Indochine : l'âme de fond

Indo, presque vingt ans après. Qui l'eut cru? C'est pourtant un fait qu'aujourd'hui, le groupe fondé par Nicola Sirkis, après avoir tout traversé, crises, succès; tout connu, départs, décès; tout digéré, hype, détestation, s'impose comme une borne incontournable de ce qu'est le rock français.

À l'aune d'un album grave et élégant et d'une tournée qui séduit pêle-mêle nostalgiques des 80's et fans de Marilyn et Placebo, Nicola revient sur les parcours atypique du groupe.

Aujourd'hui, les plus jeunes semblent s'intéresser à Indochine. On ne peut pas parler d'effet "nostalgie". Tout au plus d'un engouement pour ce son début des 80's. Comment situez-vous par rapport à ça alors que votre nouvel album est très sombre?

N.S. : Oui et non, parce qu'au moment où est survenue la mort de mon frère, les morceaux étaient déjà écrits. À l'exception de deux ou trois textes, tous les morceaux étaient prêts. Moi, je pense plutôt qu'on propose une alternative qui n'arrive que maintenant au grand jour. Parce qu'en France, il n'y avait pas grand-chose pour le môme qui aime le rock.

Si, il y a Noir Désir, mais une alternative pop énergique et efficace était relativement absente. Moi, j'avais vraiment lutté en 1993-1994 après le succès de notre compilation, qui était tout sauf nostalgique, parce qu'il y avait de nouvelles personnes qui étaient venues au groupe.

À ce moment-là, on peut donc parler de redémarrage, ou de renouveau du public à partir du succès de l'album. Et les gens qui venaient nous voir en concert rajeunissaient. Ils aimaient des groupes comme Blur, Oasis, Suède... toute cette vague pop qui a fait beaucoup de bruit en Angleterre et beaucoup moins en France.

Bref, ils retrouvaient en Indochine le seul témoin francophone un petit peu pop. On a remarqué ça aussi en Belgique et au Canada. Quand on cherche un vrai groupe pop français avec des affinités comme Radiohead ou Blur, sans être présomptueux, je n'en trouve pas. Même pas avec Dolly, qui est plus proche de Smashing Pumpkins ou du "grunge".

Là, maintenant, depuis six mois, il y a de nouveaux groupes qui arrivent. De jeunes groupes qui prennent pour référence Indochine et qui n'ont pas peur de dire qu'ils aiment bien ce groupe. Des gens comme Daisy, Escape, Madinka... Des groupes qui ont des influences qui vont de Joy Division à A HA en passant par les Cramps ou The Cure.

Eux, sont pleins de références alors que les groupes des 80's, quand ils se sont montés, n'avaient aucunes références nostalgiques par rapport aux 70's, à part peut-être, la pop des Beatles. Nous proposons donc une alternative au rap et à la dance, car le rock est un peu une activité sinistrée en France tout de même.

S'il a été écrit avant la disparition de Stéphane, d'où vient le fait que "Dancetaria" soit un peu plus grave?

N.S. : Je pense que de toute façon, il y a toujours eu une fausse donne vis-là-vis d'Indochine. Quand tu écoutes "3e sexe" ou "Trois nuits par semaine" on ne peut pas parler de textes joyeux. Cela dit, malgré le fait que cet album ait été composé avant la mort de mon frère, c'est vrai qu'il prend une autre dimension aujourd'hui. Par exemple, quand je chante "Atomic Sky" d'un coup, tu sens une liaison qui est incroyable.

POP, GLAM ET GOTHIQUE

Sur certains titres, on a parfois presque l'impression d'écouter de l'indus...

N.S. : quand on est rentré Stéphane et moi en composition avec Jean-Pierre Pilot, ça a vraiment été un travail de groupe comme ça. L'idée au départ était de privilégier les mélodies. On voulait des mélodies hypnotiques, sombres ou non. Le but était d'obtenir des mélodies qui restent gravées dans les esprits.

Après, les références proches du gothique sont venues très tôt. Mais ce que je souhaitais, c'est obtenir un mélange pop, glam et gothique. La pop pour le côté mélodique, le glam pour le côté sensuel, sexuel et le gothique pour le côté sombre, hypnotique. Pour moi, la pop, c'est quelque chose qui fait danser les gens, il faut qu'il y ait de l'énergie, du sexe.

Noir Désir c'est tout sauf ça, car Noir Désir, c'est très sérieux. Bertrand Cantat ne se maquille pas. Et c'est vrai qu'on nous a représenté comme ça. Sur scène, maintenant, j'apparais en robe noir et ça produit un effet très fort sur les gens. Moi, j'aime ce côté pervers, ambigü que l'on peut, par exemple, retrouver chez Placebo.

Puis, une fois qu'on a eu retenu une vingtaine de morceaux, on a pris contact avec un jeune fan qui, depuis longtemps déjà, nous envoyait des remixes excellents de nos anciens morceaux. Or comme on voulait vraiment travailler sur les ambiances pour le nouvel album, on lui a envoyé une cassette de nos démos en lui disant de faire ce qu'il voulait pour l'embellir.

On a été pleinement satisfaits du résultat. Le côté indus du disque vient de là, car le jeune homme en question était aussi un fan de Nine Inch Nails. On n'est pas tombé, pour autant, dans le piège high tech.

Te sens-tu prêt aux remixes, puisqu'on te sait très pointilleux sur l'image ou plutôt le son associé à Indochine?

N.S. : Oui, puisqu'en fait, ce que je recherche dans le remix, c'est la déstructuration des morceaux. Les deux seules expériences de remixes qu'on a eues ont donné des résultats totalement différents : l'un avait été réalisé pour le single "La guerre est finie". Un autre avait été retouché par un Canadien qui avait travaillé avec B52's et là, on a obtenu quelque chose de vraiment très bien.

Mais, bien sûr, tout peut-être fait sur les morceaux, casser la voix, enlever des textes, conserver seulement les mélodies... C'est justement l'intérêt du remix : une restructuration complète de la chanson. On obtient quasiment une nouvelle oeuvre.

D'ailleurs, pour les vingt ans du groupe, en 2001, on aimerait beaucoup faire un album de remixes qui s'appellerait par exemple "Indomix", où on laisserait quasiment les gens faire vraiment quelque chose de neuf. Comme si on réenregistrait les chansons.

On pense que tout ce qu'on a fait, c'est une mine pour la techno ou des remixeurs. On a donc d'abord travaillé avec notre fan, puis on a enregistré à Bruxelles avant de se dire qu'on allait faire mixer l'album par un Anglais. On a donc contacté Steve Osborne, Alain Moulder et Gareth Jones et là, pour la première fois en quinze ans d'activité, tous les Anglais nous ont recontactés pour non seulement mixer, mais aussi enregistrer l'album, car ils le trouvaient vraiment très bien.

Finalement, pour des problèmes d'emploi du temps, Gareth Jones n'a pas pu l'enregistrer, mais il y a vraiment eu un gros travail d'équipe. On a donc travaillé ainsi, par étapes, pendant huit ou neuf mois. Maintenant la nouvelle étape, c'est les remixes avec peut-être Rhinocéros et Sin.

PARLER À LA PREMIÈRE PERSONNE

Qu'est-ce que la mort de ton frère implique au niveau d'un groupe comme Indochine. De fonctionner seul?

N.S. Déjà de parler à la première personne même si depuis quinze ans, c'est moi globalement qui m'occupais de toutes les affaires du groupe de l'entrée en studio à la pochette. Donc, j'ai toujours été habitué à travailler seul mis à part le fait qu'on était un groupe.

En fait, je m'entoure d'un groupe, c'est-à-dire que les quatre musiciens qui font partie du groupe actuellement font vraiment partie de l'aventure. Ils ont joué sur l'album, ont écrit certains morceaux, ont rajouté des gimmicks... donc ça fonctionne vraiment comme un groupe.

Mis à part le fait que je suis le seul à pouvoir prendre les décisions finales, mais ça ne change pas grand-chose dans la vie quotidienne du groupe. J'ai cependant plus de responsabilités, puisque je suis le seul rescapé de l'aventure historique. Maintenant, je me sens d'autant plus responsable ne serait-ce pour Stéphane qui a écrit, sur cet album, sans doute ses plus beaux morceaux.

Il était hors de question de dire : "J'arrête tout, je veux me battre pour que cet album soit reconnu, pour que ces morceaux existent et pour que Stéphane, là où il est, puisse être fier de ce qui est fait." Maintenant, les morceaux de Stéphane vont me manquer, parce que travailler avec lui était très difficile, mais il y avait aussi des accointances directes.

Les accords sortaient et tout de suite j'arrivais à trouver une mélodie. Maintenant je vais devoir aller seul au charbon, il va falloir faire de nouvelles rencontres... L'étape va être différée sur les deux ans qui viennent.

Après avoir représenté un certain rock français de ces vingt dernières années, je voudrais savoir ce que l'on a dans la tête quand l'on sort un nouvel album?

N.S. : Déjà le succès du live, c'est le meilleur succès du monde. La vraie magie d'un groupe, justement, elle est sur scène. La réussite d'un concert, c'est aussi le public. S'il n'était pas là, on donnerait beaucoup moins que ce qu'on peut donner.

C'est un peu comme une communion entre le public et nous. Donc la récompense elle est à la fois pour eux et nous. Maintenant, ça continue de m'amuser à quarante ans de faire des dates, des concerts. Les années passent... et on reste crédible! À vingt-cinq ans, je me demandais si je serais capable de chanter "L'aventurier" à quarante. Finalement oui, et j'ai toujours un réel plaisir et envie de le faire.

UN PALLATIF À LA MUSIQUE

Vous avez longtemps lutté avec les moyens qui étaient les vôtres contre une image de "petits boys" - genre les rockers n'aiment pas Indochine, parce que c'est les nanas qui aiment Indochine, parce que les mecs sont mignons - etc.

N.S. : Oui, on a même dit qu'on était les ancêtres des Boy's Bands. Mais même dans un concert de Noir Désir sur cinq mille personnes, il y a trois mille gamines. Alors, est-ce qu'on est crétin, parce que d'un coup on est postérisé dans les chambres d'adolescents? Ça veut dire que les adolescents sont des crétins? Je ne pense pas.

Quand j'étais gamin, j'avais un poster de Patti Smith dans ma chambre, et j'étais content, ce n'était pas un poster de Mike Brandt. Chacun a ses propres envies. Le seul côté positif en fait qu'a laissé cette mascarade des Boy's Bands, c'est que les fans des groupes pop ou rock font moins les hystériques qu'ils ne l'ont fait dans le passé.

Maintenant, ils n'osent plus, il y a eu un tel nivellement par le bas que les vraies valeurs ont été remises à zéro. De toute façon, un truc qui n'est pas sincère, ça ne marche pas.

DISCO : DOUBLE T MUSIC/SONY MUSIC