L'Indomania
Nicolas, Dominique, Stéphane et Dimitri
Un clip, une cassette vidéo, une autobiographie, un 33 live, Indochine frappe fort pour fêter son cinquième anniversaire. Du Nord au Sud l'Indomania fait des ravages, surtout chez les nanas.
Depuis deux ans, Charlotte, Eva, Pia, Susan et Annette quittent régulièrement leur Danemark natal pour un voyage en Indochine. Un voyage au pays de quatre jeunes Parisiens de la banlieue Sud qui sont en train de gagner leurs galons de stars; un voyage qui coûte cher : plus de sept millions de centimes cette année, depuis qu'Indochine a décidé de prendre la route.
Notre première rencontre eut lieu à Hulks-fred, une petite ville suédoise recouverte de neige. Nous étions en novembre 85 et Indochine décidait de rôder sa future tournée française avec six concerts dans ce pays où ils se sentent chez eux. Hôtels assiégés, salles bourrées, en Suède on appelle ça l'Indomania.
Tout cela parce qu'un jour d'été, il y a quatre ans, Nicolas déposait chez un disquaire de Stockholm une poignée de "l'Aventurier", leur premier 45 tours. C'est dans cette boutique que s'approvisionnaient en nouveautés tous les animateurs de radio branchés du pays. C'est en les entendant sur une de ces radios qu'un jeune directeur de compagnie de disques locale décida de tenter le coup, d'importer leurs disques en nombre, de les faire venir.
Indochine dans les flammes du clip "Le Troisième
sexe"
Les groupies, fidèles au poste
Hulksfred. Charlotte a les cheveux teints en rouge, Eva en bleu. Difficile de ne pas les remarquer dans ce petit hôtel où Indochine et leurs "roadies" sont descendus. Au petit déjeuner, elles sont là, discrètes, à une table voisine.
Quand nous partons en mini-bus pour le concert suivant, elles en profitent pour se faire prendre en photo avec les membres du groupe, clichés qu'elles rangeront avec les autres dans l'album dont elles ne se séparent jamais.
"Ce ne sont pas des groupies mais des vraies fans", m'assure Nicolas, le chanteur. "Elles suivent la tournée jour par jour et, grâce à un mystérieux informateur, elles connaissent les hôtels où nous descendons. Elles y prennent aussi des chambres et, bien qu'elles partent après nous, elles sont toujours là à nous attendre dans le hall, devant un thé."
Effectivement, à l'arrivée, elles sont là, tout sourire. Il en sera de même le lendemain. Elles seront également présentes tous les jours de la tournée française, deux mois plus tard, ainsi que les quatre soirs où le groupe triomphera au Zénith.
"Nous avons entendu Indochine il y a trois ans sur une radio danoise puis nous sommes allés les voir lors d'un festival à Copenhague. Ils sont devenus notre groupe préféré et nous avons décidé de ne manquer aucun de leurs concerts.
Depuis, nous avons arrêté soit nos études soit nos boulots pour travailler dans des activités intermittentes comme serveuses de resto. En comptant les heures supplémentaires, on amasse assez d'argent pour s'entasser dans notre voiture dès qu'Indochine prend la route et pour être présentes à tous les concerts." Indomania.
Cet amour quelque peu immodéré, cette passion sans frontières, bien d'autres les vivent pour Nicolas, Stéphane, Dominique et Dimitri. Des fans transis qui, à travers les musiques de Dominique et les mots de Nicolas ont enfin trouvé le groupe qu'ils recherchaient.
Pourtant, qui aurait parié, lors de leur premier concert le 29 septembre 1981, qu'Indochine serait un jour sacré le premier groupe rock français? Personne sauf un jeune producteur qui se trouvait là, au Rose Bonbon, et crut immédiatement au trio de base : Dominique Nicolas, musicien passionné d'électronique et de synthétiseurs, son cousin Nicolas Sirkis, une voix, du charme et de l'énergie, et Dimitri Bodianski, un tout jeune apprenti saxophoniste de 17 ans.
Depuis 1977, Dominique et Nicolas multiplaient les formations de groupes dont le dernier, les "Espions", ne dépassa pas Sceaux. Quand à Dimitri, frère d'une amie de Nicolas, il greffa sur le groupe pour l'occasion. "Si ce concert n'avait pas ouvert une porte, nous aurions arrêté" avoue maintenant le quatuor, renforcé aussitôt par Stéphane, le jumeau de Nicolas qui jusque-là, assurait la technique.
Le producteur est séduit par le ton musical qu'affirment les "Indochinois" : une pop vive et énergique, un peu primaire, basée sur les rythmes secs des synthétiseurs et autres boîtes à rythme. "Groupe fabriqué!", s'insurgent les puristes. Mais Indochine est humainement trop soudé pour être affecté. Bien sûr, ce sont des musiciens quasi débutants et les synthétiseurs servent à cacher ces faiblesses. Mais à travers les machines, le groupe a trouvé sa marque.
Si le premier 45 tours "Dizzidence Politik" sorti trois mois plus tard passa inaperçu, il n'en est pas de même du second : "L'Aventurier", inspiré de Bob Morane, est un tube, un vrai. Et l'on découvre ces quatre copains qui imposent, outre leur son, leur look : vêtements moirés, chevelure ample, maquillages qui en font des dandies du 20e siècle et de l'électronique. Indochine existe, sur scène, sur disques mais aussi à la ville.
Cinq ans de succès
À
la ville, justement, Indochine se fait discret. Il est vrai que
chacun, hors Dimitri, l'insomniaque, aime sa tranquilité. Avec
ses premières royalties Stéphane achète une maison, Nicolas s'offre
un superbe voyage en Chine et Dominique, le musicien du groupe se
monte un véritable studio professionnel.
Indochine travaille loin des projecteurs et leur second album frappe juste : des tubes imparables comme "Kao Bang" ou "Miss Paramount" les hissent dans les hit-parades.
Début 85 ils prennent d'assaut le Top 50 avec "Indochine 3", l'album de la consécration. "Canary Bay" est sur toutes les lèvres, puis "Troisième Sexe" inspiré par Simone de Beauvoir, enfin "Tes yeux noirs" mis en vidéo par Serge Gainsbourg.
Il ne manquait qu'une grande tournée pour enfoncer le clou. Elle démarera en Suède en novembre 85 pour se terminer à Royan le 30 juillet 86. À cette date, ce troisième album figure en tête des ventes de 33 tours toutes catégories sur la France.
Ce mois-ci, Nicolas, Stéphane, Dominique et Dimitri fêtent leur cinq ans d'existence. Une fête à laquelle ils associent toute l'équipe technique qui les a soutenus et Arnaud, le cinquième Indochine qui a rythmé tous les concerts et le dernier disque, de ses percussions.
Cinq ans ponctués par le livre, biographie de Jean-Eric Perrin (Calman-Levyl), la cassette vidéo de leur extraordinaire prestation au Zénith en mars dernier et un 33 tours "live". C'est également au Zénith, à travers un studio mobile que cet album en public a été enregistré.
Les Indochinois ont profité du break entre la tournée d'été et celle d'hiver pour le remixer à Paris, avec l'ingénieur du son anglais du "3". Pas trop le temps de se relaxer; pas de ski pour Stéphane, pas de karting pour Nicolas...
Seul Dominique a pu utiliser sa moto tout-terrain pour les allées et venues entre le studio Plus 30 (le disque), le studio cinéma d'Epinay (le clip) et les studios de télé et radio qui les ont réclamés à corps et à cri.
Indochine, adopté par la SNCF pour un coup de promotion "Carte Jeune" est un groupe star. Mais chacun garde une lucidité exemplaire. Les prochains mois durant lesquels le quatuor a décidé de se reposer sont plutôt bienvenus. Sauf pour Pia, Susan, Annette, Eve et Charlotte.

Dans les décors de
"Tes yeux noirs" mis en vidéo par Serge Gainsbourg