Indochine, pour une musique-plaisir
1982 : Salon de l'Auto.
Je galérais sur un podium F.M. et découvrais un groupe au nom
évocateur "WC3". Soudain, un mec genre timide mais
branché s'avance vers moi.
Il ne dit pas grand-chose : mais me glisse une invitation pour un concert d'Indochine avec en prime un T-shirt à leur effigie.
14 décembre mon histoire d'amour avec ce groupe commence. Depuis il y eut "l'aventurier", un simple énergique qui scelle la réconciliation du rock et du populaire.
Les lascars sont contents et on les comprend. En moins d'un an, de leur premier concert au "Rose Bonbon" à la tête des hits de notre été caniculaire, Indochine est partout. Les rencontrer : un plaisir devenu trop rare. Nul doute que j'aurai plus d'une occasion de les rencontrer.
J'ai envie de dire : "avec un nom pareil, ils osent faire du rock"... mais en quelques mots pouvez-vous me rappeler l'histoire de votre pseudonyme.
Cela a posé quelques problèmes au départ, mais pour une minorité de gens. Ce nom vient d'influences diverses.
- En fait on aime la musique extrême-orientale. Cela dit, on voulait que le nom ait une résonnance française tout en exprimant nos attirances. "Indochine" regroupe bien ces deux notions. Vrai aussi que ce nom a une connotation politique, guerrière. Mais dès le premier album nous avons mis les choses au point avec des chansons telles que "l'opportuniste" de Dutronc.
Cela signifiait qu'en aucun cas nous ne voulions être un groupe politique à message spécifique. On flashe plutôt pour une musique d'épopée, d'aventures baignant dans l'exotisme. Finalement pour nous Indochine, c'est cela.
Nous n'avons jamais reçu de lettres d'insultes. Il y a dix ans, nous n'aurions pas pu choisir un tel nom. Aujourd'hui, c'est différent.
Tu parles de l'importance de la résonnance française du nom. Tenez-vous vraiment au label "rock français"?
On y tient dans un
certain sens, d'autant que nous sommes en plein dedans, par la
force des choses. Nous voulons que le rock français s'exporte
partout. Pour le prochain album, on prévoit une sortie aux USA,
au Japon, en Allemagne avec des textes en français.
On fera peut-être une version anglaise pour les jeux de scène que l'on fera dans les pays anglo-saxons. Mais avant tout, nous sommes un groupe français et notre identité doit être acceptée.
Ne demeure-t-il pas un certain ostracisme vis-à-vis des groupes français?
Oui, au niveau des professionnels surtout, des journalistes en particulier. Côté public, ce n'est plus le cas. Nous avons reçu des lettres des quatre coins du monde : des lettre de mômes qui aiment bien notre musique et qui voudraient nous voir. Nous n'avons pas encore été à l'étranger (sauf en Belgique et en Suisse). Mais c'est l'objectif. "L'aventurier" n'est qu'une étape.
Se retrouver N°1 des hits-parades, lorsque l'on est un groupe rock, c'est forcément suspect. Comment pensez-vous sortir de cette contradiction?
Il n'y a pas de contradiction. C'est pour cela qu'on tient à travailler avec des magazines de jeunes comme le tien. Avec vous, on se trouve mêlé à tout ce qui touche la variété. C'est bien. L'année dernière nous avions un public dit "branché" et spécifiquement rock. Ce qui nous intéresse c'est faire de la musique comme celle conçue en Angleterre par des groupes comme Culture Club ou Duran Duran...
De la musique de hits parade. On a toujours cherché à toucher le public populaire sans pour cela être ignoré des magazines de rock.
Dans "Rock", il y a un article intitulé "la génération du plaisir". Il dépeint le phénomène de ces nouveaux groupes qui n'ont comme unique démarche que : faire danser, divertir et être classé dans les hits. Aimeriez-vous ouvrir cette voie là en France?
Tout à fait, mais en évitant de faire de la soupe. Tu as raison : ouvrir la voie vers une musique de plaisir, est notre objectif. Cela dit notre première préoccupation : toucher le public qui ne va jamais au concert : un public entre 8 et 15 ans donc un public très jeune.
Cette année on a annulé pas mal de concerts programmés à 22/23 heures parce que les très jeunes ne pouvaient pas venir. Notre prochaine tournée, en février, sera pensée en fonction de cela. La plupart des concerts auront lieu à 20 heures.
Quelle est la réaction de votre public de la première heure, devant le succès?
On a eu des Punks,
des Skin-heads à tous nos concerts. Dernièrement on a retrouvé
ce public à la fête de la musique avec Europe 1. Je ne pense
pas que ce public de branchés nous dénigre.
À Paris, il y a quelques snobinards qui ont acheté le disque : cela fait bien, ils parlent de nous maintenant en disant : "Indochine, c'est de la merde". Un frange minoritaire, très minoritaire.
Quelle sera votre réaction si je dis "Indochine risque de remplacer Téléphone dans le coeur des minettes en mal de rock?
Très, très contents de notre point de vue (rires). Nous on ne veut remplacer personne. Il y a de la place pour tout le monde. Si on lit notre courrier, beaucoup nous écrivent et disent : "Téléphone, Trust, ras-le-bol, Vive Indochine!" Pour nous quelque chose est évident et bénéfique : la France compte trois groupes de rock qui vendent : Trust, Téléphone et Indochine. En plus, derrière cela d'autres groupes commencent à percer, et c'est tant mieux.
Ne pensez-vous pas que cette "belle époque" du Gibus a provoqué la mise à mort du concept : "culture rock comme expression d'une révolte?"
Possible. Il reste le hard comme rock d'une révolte. Nous faisons du teenage-rock et cela n'a rien à voir. En caricaturant un peu, tu peux affirmer qu'un Iroquois aujourd'hui n'impressionne plus personne. Les punks ont enterré cette révolte en la poussant trop loin.
C'est pour cette raison que l'on est revenu à une musique de plaisir. Dans 5 ans, les jeunes auront peut-être envie d'une autre révolte. On ne correspondra alors plus à rien. Mais c'est l'intérêt du rock : il bouge sans cesse!
Peux-tu m'expliquer (je m'adresse à Nicolas) où tu puises ton inspiration, très particulière dans l'ensemble?
Cela vient en partie de mon enfance, la BD, Bob Morane je ne sais pas... je lisais plutôt les petits bouquins. Ma démarche : parler d'autre chose. Envie de parler de héros, de guerriers japonais. Un truc qui touche les mômes. La zone urbaine de Paris avec ses problèmes, c'est pas notre truc et c'est pas si vivant que cela.
J'ai des souvenirs de films d'aventure; avec plein de héros, des films catastrophes au Japon où ailleurs etc... J'aime bien ces thèmes avec ce qu'ils contiennent de violence cinématographique.
Après un succès comme "l'aventurier", n'avez-vous pas peur que le public vous attende au tournant?
Ce n'est pas le
public qui nous attend au tournant, mais les journalistes qui se
nourrissent de méfiance. Finalement cela nous motive pour faire
mieux. De toute façon, il faut que cela continue à séduire le
public, sans pour cela faire un aventurier bis. Vrai que l'on est
quand même particulièrement visé.
Existe-t-il en France des rapports entre les groupes français. Y-a-t-il un gang des groupes de rock?
Pas vraiment. On connait surtout Bill Baxter, Étienne Daho. Avec eux on ne parle pas trop musique. Lorsque l'on se voit on se respecte. Ce sont des gens qui ont la même vision du rock que nous. Ils ne se prennent pas au sérieux. Il en existe d'autres qui se prennent très au sérieux.
L'année dernière nous avons fait une tournée avec "Taxi Girl". Il n'y a pas eu vraiment de contacts... Aujourd'hui, ils nous font la gueule parce que cela marche bien pour nous. Tant pis! Nous on continue à bien aimer ce qu'ils font. À Paris, il y a un ghetto rock : le ghetto "mannequin" le ghetto hard..., le ghetto etc... Mais en Angleterre, c'est pareil. Entre eux, les groupes ne sont pas toujours aimables...
Avez-vous conscience de pouvoir être des bêtes à identifications?
Oui, mais c'est le public qui créé le mythe. Heureusement qu'il est là pour ça. On n'a pas le droit de le décevoir. On remarque souvent que le public nous demande : "où l'on s'habille", "comment et où on va se faire coiffer". Cela rappelle la période des années 60 et c'est bien.
Si les jeunes ont envie d'avoir des mèches comme nous ou des vêtements qui s'approchent des nôtres, cela veut dire que l'on fonctionne dans leurs têtes comme ils le souhaitent. On reçoit aussi des lettres de personnes de 50 ans nous remerciant d'avoir ressuscité Bob Morane. Tout cela contribue à cette identification dont tu parles.
Avez-vous l'impression d'être resté subversif pour le public qui aime "Indochine"?
Subversif? C'est comme pour le nom d'Indochine, je crois que nous sommes banalisés. L'émission "Champs Élisées" que l'on vient de faire va peut-être nous aider à y voir plus clair sur cette question.
Pour notre public, je ne pense pas que nous soyons subversifs, pour les autres... peut-être! Tout cela ne veut pas dire que nous n'aimons pas la provocation, mais c'est sur scène, avec nos maquillages ou quelques-uns de nos propos que nous sommes subversifs...
Je serais bien resté avec eux longtemps encore mais, je n'étais pas le seul à vouloir les rencontrer. J'ai remonté les escaliers. Dans la rue, je fredonne une fois de plus "l'aventurier" et rêve d'être Bob Morane pour être plus près d'eux. Toujours plus près...