Gareth Jones & Indochine

Après Dave Anderson (Fine Young Cannibals, #54aaff), c'est au tour d'un autre anglais de travailler sur un album d'Indochine, Gareth Jones. Producteur de Depeche Mode, Nick Cave, Wire, Einstürzende Neubauten et bien d'autres artistes du label Mute, nous l'avons rencontré aux fameux studios ICP de Bruxelles pour le mixage de "Dancetaria", huitième album de l'un des plus célèbres groupes pop hexagonaux.

Nous sommes aux studios ICP, à Bruxelles, endroit qu'Indochine a choisi pour mettre en boîte son dernier album, "Dancetaria". C'est d'ailleurs dans ce même studio qu'ils avaient produit leur précédent LP ("Wax"), avec l'aide de Christian Ramon (alias Djoum), ingénieur maison.

Nous sommes le 9 avril, neuvième jour du mixage qui doit durer jusqu'au 17. Nous retrouvons donc Nicola Sirkis, chanteur/compositeur, Jean-Pierre Pilot (clavier à temps complet du combo depuis 1993 et coproducteur de l'album avec Nicola), Phil Délire, ingénieur au CV éclectique (Noir Désir, Nougaro, Thiéfaine, Bashung, Tanger) et Gareth Jones.

Gestation

Après une rapide visite des lieux, Nicola Sirkis nous explique comment le disque est né d'un travail de pré-production un peu atypique. "Nous avons commencé à travailler il y a un an et demi, et nous voulions dès le départ privilégier les mélodies. Nous avons beaucoup écrit et enregistré chacun de notre côté.

Ensuite, nous avons continué à écrire et composer avec Jean-Pierre, à partir des éléments que nous avions, qui étaient soit des titres piano/voix, soit des parties à moi seul à la guitare, soit Stéphane (frère jumeau guitariste de Nicola décédé le 27 février, ndr) avec des rythmes. Le laboratoire était le studio parisien de chez Jean-Pierre. On prenait toutes ces informations mélodiques pour en faire une sorte de puzzle."

Jean-Pierre Pilot précise. "On avait une DAT qui était "le coffre fort", sur laquelle on enregistrait toutes les informations. Après, c'était du montage : on pouvait greffer une idée ou une série d'accords sur une autre pour en faire une chanson, comme le faisait George Martin avec les Beatles." Nicola enchaîne : "Ensuite, il y a eu l'étape où l'on a défini ensemble la couleur des morceaux. On avait au final 18 morceaux très différents.

À ce moment-là, on est entré en contact avec un jeune fan d'Indochine, Olivier, qui écoutait aussi les trucs plus indus comme Nine Inch Nails ou Aphex Twin, et qui nous envoyait des remixes qu'il faisait de nos chansons. Et à chaque fois, il y avait quelque chose qui se passait dans ces remixes...

Nous lui avons donc envoyé les maquettes, et il a travaillé dessus. Il y a rajouté des bruitages, des effets, les a un peu salit, recoloré, il a fait un travail d'arrangement/pré-production/programmation avec des sons distordus. Comme il travaille avec du matériel très cheap, un petit ordinateur et un synthé pas cher qu'il a bricolé avec des chambres d'écho, ça donnait un résultat très impressionnant."

Jean-Pierre poursuit. "On a gardé quelques trucs tels quels, mais on a aussi samplé beaucoup de choses que l'on a recalé pour synchroniser ses machines avec les miennes, parce qu'il avait joué tellement spontanément chez lui que ça ne pouvait pas se refaire.

L'avantage du laboratoire, c'est que l'on pouvait vraiment passer du temps à chercher dans les samples, et en équipe restreinte. On a pu garder ainsi beaucoup de choses, mêmes des guitares que Stéphane avait faites en répétition qui se retrouvent définitives sur l'album.

Toutes les voix aussi ont été faites en laboratoire." Nicola et Jean-Pierre rentrent enfin en studio au mois de février pour l'enregistrement. Ils décident alors de confier le mixage à Gareth Jones. "Ce choix allait dans le sens de donner une couleur plus dure au disque.

"Wax" était un album pop avec une production très clean. C'est pourquoi nous voulions partir dans quelque chose d'un peu plus bruyant... Gareth faisait partie de ces producteurs cultes des 80's, comme Steve Osborne, qui ne se sont jamais salis à faire de mauvaises choses."

ICP : visite guidée

Situé au 41 de l'avenue Emile de Béco à Bruxelles, ICP comporte trois studios d'enregistrement, connus pour leur matériel nombreux et de qualité, ainsi que pour la présence d'ingénieurs très compétents.

Comme Phil Délire, qui a enregistré ou mixé quelques-uns des albums français les plus marquants de ces dernières années ("Veuillez Rendre L'âme & "Du Ciment Sous Les Plaines" de Noir Désir, "Osez Joséphine" & "Chatterton" de Bashung...).

Phil explique : "Le studio ICP c'est un peu ma famille, je viens souvent ici, mais cela ne m'empêche pas de travailler à l'extérieur. Le studio est réputé pour tout son équipement, que l'on ne trouve pas forcément dans un studio classique : batteries, guitares, claviers, pédales, micros...

Mais il y a aussi ce que l'on ne trouve pas souvent ailleurs : c'est l'accueil, le côté chaleureux du studio. John (le propriétaire, ndr) travaille beaucoup pour l'environnement du studio. Il essaie de créer un confort pour les musiciens, avec une salle TV/repos, une salle de sport, un sauna, un jardin, une piscine, des appartements...

Cela permet au musicien d'être beaucoup plus concentré sur son travail et sa musique, plutôt que de se demander ce qu'il va faire le midi ou le soir! Parce que tout est prêt et organisé, tout le monde est à 100% dans la musique."

Même si de nombreux artistes anglo-saxons sont déjà venu enregistrer aux studios ICP (The Cure, Gun Club, Ashbury Faith, K's Choice, Urban Dance Squad), c'est la première fois que Gareth Jones y venait. Et lui non plus ne tarit pas d'éloge sur le lieu. "C'est un vrai studio résidentiel en pleine ville, qui possède en plus une collection fantastique d'équipements vintage, d'effets, d'amplis de toutes sortes, de délais, et de cabines Leslie.

J'aime aussi l'espace qu'il y a, ces grandes pièces... Tout fonctionne très bien, les écoutes sont excellentes, la grande console analogique est impeccable et très facile à utiliser, et les gens d'ici sont formidables et très compétents.

Il y a toujours un ingénieur professionnel de présent, alors que dans certains studios tu te retrouve seul avec un jeune stagiaire qui sait juste te préparer le café!" Encore plus d'infos sur le site Web d'ICP (www.icpstudios.com).

No reverb!

Habitué à travailler avec de fortes personnalités, connu pour avoir enregistré les albums les plus bruitistes du combo indus allemand Einstürzende Neubauten ("5 Auf Der Nach Oben Offene Richter Skala" et "Halber Mensch"), Gareth Jones était en accord avec Nicola sur cette volonté de donner un côté plus organique à la musique d'un groupe qui s'était notamment illustré par de nombreux hymnes pop synthétiques.

"Je voulais que ça sonne rude. Indochine est un groupe très puissant sur scène, donc la puissance était importante dans tout le mix depuis le départ. Car les mélodies sont très jolies, l'ensemble était assez gentil, mais l'idée générale était de rendre cela très fort et puissant, comme lors des concerts.

Je voulais évidemment faire ressortir toutes les mélodies, mais en même temps faire beaucoup de bruit. Il y avait des guitares très énergiques sur les bandes et nous voulions les faire bien apparaître, nous ne voulions pas que ce soit un album trop marqué synthé".

Afin d'apporter sa touche personnelle au mixage, Gareth Jones vient avec une petite partie de son propre matériel. "J'ai apporté un chorus Roland, une banque de filtres Sherman, un Finalizer TC Electronic, un convertisseur A/N Apogee, un égaliseur Focusrite et mes moniteurs Genelec. Ils ont tellement de choses ici que j'ai même amené du matériel que nous n'avons pas utilisé."

Entre autres effets, Gareth a utilisé les cabines Leslie du studio pour en truffer la pièce servant à l'enregistrement. "Je fais très souvent ce genre d'installation, fain de réinjecter le mix dans les amplis pour créer des effets de sons tournants. La pièce est tellement grande, que sur certains mixes nous avons parfois quatre amplis qui marchent en même temps : un ampli basse, la cabine Leslie, un Vox Continental et mon petit Marshall. Mais je n'ai quasiment pas utilisé d'effets numériques parce qu'il y a beaucoup de matériel analogique ici."

Même si Gareth a apporté son matériel et son savoir-faire, Nicola Sirkis avait déjà une idée très précise de la façon dont chaque chose devait sonner, y compris au niveau du mix, comme confirme Phil Délire, qui assiste Gareth au niveau du mixage en tant qu'ingénieur.

"Dans la plupart des chansons, il y avait effectivement des choses qui étaient déjà décidées pourle mixage. D'ailleurs c'était parfois un inconvénient pour Gareth, qui partait dans sa propre direction alors que Nicola souhaitait garder l'esprit de départ.

On a alors dû faire marche arrière pour revenir vers les idées de Nicola et les mélanger avec la façon de travailler de Gareth. Nicola avait par exemple certaines idées sur les couleurs de sa voix qui n'étaient pas forcément celles de Gareth : lui prère une voix assez sèche sans trop d'effets, alors que Nicola préfère une voix plus enrobée. Ils ont donc tenté de trouver un compromis constructif".

Gareth précise : "Cela dit, il n'y a que très peu de réverbe sur cet album. Nous avons plus volontiers utilisé des échos, parfois nous avons mis une grosse réverbe Spring sur un instrument, mais il n'y a presque pas de réverbe sur le chant, hormis sur une ou deux phrases. Principalement ce sont des échos fait avec un système à bande Roland."

Puissance et mélodies resteront donc au final les maîtres mots de la réalisation de cet album. Gareth : "Sur les démos, il n'y avait presque pas de guitare, cela sonnait très propre. Nicola et moi avons décidé de salir un peu tout ça : la plupart des guitares électriques sont donc distordues.

Nous avons seulement une guitare flangée sur le dernier titre qui est à peu près propre, et les guitares acoustiques qui sont très pures... En définitive, le but du mixage est toujours le même : faire fonctionner les chansons sautant que possible!" On saurait mieux dire...

Indochine : Acte 3

Un nouveau label (celui d'Uzark Henry et K's Choice), un nouvel album tourné vers des sonorités plus modernes et une tournée qui marche du feu de dieu, 1999 aura été une année clef pour Indochine. Né en 1981, en pleine explosion new-wave/techno-pop, Indochine était un peu la réponse hexagonale à Cure et Depeche Mode, drainant dans son sillage des milliers d'ados néo-romantiques.

18 ans plus tard, le groupe a atteint l'âge de raison, sans toutefois renier son glorieux passé. Dernier membre fondateur encore présent au sein d'une formation qui a quitté la major BMG pour signer sur un label indé Double T (Ozark Henry, K's Choice), Nicola Sirkis fait le point sur l'orientation artistique de "Dancetaria".

"Nous voulions un peu "boucler la boucle" : nous servir de synthés plutôt vintages, de boîtes à rythmes, et les mélanger avec des guitares. Je le définirais pour rigoler "entre pop, glam et gothique"! C'est un album très "années 80" au niveau de la composition, mais avec l'acquis que l'on a depuis quinze ans et les nouvelles technologies.

Si l'on doit faire des rapprochements, sans être présomptueux, "Dancetaria" est un peu un mélange de Garbage (pour qui Gareth Jones a produit un remix, ndr), Radiohead, pour le côté "pop progessive" de certains morceaux, et Suede.

Avec des guitares glam comme les premiers Bowie : un peu sales, mais dont les notes ont un côté séduisant. Le tout avec une identité propre, car je crois qu'en France on est les seuls à faire ce genre de musique."