Nuits d'Indochine
...Nuits d'été ou
pour des milliers de fans joyeux les étoiles ne sont pas dans
les cieux noirs mais là, sur cette scène. Dernières nuits
avant longtemps. Jean-Éric Perrin en a suivi trois (par semaine).
Lorsque j'ai pris le TGV en cette mi-juillet pour rejoindre la tournée d'Indochine, j'éprouvais un sentiment bizarre, le frémissement d'un doute.
On avait à peine passé la moitié de 1986, et le groupe avait tellement cassé la baraque ces six premiers mois, que j'avais peine à croire qu'autant d'événements avaient pu se produire en une si brève période. La très longue tournée d'hiver avait surpris tout le monde.
Le groupe était parti à l'assaut des provinces françaises sur la pointe des pieds : tout le monde s'en fichait un peu, l'album "3" et le single "Canary Bay" s'étaient vendus honnêtement, compte tenu de la popularité constante du groupe depuis quatre ans. tout s'annonçait normal! Et puis on a d'un coup dévié vers une autre dimension.
Il fallait se rendre à l'évidence, Indochine était l'idole d'une toute nouvelle génération de kids, qui pour la première fois allaient en masse au concert, pratiquaient le culte indomaniaque avec une ferveur qui frôlait parfois l'hystérie, et devant l'évidence, les médias ont dû se réveiller en sursaut.
Au terme de ces quarantes concerts, qui avaient vu les prévisions de fréquentation multipliées par deux ou trois, Indochine gagnait ses galons de Premier Groupe Français, loin devant Téléphone squi en profitait pour splitter, et carrément hors de vue des autres.
Quatre soirées de triomphe au Zénith, et dix mille fans à Bourges pour la dernière date, la tournée "Indochine Joue" apportait un cinglant démenti aux décrieurs de toutes sortes : Indochine était un vrai groupe de scène en même temps qu'un vrai groupe populaire.
Dans la foulée, on s'apercevait que le vinyl suivait une route parallèle à la sueur : "Troisième Sexe" méritait amplement son disque d'or, avec un score proche de "L'Aventurier", et surtout l'album, pour la première fois dans l'histoire du groupe, se voyait certifier platine.
Toujours squatter des premières places du Top 20, plus d'un an et demi après sa sortie, "3" circule aujourd'hui dans plus de cinq cent mille foyers français, et ça semble, ne pas vouloir s'arrêter!
MÉMOIRE
Dès lors, Nicola, Dominique, Stéphane et Dimitri
ont été les cibles favorites des médias en tous genres,
collectionnant les couvertures et les émissions de télévision.
Presque jusqu'à l'overdose. Les news magazines s'interrogeant
sur le phénomène de société, tandis que la presse jeune
consomme de l'Indochine à outrance.
À Best, nous qui leur avons donné leur première "Une" il y a deux ans, on continue le combat de l'information sur le groupe qui représente si bien la jeune frange de notre lectorat, pour qui le rock commence avec Indochine, Cure, Simple Minds ou Depeche Mode.
Comme si ça ne suffisait pas, comme si, tel Bernard Hinault (métaphore de saison), les Indos avaient toujours de nouvelles réserves dans lesquelles puiser, leur premier titre lent, le très émouvant "Tes Yeux Noirs", clippé par Gainsbourg (Caution du maître et nouvel affolement des médias), se révèle dès sa sortie un nouveau hit majeur. Jusqu'où s'arrêteront-ils?
Toujours plus loin, apparemment, puisque dès la fin du mixage de leur album live, ils décident de repartir en tournée, pour une douzaine de dates vacancières, en juillet. Était-il possible que tout leur réussisse? Cette grâce qui les touche du doigt, qui favorise le moindre de leur acte, je suis intimement persuadé qu'ils la méritent. Mais allait-elle passer la dure épreuve de la tournée d'été?
Parce que cet été 86 restera dans la mémoire des promoteurs de spectacles comme un été noir. Mise en lumière par la faillite de KCP, la cruelle désaffection du public pour les stakhanovistes de la tournée parfumée à l'ambre solaire restera imprimée en noir dans la mémoire du show-business.
Tandis qu'Higelin et beaucoup d'autres annulent des dates à tour de bras, que Simple Minds reste en dessous des prévisions, que Renaud constate une érosion très nette de son public, que la gigantesque tournée Cock Robin/J.J. Goldman fait des scores bien modestes par rapport à la lourdeur du plateau (115 techniciens, 9 semi-remorques!), les seuls à s'en tirer, l'exception qui confirme la règle, vous l'avez déjà deviné, c'est bien sûr le quatuor parisien.
Indochine a rempli partout, deux, trois, quatre mille fans selon l'importance des villes, avec une pointe à douze mille pour le Paléo Festival de Nyon en Suisse. Un score qu'on ne peut pas diviser en deux honnêtement avec Nina Hagen qui partageait l'affiche avec Indo : elle avait fait cinq cents entrées sur la Côte d'Azur la semaine précédente!
ÉTOILES
... "Vous
avez remarqué, depuis le mois de mars, beaucoup de gens ont
retourné leur veste, nous on a essayé, mais on s'est aperçu qu'elle
était de la même couleur des deux côtés. Voici "l'Opportuniste..."
Dans la ville de Raymond Barre, ce cri du coeur de Nicola Sirkis prend la même résonnance que partout ailleurs, à Lyon aussi la frange la plus "âgée" du public de l'ÉtÉ Indo sait de quoi Nicola veut parler.
Pour les plus jeunes, évidemment, les réalités socio-politiques ne sont qu'un très fumeux concept, mais les ados, eux, savent qu'Indochine n'est pas seulement un groupe pop de plus, une jolie image à aimer, mais aussi des types qui les représentent, qui pensent comme eux que le fait de porter les cheveux longs, (ou courts, ou dressés sur la tête) n'est pas un motif suffisant pour servir de cible aux bras nerveux de l'opinion sécuritaire.
Et quand Nicola raconte "La semaine dernière, on a joué dans une principauté, et on s'est aperçu que tous les jeunes qui portaient les cheveux comme ça, ou des fringues comme ça, ou qui étaient d'une couleur différente, dès qu'ils mettaient le pied dans la rue, on leur demandait leurs papiers. On avait écrit une chanson comme ça, voici "Troisième Sexe..." Là, le message passe définitivement!
Lyon, le théâtre Antique de Fourvière, c'est là que j'ai goûté pour la première fois à l'Été d'Indochine. Un endroit magique, où je n'étais pas revenu depuis qu'en 78, lors de ce fameux festival, Marie & Les Garçons étaient montés sur scène annonçant, en pleine période punk qu'ils allaient jouer de la disco, et sous la pluie incessante de canettes, j'étais venu à la rescousse renforcer les choeurs, accompagné de Vincent Palmer, Kent et Phil de Starshooter, Little Bob et quelques autres frères d'ames. C'était il y a un temps.
Mais ce soir de juillet, l'ambiance était plus à la fête qu'à la révolution. Quatre mille kids remplissaient les vieux gradins de pierre, jusqu'en haut, là où les colonnes amputées rejoignent l'horizon bleu nuit. Sous les étoiles propices, Indochine faisait danser et chanter des gens sans histoire.
Le show d'été est bien entendu très proche de celui de cet hiver, juste un petit peu mieux encore, avec plus de puissance, des éclairages toujours plus raffinés, des nouveaux arrangements torrides sur "Hors La Loi", "L'Opportuniste", "Tes Yeux Noirs", "Monte Cristo"...
Nicola joue de la basse sur l'intro d'une paire de morceaux, et ça va tout à fait dans le sens d'une évolution de plus en plus nette vers un son plus "réel", plus "humain". Aujourd'hui, Indochine "joue ensemble", et c'est une évolution logique.
Le PCM, la machine qui dispense les séquences remplaçantes du bassiste et du batteur, disparaît peu à peu, se fond dans la masse, et on peut penser qu'un jour, il disparaîtra complètement. Une vraie rythmique, pour la prochaine tournée, ça n'est pas impossible! En attendant, aujourd'hui, Indochine ne sonne plus du tout comme un groupe synthétique, ce qu'on a pu leur reprocher au début de leur carrière.
À dire vrai, ce qu'on remarque, ce qu'on prend dans la gueule, c'est le duel de guitare entre Stéphane et Dominique, l'un en rythmiques hargneuses, l'autre en chorus simples et brillants, et puis la formidable machine à percussion, menée à l'attaque par l'époustouflant Arnaud Devos, qui là haut joue Beyrouth à lui tout seul et pendant une paire d'heures chaque soir, cognant et caressant ses gongs, timbales, toms, cymbales, Simmons, comme si, à l'instar du dieu Shiva, il était muni de trois paires de bras!
Le cinquième Indochine est secondé dans sa grande entreprise polyrythmique par Nicola qui n'hésite pas à fracasser des baguettes fluos sur ses toms basse, et par Dimitri qui entre deux riffs de saxo juteux, s'amuse à rejouer le massacre de la St-Valentin sur ses congas et son tambourin! (j'aurais pu mettre le massacre du Bar du Téléphone, mais j'en connais qui auraient encore mal interprété cette métaphore violente!).
Bref, ça pulse, ça pousse fort, on en prend plein la tête et plein les jambes. Et comme absolument toutes les mélodies et les paroles sont archiconnues par le public, c'est vraiment une fête. Quand l'endroit est beau comme ça, que le groupe a une vision à cent quatre vingts degrés de son public chéri, que les étoiles prolongent le jeu des projecteurs, le concert est un moment magique.
SOUVENIRS
C'est le même genre de magie intime qu'on a retrouvé
quelques jours plus tard, pour le concert d'Hyères. Un concert
qui s'est déroulé dans... une cour d'école!
Une vrai école, avec deux rangées de platanes séculaires de chaque côté de la scène, les loges dans une salle de classe, le tableau des professeurs absents transformé en stand d'affichage des T-Shirts et des programmes vendus par le fan club, les rangées de chiottes au fond de la cour, avec leurs demi-portes, toute une atmosphère suranée, et toujours les étoiles en voûte au dessus des teenagers.
Quand on sait que la grande majorité du public de cette tournée se retrouvera, aux alentours du 3 septembre, dans un lieu semblable, pour commenter le concert de l'été, et le Live de la rentrée, ce concert d'Hyères prenait une saveur particulière, comme un télescopage rare entre un groupe et ses fans.
Tant de ces milliers de lettres qui arrivent chaque semaine à l'adresse du fan club ont été écrites en cachette, pendant l'ennui incontournable d'un cours de maths, quand la prof revèche est si laide, et les quatre Indochinois si mignons, collés en effigie sur le classeur...
- Après
la tournée d'hiver, après cette offensive médiatique énorme,
vous repartez en tournée d'été, vous n'avez pas peur de finir
par lasser le public de vos têtes?
Indochine : "C'est pour cela qu'on a voulu faire une douzaine de dates, pas plus. En dehors des fans inconditionnels, on touche d'autres gens, des vacanciers, des curieux de notre succès...
On a souhaité faire des salles à notre mesure, plutôt que ces concerts gigantesques dans les arènes, et puis on en a profité pour aller là ou on avait fait l'impasse cet hiver : la Côte d'Azur, la Bretagne, le sud et Lyon parce qu'on n'avait pu avoir qu'une salle moyenne et on avait dû laisser dehors autant de monde qu'il y en avait à l'intérieur.
Avant de partir, on a beaucoup répété, on a refait les éclairages, les arrangements; on veut toujours être les plus professionnels possible, et aussi les moins chers.
Cet été, parmi toutes les tournées, on réussit encore à être le spectacle meilleur marché, ce n'est pas une concurrence façon grande surface, c'est juste une question d'honnêteté. On continue d'acquérir de l'expérience.
Par exemple, on ne retournera jamais jouer à Monaco : fliquerie intense, contrôles à chaque coin de rue, pas de trains de retour sur Menton ou Nice, les organisateurs nous avaient caché tout ça. Notre public, ce n'est pas ces gens-là. En plus, il a plu, les retours de scène ont explosé, et on a failli faire sauter toute l'électricité de la Principauté, ce qui aurait été une vengeance amusante!"
- Pour la première fois, vous avez également tâté de cette intéressante survivance du passé : le festival?
- "Ce fut effectivement une expérience. On en a fait trois, pas les plus gros, mais quand même. La Rochelle, Redon, et Nyon, ce qu'on en retient c'est qu'on sera plus pointilleux à l'avenir sur le lchoix des gens qui partagent l'affiche avec nous.
Un festival, c'est évidemment plus risqué, parce que tout le public n'est pas acquis d'avance, et que c'est là qu'on peut prouver qu'on est vraiment un groupe de scène. Mettre Killing Joke ou Nina Hagen avec nous, ça veut dire affronter les quelques irréductibles qui vont nous faire chier. Comme à Nyon où trois enfoirés nous ont balancé des pétards, des oeufs et divers projectiles, pour nous miner, alors que les douze mille autres personnes prenaient leur pied."
- Quels souvenirs vous allez garder de cette tournée d'été?
- "Des tas d'anecdotes. L'accueil étonnant que le public fait à "Tes Yeux Noirs". Qu'il nous est de plus en plus impossible de rester anonymes. Et puis des concerts qu'on a adoré faire. Jouer en plein air, c'est quelque chose qu'on ignorait, jouer sous la lune, sous les étoiles, dans des endroits comme Fourvières, c'est magique, ça prend une autre dimension."
5 ANS
À Nyon il ly avait des moustiques et une
organisation un brin irresponsable. Ce festival, auparavant folk,
a gardé de son passé une galerie marchande précaire et néanmoins
importante, qui va de l'artisanat courant (cuir, bijoux, etc)
jusqu'aux stands de SOS Racisme, Anti Apartheid, sans oublier les
prospectus pour l'énergie solaire.
Le cadre, juste au bord du Lac Léman, est plutôt agréable, on évite heureusement le sempiternel pré à vaches.
Mis dans des conditions dangereuses (cibles à la fois de quelques canardeurs planqués et des techniciens de Nina Hagen pressés de sortir de scène ce groupe à la popularité menaçante pour leur artiste), les Indochine choisirent d'attaquer à outrance, et leur professionnalisme l'emporta.
Douze mille pékins se mirent à la Dizzy-danse politik, et on s'est rapatrié vite fait hors de cette Suisse coincée aux douaniers bornés.
- Depuis un an, vous êtes sur la brêche, pratiquement vingt quatre heures sur vingt quatre, et la rentrée se profile à l'horizon, ça va continuer encore longtemps?
- "Non, surtout pas. On a besoin de vacances dans nos têtes, il faut qu'on atterrisse un peu, ça a été trop haut depuis six mois. À la rentrée, fini la promotion.
Il y aura cette opération 5 ans, avec ce live qui
est un peu nos devoirs de vacances à l'intention des fans, la
cassette vidéo qui va avec, et ton bouquin. On fera une fête là
où on a commencé, au Rose Bonbon, avec tous les gens qui nous
ont aidé à être là aujourd'hui.
Et puis il nous faut six mois pour le prochain album, on va l'écrire et l'enregistrer entre octobre et mars. Ensuite on préparera toutes les vidéos et on préparera la scène, le nouveau show pour la tournée internationale de 87. On nous demande au Japon, au Canada, en Thaïlande, en Israël, un peu partout.
Sans parler de notre fief scandinave, évidemment! On reviendra début 88 en France, bien rôdés, pour une nouvelle tournée. Il va falloir être patient, d'ici là, on risque seulement de nous voir pour quelques benefit concerts, genre SOS Racisme, ou Médecins Du Monde. Il faut qu'on apprenne à s'arrêter un peu."
- Pourquoi, après avoir promu une image de groupe pendant cinq ans, accepter de faire la couverture de Best avec seulement Nicola?
- "Ça été un gros sujet de discussion. Le journal nous a promis des couvertures avec les trois autres plus tard. Nous espérons que la promesse sera tenue, comme nous on tient les nôtres! On a mis longtemps à accepter, ce fût une discussion démocratique, comme toujours.
Mais au bout de cinq ans, on n'a plus rien à prouver en ce qui concerne notre homogénéité. Et puis l'article porte sur le groupe, pas sur le chanteur!"