard languedocien trois joueurs de pétanque grisonnants qui viennent de découvrir, placardées entre celles du Front National, les énigmatiques affiches du groupe parisien, "en concert ce soir à Montpellier, Odéon".
Les yeux dissimulés
derrière son inséparable paire de Wayfarer, Dimitri fulmine :
"P...! Y'a maidonne y z'ont rien compris au film!".
Bonnard : il fait doux sur la ville et les filles sont jolies. Déboule Stéphane en perfecto et black suede shoes pointues comme la pointe d'un canif. Dominique coince la bulle en terrasse sur quelque placette inondée de soleil.
Nicola, méchu bonhomme, s'affaire déjà à l'Odéon, ce cinéma cocasse digne au bas mot de "La dernière séance" posé tout contre le palace obsolète dans lequel le groupe est descendu : une fois de plus, le "PCM" bat de l'aile.
Sans ce minuscule magnétoscope
à cassettes, qui fait fonctionner de 5e et 6e membre d'Indochine
en reproduisant digitalement toutes les séquences de basse et de
batterie, pas de concert possible.
À cet égard, le capricieux petit appareil fait l'objet de mille et une attentions délicates, tant de la part des quatre musiciens que celle des techniciens, régisseurs, promoteurs et même journalistes. "L'électronique c'est bien, mais faut que ça marche!", peste Dimitri.
Nicolas, qui vient de se faire taxer son calepin de chansons, recopie de tête sur un cahier d'écolier vert, reliure spirale les paroles de "L'opportuniste", vieil hymne de Jacques Dutronc.
Ça dit : "Moi je ne fais qu'un seul geste, je retourne ma veste... Toujours du bon côté... Je l'ai tellement retournée qu'elle craque de tous côtés... À la prochaine révolution, j'retourne mon pantalon!".

Les Aventuriers du bout de la Camargue de gauche à droite, l'impayable Dimitri, l'exquis Nicolas, l'énigmatique Dominique et l'espiègle Stéphane.
Dans le style rétro,
Indochine reprend également "La fumée dans les yeux"
d'Antoine, "chemises à fleurs, cheveux longs et idées
courtes".
Sur scène, on redécouvre "Françoise", le premier 45 t. du groupe, ainsi que deux inédits, "La dernière fille avant la guerre" et "Man Chu" cinglant instrumental de Stéphane.
Des journalistes de radios locales, émeute avide de savoir, sont lâchés dans la loge orange, qu'un hélicoïdal escalier métallique relie au "backstage" : "Ich libido", dit un graffiti. Dimitri est derechef réquisitionné pour une interview particulièrement gratinée.
Il doit tout avouer : "Vous droguez-vous?", demande le bob journaliste. "Bah, c'est dépassé, ça, coco!" répond sans se démontrer le saxophoniste, tandis que ses trois compères endiguent sourire aux lèvres un feu roulant de questions métaphysico-scolaires.
Au lendemain d'un gig
torride, Indochine mettait le cap sur Aix-en-Provence, terre de Cézanne
et des calissons, qui célébrait ce jour-là - ô tohu bohu -
les saintes frasques du Carême. En d'autres termes, le gig d'Aix
tombait le jour du mardi-gras.
Mascarade farandolée, oeufs et farine de rigueur. Le cours Mirabeau, artère à la mode, n'était plus qu'une gigantesque foire d'empoigne dans laquelle punks d'opérette et bonnes soeurs "X" se faisaient la nique. "Les Deux Garçons", café branché de la ville, affichait bien sûr complet.
Terrasse bourrée à
craquer de girls occupées à se basaner le visage et à mater
les passants, toutes palpitantes d'avoir pu frôler Stéphane ou
Nicolas alors qu'ils se rinçaient la dalle à la terrasse
contiguë.
La Camargue, à travers laquelle le groupe avait consenti à passer (douce violent) pour satisfaire les besoins journalistiques toujours grandissants de vos reporters, avait ouvert l'appétit. Et c'est à coups de "croque-madames" (sans ironie) qu'Indochine se rassasia.
Exotisme et puissance sont les mamelles de la radieuse (quoique pré-atomique) musique d'Indochine, groupe phare du début des années 80 françaises, qui assème avec une joie évidente et communicative d'entêtants refrains à un public fervent.
Toutes les petites adolescentes à longue mèche Nicolaoïde (les garçons, eux, osent moins, de peur de se faire gronder par des parents encore trop peu rock'n'roll) entonnant fièrement les saccades bridées de "Kao-Bang" (prochain simple du groupe) ou de "Leila".
Il passe un souffle
enivrant : à travers le son glacé et implacable des séquences
électroniques filtrent de violents parfums orientaux. Damnation,
on s'y croirait. La magie est totale, la potion habile,
intelligente et lisse.
Elle glisse sur cette scène baignée de lumières d'aquarium et tendue d'un vaste parachute immaculée. Car il est vrai qu'il va déjà falloir redescendre.
La vie de tournée (Indochine) : petit déjeuner au son de "Ascenseur pour l'échaufaud" (Miles Davis) vers 11h, étape en voiture vers 12h, balance-son vers 17h, interviews vers 18h30.
Repos jusqu'à 20h puis préparation habillage et maquillage. Concert vers 21h. Repas vers minuit puis variable.