Indochine s'en va-t-en guerre

De gauche à droite (et dans le sens des aiguilles d'une montre qui avance) : Stéphane Sirchis, doux rêveur, son jumeau Nicolas Sirchis, charmeur mondain, Dimitri Bodianski, joyeux drille, et Dominique Nicolas, sage oriental.

C'est maintenant de "syndrome Indochine" qu'il faut parler. "Le Péril Jaune", nouvel album du plus charmant des groupes français, fait encore plus fort que le précédent à succès, "L'aventurier". C'est le prétexte à mille chinoiseries, et aussi à une tournée de 29 dates qui s'achèvera à Bruxelles le 30 mars prochain.

Indochine, suite. Suite des aventures de l'Aventurier, dont nous avions suivi, tout palpitants, tout souriants, les pérégrinations dans les méandres de l'imagination du plus inspiré de tous les groupes français. Remember Bob Morane?

"Et soudain surgit face au vent le vrai héros de tous les temps, etc.". C'était en 1982. Indochine pointait sa fraise. C'était Taxi Girl qui allait en faire les frais. Indochine, groupe frais et teenage. La suite des aventures s'appelle "Le Péril Jaune", un nom qui, sans mauvais jeu de mots, annonce la couleur.

Tout, d'ailleurs, dans cet album (puisque c'est un album, mais encore une fois c'est beaucoup plus qu'un simple album, oui) annonce la couleur : la superbe jaquette de Marion Bataille, jeune enfant inspirée, jolie et timide, à qui l'on devait également celle de "L'aventurier" (il s'agit non plus cette fois de Bob, mais du visage à la fois clément et pervers d'une geisha, tout à l'image de "l'esprit Indochine", ou pourquoi pas, ne mâchons pas nos mots, du "syndrome Indochine"), les titres des onze chansons, les onze chansons elles-mêmes, enfin tout sans exception.

Et mettons cartes sur table d'emblée : "Le Péril Jaune" est un fameux album. Oui, fameux. Embarquons.

Le rideau se lève sur un lever de soleil glorieux, totalement planant comme on les aime, du style "Adulons le soleil qui se lève à l'Est et les montagnes qui bravent la tempête", extrait semble-t-il de quelque ballet révolutionnaire chinois, mais en vérité issu du lyrisme exceptionnel de Nicolas Sirchis, dont on ne connaissait pas les talents de compositeur, mais seulement ceux de grand poète devant l'éternel, de chanteur à la diction redoutable (une pointe de gouaille "titi parisien", bien que comme son jumeau Stéphane, il descende d'ancêtres moyen-orientaux émigrés en Hongrie, et une singulière façon de "mouiller" ses "é" lorsqu'ils terminent un mot), et bien évidemment de charmeur mondain.

Cet instrumental porte le nom du disque, et fait figure "d'ouverture". Repris en fin d'album, il devient "Le Péril Jaune (fermeture)".

RÊVES SAUVAGES

Et soudain, après cette plage de sérénité, ce recueillement exalté extrêmement oriental (peu importe dans quel pays au juste, puisqu'il est clair que le groupe, dans un souci de dépaysement définitif, a brouillé les pistes en amalgamant allègrement tous les clichés de l'Orient), c'est le tourbillon, le vertige, la chute d'Alice au fond du puits comme dans les rêves.

"La sécheresse du Mékong" projette (catapulte) l'auditeur dans les rizières Kao-Bang, "truffées de fauves féroces et d'anthropophages" dans lesquelles les hardis explorateurs sont faits prisonniers par d'affreux sauvages, et dans des cages de bois s'il vous plaît.

DÉLICES DE L'ORIENT

Changement de décor. Un port, la nuit. Le cargo "Mer de Chine" accoste dans la brume, rempli d'héroïne (drogue mortelle), sous l'oeil attentif de l'odieux bandit le Docteur Tseu, qui finira sa vie au trou à la suite de la "Razzia (sur la shnouff)".

Suivent deux merveilleuses rêveries, la première intitulée "Pavillon rouge", dont nous avions déjà expliqué qu'il s'agissait purement et simplement d'une métaphore filée, d'un hymne poétique au sexe féminin, la seconde, qui devait être sortie depuis longtemps en 45t. (mais le groupe fait la sourde oreille) "Okinawa", qui vendit son corps, "la gloire pour le jour, la nuit sans amour"...

Délices vertigineux de l'Orient exploités jusqu'à la corde. Dominique Nicolas se lance bille en tête dans un instrumental tressautant : "Tonkin". Le voyage continue. Indochine vous met le vent en poupe, vous donne des ailes. Cui-cui, je vole.

On retourne la galette, et en voiture Simone pour "Miss Paramount", qui est le single choisi, le premier en tout cas, puisque le deuxième est déjà programmé, il s'agira d'un re-mix infernal de "Kao-Bang" pour les boîtes cet été.

Manquera juste le Grand Mixer D.S.T. (le scratcheur fou du "Rock It" d'Herbie Hancock) pour que le titre soit définitivement killer : mais non, Nicolas n'en veut pas du scratcheur fou D.S.T. Ne pas confondre Indochine et Grandmaster Flash & the Furious Five.

Donc "Miss Paramount" est une version bridée de "Au cinéma ce soir", Nicolas hurle, elle lui a tordu les doigts quand apparut Ramba, et il promet qu'on ne l'y reprendrait plus!

UN VRAI LIVRE D'IMAGES

Non, plus "Le jardin des tortures" au cinéma, plus jamais ça, et la chanson s'achève sur un baiser langoureux. "L'idée de cet album est de raconter plein de petites histoires. Il s'agit d'un véritable collage de petits films, d'un livre d'images que l'on feuillette. Chaque chanson est une nouvelle page, une nouvelle histoire.

"L'Aventurier", c'était plus la B.D., explique le délicat Nicolas, au "visage angélique" blabyé d'une longue mèche rebelle. De source sûre, on apprend que son jumeau Stéphane entreprend de se faire pousser la même, mais dans le cou, pour faire pendant.

Quant à Dimitri, l'espiègle Dimitri, vraisemblablement alléché par le succès de Limahl, il s'est fait décolorer une mèche sur le côté. On le surnomme depuis Kajagoogoo.

La fin de "Péril Jaune" cite Shangaï, la muraille, les gardes rouges, les bateliers du Yang Tsé Kiang, les pirates coupeurs de langue, la Mandchourie, le Sing Kiang. Le dernier titre avant la "fermeture" est le plus beau de l'album.

"À l'Est de Java", sur l'île de Krakatoa, il n'y aura pas de survivant... Le rideau tombe, c'est la fin, amère et douce. La lumière se rallume. Remettez le disque au début, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Jusqu'à plus soif.

"Crevaison d'Orient", une réalisation signée "Le Docteur Fu Manchu, photographe", qui tourne sa langue sept fois dans son objectif avant de presser sur le déclic. Une réalisation dans la plus pure tradition hollywoodienne pour immortaliser nos héros.

Une pose épique, genre réalisme socialiste, ou "Indochine brandissant le drapeau". Pour savoir lequel, écrire au journal.