Indochine, Nicola attaque!

"AIMER LA PLUIE ET LES FLEURS NOIRES, RESTER UNIS SANS TROP Y CROIRE" (JUSTE TOI ET MOI, 1999)

Quiconque imagine le groupe Indochine mort et enterré depuis la fin des années 80 est un aveugle et, surtout, un sourd. Non seulement Stéfane et Nicola Sirkis ont, pendant les années 90, sorti 10 albums (dont 4 studio, Dancetaria compris), mais le succès, souvent occulté par des médias trop conservateurs, fut massif et constant.

"Dancetaria", précise Nicola, "c'est le nom d'un label du début des années 80, spécialisé dans le gothique; mais nous voulions, avant tout, faire un disque assez hypnotique. Même en ne l'écoutant qu'une fois, il y aura toujours une mélodie qui ressortira".

Il parle beaucoup, passionnément, sincèrement. Sa jolie frimousse d'adolescent pas attardé ne fait que renforcer le charme et la densité du propos. "C'est une danse un peu célébrale. On fait de la pop et pour moi, la pop, c'est du rock qui fait danser les gens".

Jean-Pierre Pilot, arrangeur et claviériste précise : "Dans l'esprit de Nicola, une fois les morceaux échafaudés, il fallait que ça sorte le plus spontanément possible, pour, par la suite, construire différents niveaux plus complexes". "Comme les crescendos", reprend Nicola, "j'adore ça!"

LE CAPITAINE

Entre fin mai et fin juin, hors actualité (le nouvel album sort le 24 août et le dernier, Wax, a déjà trois ans), Indochine a donné dix concerts immédiatement complets, dans des salles petites et moyennes, en province et à Paris.

Communiant avec un public électique, jeune et moins jeune, fans de Mylène Farmer autant que (et souvent plus) de Placebo ou de Garbage, ils firent uns indomptable démonstration d'oecuménisme bon enfant, d'ouverture d'esprit et d'un amour de la musique plus mature qu'on pourrait, superficiellement, le croire.

Seul être demeurant du beau navire à la proue éternellement fière et tournée vers le ciel, Nicola mène désormais la grosse barque seul. Ou presque. Stéfane, bien que provisoirement absent, a eu le temps de graver, sur Dancetaria, quelques accords-clefs dont nos neurones malins (pour ceux qui en sont pourvus) se souviendront un moment.

LE MOUSSE

Jean-Pierre Pilot a apporté toute l'ampleur de son discret et étendu savoir aux nouvelles compositions. Il est, tout de même, l'arrangeur privilégié des dernières prouesses de Bashung ou de Brigitte Fontaine.

Si l'on se rappelle que c'est Edith Fambuena (des Valentins, également musicienne occasionnelle de Bashung) elle-même qui accompagna Nicola sur Dans la lune (92), son album solo-hommage aux chansons-phare de son éducation musicale, la boucle artistique est comme bouclée. Un univers de rêveurs douz-amers, aux songes en apesanteur, impossibles et désespérément humains.

"Sur "Rose Song", Jean-Pierre et moi étions un peu coincés, on sentait qu'il y avait quelque chose, mais on n'arrivait pas à finir la chanson. Un jeune mec, Olivier, fan du groupe, nous avait envoyé des remixes délirants de nos morceaux.

Il est aussi fan de Aphex Twin et de Nine Inch Nails. On lui a donné "Rose Song" et c'est lui qui nous a permis de finir le morceau! Il l'a totalement déstructuré, ce qui est le réel travail du producteur". Au bout de compte, cet auditeur de base, plutôt doué, est à l'origine de tous les bruitages qui courent au long de l'album.

L'ÉQUIPAGE

"Il faut vivre des choses normales pour raconter des choses anormales". L'année dernière, Nicola Sirkis publie Les mauvaises nouvelles, un recueil de textes courts et angoissants, ou claustrophobie et peur du vide de disputent au désespoir et aux lendemains qui déchantent - quelques ouvertures, quelques brèches par lesquelles se glisser, mais peu.

Une écriture à vif, franchement superbe, où les mots ne sont pas si vains. La liberté est donc à ce prix... "Après les nouvelles, qui m'avaient donné une liberté extraordinaire d'écriture, ça a été difficile de revenir à des textes de chansons, avec toute la technicité de forme que cela implique.

J'aime l'écriture automatique des surréalistes et j'ai commencé en yaourt, mais un yaourt déjà assez élaboré, avec des vrais mots. J'ai réussi à garder la phonétique presque identique de mes premières idées, comme "cygne" que j'ai fait dériver de "sign", sur "Juste toi et moi".

Peggy Moulaire est la jeune (et jolie) photographe derrière l'iconographie aussi sexuelle qu'onirique du nouvel album. Un visage féminin, porte sa bouche vers une source d'eau, l'expression à la fois béate et ravie...

Comme pour Jean-Pierre, Phil (Délire) et les autres, Nicola accorda à sa "directrice artistique" une totale confiance, "carte blanche, pas de cahier de charges". La bande, même si ses composantes sont mouvantes - parce qu'humaines - semble être la base de travail de Nicola Sirkis, toujours ouvert aux suggestions créatives, à la condition, bien entendu, d'un respect et d'une écoute réciproque.

De la première formation d'Indochine, en 1981, il ne reste que lui. En 95, Dominique Nicolas, jusque-là principal compositeur d'Indochine, quitte le copain "qui ne l'était plus", sans doute définitivement...

Quand à Dimitri Bodianski, il est l'invité saxophoniste sur "Drugstar" (Wax) et c'est le seul ami qui me reste de la première formation d'Indochine".

LES MUTINS

"As-tu remarqué", ironise Nicola qui, par ailleurs, exprime un grand respect pour Rodolphe Burger", que sur le disque du Gisti, pourtant conçu comme un soutien aux immigrés, il n'y a aucun groupe de rap?...

Cela m'avait d'ailleurs étonné, de ne voir presque aucun de ces rappeurs politiques présents à Saint-Bernard, pour soutenir les sans-papiers...". Il poursuit : "Ce sont des familles, "Ensemble, "Solidays"... On ne peut évidemment pas dire que des gens comme Goldman ne sont pas sincères, mais personnellement, cela me gêne de me faire applaudir sur le malheur des gens".

"On ne fait pas partie, nous, d'une famille française de musique. On aura plus d'affinités avec des belges, par exemple". Avec leurs textes en français, hautement revendiqués comme tels et ne voulant pas vendre leurs âmes (celles des textes et les leurs!) en les "traduisant" en anglais, ils ont pourtant conquis des marchés atypiques, puisque péruviens ou scandinaviens.

DÉRIVES

"Lorsque Dominique est parti, j'ai commencé à chercher un autre guitariste. Le premier nom qui m'est venu fut Bernard Butier (ndr : premier guitariste de Suede) et je suis allé le rencontrer à Londres.

On a joué ensemble et il était prêt à enregistrer avec moi, mais pas pour Indochine. On a eu le même genre de public, à un moment donné, et ça aurait été assez incroyable! Mais il était dans la position de Johnny Mart quand il a quitté les Smiths, c'est-à-dire que tout le monde lui tombait dessus et il fallait qu'il choississe sa voie".

L'incompatibilité du projet, mariée à un caractère "difficile et désorganisé", pousse Nicola à laisser tomber ce bel espoir : "Malgré son génie, ça aurait été un calvaire!"

Après un passage éclair d'Alexandre Azaria (ndr : ex-Cri de la Mouche) à l'époque de Wax, "un très bon musicien, à l'origine du gimmick de "Kissing my song", mais qui a fait l'erreur d'entrer dans le groupe "sans s'essuyer les pieds", les guitares, plus discrètes sur ce nouvel album plus synthétique (et plus organique, à la fois, ce qui n'est pas le moindre de ses atouts) sont, d'abord, celles de Stéfane Sirkis et de Nicola.

"La version instrumentale de "She Night" (le deuxième titre du single) est le dernier morceau composé par Stéphane", des petites notes de musique (dénichées avec Jean-Pierre Pilot) qui les accompagnèrent le jour de la cérémonie religieuse pour l'enterrement.

Ils retournent sur scène de novembre à décembre, impatients de retrouver cette vraie démocratie live, ces musiciens "top" comme l'exprime avec délectation Jean-Pierre.

"L'Olympia est un lieu merveilleux, dans le contact que l'on établit avec le public, mais le Zénith m'intéresse aussi, d'autant plus que j'ai prévu d'y faire des projections et que seul ce type de salle plus grande s'y prête. On s'arrangera, malgré tout, pour qu'il n'y ait pas une trop grande barrière entre le public et nous".

On pourait, sans se forcer, passer encore des heures, des jours, à écouter Nicola parler passion, musique, trahisons, malheur, bonheurs et autres vicissitudes de nos vies trop courtes et si denses... mais Vincent, la boîte à images en mains, attend Nicola et Jean-Pierre pour une séance photo autour de la piscine de l'hôtel Costes (au fait : merci!...), en sous-sol, lieu sombre et envoûtant, moite et apaisant. Shoot!