Conquêtes d'Indochine

Quand Nicola, Dominik, Stéphane et Dimitri auront bouclé leur imminente tournée française, ils ne rangeront pas pour autant leurs instruments dans la Naphtaline.

Au contraire, un plus large périple commencera. Comme disait l'autre : Quand Indochine s'éveillera, le monde tremblera...

Et 1 et 3 et 4 veinards, qu'un cinq-sets sur scène accapare. Si l'on considère que la dernière tournée d'Indochine s'est jouée en trois sets, cette tournée la partie se disputera en cinq.

Après deux mois en Europe, la bande des quatre ira à l'assaut de nouveaux territoires, le Canada et le Pérou. D'ici la fin de l'année, il se pourrait qu'ils ajoutent à leur tableau de chasse le Japon et l'Australie. Peut-être aussi la Chine et l'URSS, si Bouddha et le Kremlin le veulent bien.

À la veille du grand départ, Nicola nous a livré ses impression de voyage.

SUÈDE

"C'est un pays très sain, très sportif. Dans les salles de concert, il est interdit de fumer. Quand tu passes, t'as l'impression d'être dans un gymnase. Les flics viennent avant le spectacle contrôler le niveau de décibels. On sent que c'est un pays qui n'a pas bougé jusqu'à maintenant et qui a besoin de rock pour s'extérioriser.

À Stockholm, j'ai vu des gens coucher sous la tente par moins vingt pour arriver les premiers au concert. J'ai trouvé rigolo aussi que des petites filles viennent avec des porte-voix. Elles crient des slogans en attendant le concert comme si c'était une manif.

Côté musique, les Suédois sont très branchés hard rock, ce que je trouve pénible. Il y a aussi pas mal de groupes new wave. Par exemple, Ratata et Lufta Lakajere, qui avaient fait l'ouverture de nos shows en 86.

Ils chantent en suédois, mais ils n'arrivent pas encore à bien utiliser la langue. Le suédois est une langue qui danse, les mots suédois peuvent sonner. Il n'y a qu'à voir les films de Bergman, à condition qu'on les trouve pas chiants...

J'ai essayé une fois de dire quelques mots en suédois sur scène. Le public n'a pas réagi, ils n'ont rien compris. À un moment, je parlais en anglais pour nos concerts à l'étranger, mais j'ai laissé tomber parce que les gens préfèrent entendre parler en français. Pour le Pérou, j'aimerais me remettre à l'espagnol."

DANEMARK

"C'est un peu plus sauvage que la Suède. On y est allé pour un festival de rock qui a lieu l'été et qui attire plein de monde. Toutes sortes de gens, ça va des buveurs de bière qui se baladent à poil pendant que tu es en train de jouer, à la colonie de Français qui brandit des drapeaux bleu-blanc-rouge. Parmi les drapeaux mauves, jaunes, verts, c'était marrant. C'est un peu Woodstock, ce festival.

On y est passé avec Nina Hagen, les Clash et Paul Young. Nina Hagen pour moi incarne tout à fait l'Allemagne, l'excentricité et le côté baba, dope et compagnie. Enfin, elle a fait de très bons disques et elle a une petite fille de trois ans charmante, très belle. On s'est bien amusé surtout avec Paul Young, parce qu'il connaissait les Belle Stars et nous aussi.

Quand aux Clash, ils ont été un des premiers groupes punk que j'aie aimé. Je les avais vus en concert il y a dix ans. De me retrouver dans le même festival qu'eux au Danemark, c'est inracontable. Mais on a pas eu du tout un contact de fan à idole. On a des rapports très "gentlemen" dans les back-stages. On fait de la musique, donc on parle musique."

CANADA

"On y est allé en octobre lors de la sortie officielle de l'album "7 000 Danses". Arrivés à l'aéroport, des fans qui chantaient les "Tzars" et des télés nous attendaient. Je trouve que le Canada, c'est les États-Unis sans leur côté agressif. Montréal est une ville bizarre, tout y est conçu pour l'hiver, rien pour l'été.

Là-bas, on voudrait passer au Spectrum qui est le lieu où Police a enregistré son live. Mais le problème est que cette salle est interdite aux moins de dix-huit ans, car on y vend de la bière. On pourrait se rabattre sur une autre salle, l'Arena, mais le son y est pourri. J'espère qu'on arrivera à transiger pour le Spectrum deux jours avec alcool, deux jours sans. Comme ça tout le monde sera content.

Le Canada, c'est pas rock, c'est un peu un monde en guerre. Les gens défendent la langue française avec ardeur. Par exemple, si un producteur de disques lit une mauvaise critique dans un journal, il va voir le directeur du journal en lui disant qu'il sabote la chanson française et le journaliste est renvoyé. C'est à ce point-là. Malgré ça, les critiques sont très exigeants, ils ne te laissent rien passer. Toutes les télés sont en live, le playback est banni."

PÉROU

"En juillet dernier, on nous a annoncé qu'on avait vendu dix mille exemplaires du "Live au Zénith" au Pérou, maintenant on en est à cent cinquante mille. C'est énorme. On est numéro un devant Madonna.

On nous a dit qu'il fallait absolument y donner des concerts, alors on a envoyé des gens de notre staff sur place. Ils ont été reçus avec tous les honneurs, étant la délégation d'Indochine, et ils ont eu leur photo en première page des journaux.

Le Pérou est un pays très pauvre, la monnaie vient encore de dévaluer de soixante-cinq pour cent. On s'est donc battu pour que le prix des places soit à deux dollars et non pas à cinq comme il l'est normalement. Déjà, ça c'est sûr. Et puis on est en relation avec Médecins du Monde, à qui on va donner une partie des recettes des concerts pour venir en aide aux orphelins péruviens. Il y en a cinq millions.

On devait jouer dans des stades à Lima, mais c'est trop dangereux. Le public y fait partir des fusées de tous les côtés. Il va donc mieux qu'on se produise devant des salles de huit à dix mille personnes.

On va emporter au Pérou exactement les mêmes décors qu'à Paris. Nous ne voulons léser ni la province, ni l'étranger, mais ça coûte cher. Pour les concerts au Pérou, on s'est associé avec une compagnie aérienne pour payer les billes d'avion. Sur le reste de la tournée, on a refusé tout sponsoring.

On n'a pas besoin de publicité, il y en a déjà trop partout. Nous avons l'intention, en plus, de tourner au Pérou le clip de "7 000 Danses". Je ne sais pas encore qui va le réaliser. Nous sommes en pourparlers avec deux metteurs en scène de cinéma. L'un est allemand, l'autre américain. C'est tout ce que je peux dire."

CHINE

"Depuis deux ans, on est en tractation avec les autorités chinoises. On voudrait faire un concert devant la Grande Muraille retransmis par satellite, dont les profits iraient aux boatpeople. Ce serait intéressant, mieux que de faire les blaireaux à quarante pour un quarante-cinq tours, comme ça a déjà été fait.

Récemment, on a encore rencontré des Chinois. On leur avait dit qu'Indochine était un groupe très sage, malheureusement ils ont lu les textes de "Dizzidence Politik" et des "Tzars", et ils se sont mis à se poser des questions sur nous.

Quand je suis allé en Chine, j'ai été à Pékin, Shanghaï et Canton, mais je n'ai pas vu la Grande Muraille. La Chine commence à s'ouvrir. À Shanghaï, des gens nous ont invités chez eux, alors qu'ils n'en ont pas le droit. On y est allé et ils nous ont fait à bouffer. Un repas chinois à neuf heures du matin... (Nicola fait la moue) Enfin, bref.

Je leur avais apporté des cassettes et ils les ont trouvées géniales. Dans les magasins, les gens te touchent. Tu achètes un truc et ils s'agglutinent autour de toi pour regarder ce que tu fais. Ils sourient beaucoup, ce qui fait que tu as l'impression qu'ils se foutent de ta gueule. C'est énervant, mais c'est juste leur façon d'être.

De Chine, j'ai rapporté des cymbales et des petits gongs que j'utilise sur scène. C'est parce qu'ils ont un tampon chinois dessus (il se marre), non, c'est surtout parce qu'ils sont de très bonne qualité.

J'aimerais bien ramener du Pérou des flûtes de Pan, j'en ai déjà une du Canada."

JAPON

"J'aime tout du Japon, sa civilisation, sa tradition, ses vieux films, mais je n'aime pas le nouveau Japon. Il est prévu qu'on y aille en mai en promotion pour tater le terrain.

Pour l'instant, on est comme tous les Français, les Mitsouko, Daho et Sapho, on y vend deux mille cinq cents disques, ce qui est déjà beaucoup paraît-il. Les Japonais ont bien aimé "3e Sexe", on nous a dit qu'ils trouvaient ça mignon.

Parmi les artistes japonais sur lesquels j'ai flashé, il y a Ryuichi Sakamoto qui avait fait la musique du film "Furyo" (et celle du "Dernier Empereur" avec David Byrne). Il y a un souci d'esthétisme dans sa musique que j'aime beaucoup.

Au Japon, il y a une fameuse émission de télé où les jeunes imitent leur groupe favori. On y aurait déjà été imité, mais je n'ai pas vu ce que ça donnait. Je trouve ça bête ce genre de choses.

La seule personne dont j'ai été fan, c'était Patti Smith, mais ça n'a duré que six mois. Je devais avoir quatorze ans. Je m'habillais comme elle, j'avais les cheveux longs comme elle et j'allais à tous ses concerts. C'est marrant parce que Jean-Louis Aubert et Stéphan Eicher avaient la même idole."

U.R.S.S.

"Des gens nous ont contactés il y a peu de temps pour qu'on aille en URSS. J'aimerais bien mais je ne veux pas y donner des concerts s'il y a des flics dans la salle, ou si on y est invités officiellement par les Jeunesses Communistes comme Renaud. On verra si c'est possible. Si ça ne l'est pas, c'est que la politique aura eu le dessus."

AUSTRALIE

"Le disque va être pressé en Australie à la demande des Australiens, enfin de la maison de disques. On est les seuls artistes à sortir un disque en français là-bas. S'il se vend bien, on ira sûrement y donner des concerts."

U.S.A.

"Aux États-Unis, les maisons de disques se refusent à sortir l'album parce qu'on chante en français. Le clip des "Tzars" y a été interdit : ils l'ont trouvé choquant à cause de l'image de Reagan qui y figure.

Ça nous intéresse pas d'être connus là-bas. Faire comme les Rita Mitsouko la tournée des clubs et passer à deux-trois heures du matin devant des mecs bourrés, t'en as pour cinquante ans. Avec les médias aujourd'hui, tout peut aller très vite. Si ça marche, ça marche, sinon, tant pis.

De toute façon, l'Amérique n'est pas un pays qui m'attire, c'est un des pays les plus ringards au monde. Il n'y a qu'à voir comment pense l'Américain moyen : la pub, la charité judéo-chrétienne, etc. Ça manque de tact, de finesse et de nouveauté.

La Musique? J'aime bien Bruce Springsteen, Talking Heads, Run DMC, les groupes new-yorkais, mais pas ceux de Los Angeles qui sont punks comme en 77. C'est ringard. Et les Grateful Dead, j'ai jamais écouté leurs disques, les pochettes me font peur.

Ils ont pourtant l'air gentil, surtout Jerry Garcia avec sa barbe. Le fait que le groupe dure depuis plus de vingt ans, je trouve ça génial, mais ringard. Enfin au niveau musique, les Américains font encore des trucs bien. C'est tout le reste, les "reaganeries", les Mac Donalds qui m'énervent."

Avec de tels propos, Nicola ne va pas s'attirer la sympathie des Américains, qui vont probablement continuer à bouder Indochine. Il y a un risque et le groupe s'en fout, puisque partout ailleurs on ne leur fait pas le coup du mépris.

P.S. Pour la tournée, les Indos sont renforcés par Jean-My Truong à la batterie et Diego Burgard à la basse et aux claviers.