L'Indo ado

Nicola Sirkis a perdu son frère mais continue avec un "Dancetaria" dopé aux amours jeunes.

Le 27 février de cette année, Stéfane Sirkis, compositeur et guitariste d'Indochine, décédait d'une hépatite foudroyante, laissant son frère jumeau Nicola, chanteur et parolier du groupe, dans la dernière ligne droite de l'enregistrement de l'album "Dancetaria" sorti la semaine dernière.

En hommage à son frère, Nicola est remonté sur scène et a terminé ce disque tel qu'il devait l'être. Dernier survivant des débuts en 1981 d'Indochine, le plus résistant des groupes français, Nicola reste miraculeusement en phase avec son public d'adolescents sans cesse renouvelés. Un véritable phénomène dont on trouve sur scène la plus éloquente et la plus saisissante des confirmations.

Le disque est le témoin parfait de cette énergie magique, de cette communion mystérieuse. Un disque fort, aux sonorités actuelles mais aux mélodies et aux thèmes plus indochinois que jamais.

Vous étiez déjà très avancés dans la réalisation de l'album quand Stéfane vous a quittés...

Oui, on a commencé l'écriture en février de l'an dernier. Comme on met chaque fois trois ans à faire un album, on a le temps de se remettre en question, d'écouter ce qui se passe et puis de voir ce qu'on veut faire.

C'est chaque fois le travail d'un an et demi à deux ans. Pour moi, c'est le disque d'Indochine le plus abouti, celui dont je suis le plus fier aussi par rapport à ce qui s'est passé. Il y a eu d'abord un travail de création avec Stéfane, Jean-Pierre (Pilot) et moi.

On privilégiait les mélodies imparables et puis il fallait les habiller. Il y a donc eu des professionnels comme Phil Delire ou Gareth Jones, puis des amateurs comme Stéfane et moi. On a considéré cet album comme le deuxième d'Indochine. "Wax" était vraiment le premier de Stéfane et de moi.

Et puis est arrivé un petit nouveau: Olivier Gérard, un fan du groupe de 21 ans. Une bonne idée pour tous ceux qui rêvent d'un jour faire partie d'un groupe connu.

Oui, il nous avait envoyé des remixes de morceaux d'Indochine qu'il avait faits sur son ordinateur. Il était très fan de Nine Inch Nails aussi... Ça prenait une dimension assez incroyable. On a donc décidé de lui donner toutes nos démos et il nous a trouvé des arrangements pour certains titres comme "Rose song" sur lequel on hésitait. La fille qui a fait la pochette, c'est aussi ses débuts...

On a du mal à croire que tous les textes de l'album ont été écrits avant le décès de Stéfane, tellement son absence s'y trouve en filigrane, un peu comme une ombre planante...

C'est obligé. On focalise et on trouve des rapports dans les textes. Sur certains ceci dit, alors que la mort de Stéfane n'était pas du tout envisagée ou envisageable, il y a des choses étranges. "Atomic sky" par exemple, le texte prend une autre dimension. Je ne me l'explique pas moi-même, ça reste du domaine de l'étrange.

Après les départs de Dominique, de Dimitri puis de Stéfane, n'as-tu jamais songé mettre un terme à Indochine?

Le moment le plus tangent a été le départ de Dominique, le compositeur principal du groupe. Mais Stéfane et moi, on n'avait pas du tout envie d'arrêter. On adorait voir sur scène ce public qui rajeunissait. On a fait un concert avec un nouveau guitariste et on s'est rendu compte que ça fonctionnait.

Personne n'est irremplaçable. On a donc décidé d'écrire "Wax". BMG ne savait plus trop quoi faire avec nous. Autant ils n'ont jamais très bien compris chez BMG-France, autant en Belgique, ils bossaient bien pour nous.

Le prochain album d'Indochine sera non pas plus problématique mais plus difficile et donc plus intéressant car les mélodies instinctives de Stéfane vont me manquer. Je n'ai pas du tout envie de replonger dans ce qu'il a laissé d'inabouti car je ne veux pas faire parler les morts. Celles qui sont là, sur "Dancetaria", il les a suivies jusqu'au bout. Elles existaient vraiment.

Faire partie d'un groupe est un sentiment adolescent. Tu n'as jamais envisagé une carrière solo, toi qui écris bien des bouquins maintenant?

Je n'ai pas envie d'une carrière solo. Je préfère être un vieil écrivain qu'un vieux chanteur. En tant que chanteur, j'ai encore quelques années devant moi. Pas beaucoup car à 50 ans, je ne pense pas que j'aurai encore une crédibilité. Tandis que là, je me sens encore très adolescent, très en phase.

Etre dans un groupe, c'est, comme disait Mick Jagger, être un adolescent éternel. On peut aussi dire attardé, ça ne me dérange pas. Je ne me sens pas du tout adulte.

Comment fais-tu, à 40 ans, pour être à ce point en phase avec les ados? Tu vas même jusqu'à écrire, dans "Rose song" : "Un jour quand je serai grand/ Un jour quand j'aurai 18 ans"...

Je ne fais aucun effort pour ça. J'écris comme ça vient, naturellement. Sans le faire exprès. Il y a pourtant un langage adolescent que je ne comprends pas ou des trucs cons. Cette façon de parler en rap par exemple, ça me dépasse totalement. Internet, je m'y suis mis sur le tard, sans avoir leur rapidité.

J'écris d'ailleurs en ce moment un roman sur ce sujet. Je n'ai pas non plus compris cette adulation passagère pour les boys-bands. Quand ils écoutent Marylin Manson ou Placebo, je comprends mieux. "Melrose Place", Stéfane adorait mais moi je ne comprenais pas. Offspring, par contre, je trouve ça génial et Stéfane aussi. Je vais d'ailleurs emmener sa fille les voir en concert pour qu'elle sache ce que son père aimait.

Sinon, c'est vrai que l'adolescence me touche même si je suis surtout entouré de gens de 20-25 ans plus que de mon âge ou des ados. L'adolescence est une période que je respecte malgré ses contradictions. J'aime son romantisme très XIXe siècle, son rapport à la mort.

L'adolescence est un âge où on n'a pas peur de la maladie ou de la mort, l'angoisse arrive plus tard. Faut croire que je suis resté adolescent car je ne suis jamais rentré dans le rang, je n'ai pas de métier, pas d'enfant, je suis toujours en train de vouloir changer le système, mais de l'intérieur. La naïveté n'est pas là où on le croit.

Certaines chansons parlent ouvertement de la masturbation ou du suicide, deux sujets auxquels les adolescents sont très sensibles...

Ce n'est pas volontaire si je touche prioritairement les adolescents. Je ne me rends pas compte. Je reçois des lettres incroyables de filles qui me disent qu'elles sont convaincues que je leur parle directement à elle.

C'est vrai que je ne mets pas de barrière. Je ne réfléchis pas trop sinon il n'y a plus la spontanéité et la sincérité. Ma disponibilité s'arrête à ma vie privée. Je dois mettre un holà quand des filles prennent une chambre à l'hôtel près de chez moi. Il y a une ligne infranchissable pour que le respect ne devienne pas de l'abus.

Quelle adolescence avez-vous eu, Stéfane et toi?

Nous avons toujours été un peu marginaux. Du fait qu'on a vécu à Bruxelles jusqu'à nos 13 ans, on avait écouté d'autres musiques qu'en France. Quand nous sommes arrivés à Paris, c'était le Moyen Age, ils en étaient encore à Stone et Charden. Financièrement, ce n'était pas facile pour nous mais culturellement, on se sentait privilégiés. On écoutait déjà des trucs plus durs.

En classe, on était "les Belges" aussi puis on était enfants de parents divorcés, ce qui à l'époque n'était pas comme aujourd'hui la norme. On se sentait différents. Mais on n'était pas les mêmes pour autant, Stéfane et moi.

On est de faux jumeaux, en fait. Lui a toujours été plus extrême. C'est lui qui a fait venir en France les Clash pour la première fois. Il était plus dur, toujours entouré de filles, etc... Moi, j'étais plus soft, plus solitaire, plus intello. Quand j'ai commencé Indochine, il était moniteur de ski, à l'époque. Il m'a rejoint plus tard.

La perte de Stéfane a rendu encore plus émouvants des concerts déjà réputés pour ce lien exceptionnel qui vous lie au public...

Oui, ces derniers concerts, comme celui aux Halles de Schaerbeek, ont été bouleversants. Ils m'ont sauvé la vie. J'avais une peur bleue de monter sur scène sans Stéfane. Ça m'a vraiment servi de thérapie.

La mort de Stéfane semble aussi avoir entraîné, dans la presse, un capital sympathie. Certains se rendent compte qu'on est le seul groupe français, né il y a 18 ans, qui vend encore des disques et remplit les salles. On dirait qu'ils découvrent le phénomène.

Forest-National, rempli par Indochine en 1990, ce sont des retrouvailles...

Oui. Le concert sera très différent de celui aux Halles. Il y aura des projections et ce sera davantage des titres de "Dancetaria"...

Indochine sera à Forest-National le samedi 20 novembre (tickets au 070/345.678). Album "Dancetaria" (Double T/ Sony).