Indochine, cette colonie de talents

La disparition tragique de Stéfane Sirkis, le 27 février dernier, des suites d'une hépatite fulgurante, aurait pu faire craindre le pire pour l'avenir d'Indochine, dont le seul rescapé était alors son frère jumeau, Nicola.

Mais ce dernier a tenu à poursuivre la route qu'il s'était tracée et achever le huitième album du groupe, "Dancetaria". Enregistré par Phil Delire (Noir Désir, Bashung...) et mixé par Gareth Jones (Depeche Mode, Garbage...), cet opus, qui fait suite à l'excellent "Wax", voit la formation renouer avec l'énergie et les séquenceurs de ses débuts, il y a déjà dix-huit ans.

Nicola Sirkis, qui s'essaie actuellement à l'écriture d'un roman après avoir publié un recueil de nouvelles, nous a parlé du contenu de cet album, pour lequel son frère aura eu le temps de composer quatre titres (dont le superbe "Atomic Sky") et qu'il dédie à lui et à sa fille, Lou. Aujourd'hui plus que jamais, Indochine ne ressemble à une véritable colonie de talents.

- Vous avez récemment passé le cap de la quarantaine. Comment l'avez-vous vécu?

- Très bien. En fait, je n'y ai même pas prêté attention. Pourtant, plein de copains m'avaient prédit "Tu vas voir...", mais l'âge, l'heure et les années ont été inventés par l'être humain, donc ce n'est que de la littérature.

D'un côté, comme ont vit cette aventure au jour le jour, je n'imaginais absolument pas, aux débuts du groupe, que je ferais encore ça à 40 ans, et de l'autre, je ne suis ni blasé ni fatigué et j'ai l'impression que je suis encore là pour des années.

- De collaborateur et musicien sur "Wax", Jean-Pierre Pilot est devenu co-compositeur sur "Dancetaria". Peut-on désormais le considérer comme un membre à part entière d'Indochine?

- Oui, comme Boris, le guitariste (qui remplace Alexandre Azaria, co-compositeur de "Wax", auquel Nicola avoue "ne plus vouloir avoir affaire sur le plan humain"), Marc Eliard, le bassiste, et Mathieu Rabatte, le nouveau batteur. Tous ces gens sont les passagers d'un bateau, dont ils descendront quand ils en auront assez.

- Et vous, vous êtes le capitaine du navire?

- En gros, oui. Je tiens la barre. Ce qui est marrant, justement, c'est que cet album s'est fait un peu comme ça.

On s'est tous retrouvés sur ce bateau qui a tangué à un moment donné et qui a failli couler, avec des gens extrêmement professionnels, à l'instar de Phil Delire et Gareth Jones, et d'autres qui étaient complètement amateurs, comme Olivier, le jeune fan du groupe qui a habillé de façon extraordinaire toutes nos demos, et Peggy, la fille qui a conçu la pochette.

Aussi bien pour Stéfane que pour moi, cet album était le deuxième d'Indochine, dans la mesure où, auparavant, toutes les musiques étaient composées par Dominique (Nicolas).

- À propos, que deviennent-ils, lui et Dimitri Bodianski?

- Dimitri est mon meilleur ami, et même s'il n'est pas présent physiquement dans cet album, alors qu'il l'était dans "Wax", il l'est par son âme. De Dominique, en revanche, je n'ai aucune nouvelle - les pont ont été coupés quand il est parti.

Je n'ai pas envie d'en avoir et lui non plus. C'est quelqu'un qui a apporté énormément à Indochine, et maintenant, je crois qu'il est en train de préparer un album de techno. Il sera certainement extraordinaire, mais j'ignore complètement quand il va sortir.

- La photo de la pochette est plutôt osée : le mitigeur de cuisine y devient clairement un symbole phallique!

- Heu... oui! (Rires) Moi, je ne le vois pas comme ça, mais beaucoup de gens m'ont fait la même remarque. L'eau, c'est la source de la vie, et, sur la photo, ce qui jaillit du robinet pourrait être autre chose que de l'eau. Mais, justement, c'est dans nos habitudes de faire des pochettes qui soulèvent la controverse.

- Vous brisez également certains tabous : "Justine" et "Stef II" abordent ainsi le thème du dépucelage...

- "Justine" parle plutôt de la prostitution. Actuellement, il y a de plus en plus de jeunes prostituées à Paris. Je ne sais pas quel âge elles ont, mais je trouve fou de se prostituer à 16 ou 18 ans, bien que je ne leur jette pas du tout la pierre.

Cela doit être difficile à assumer, et d'ailleurs, la chanson se termine mal. Souvent, je vais courir au bois de Vincennes, et j'y vois de plus en plus de jeunes filles - beaucoup d'Albanaises, paraît-il. En fait, c'est peut-être la suite logique d'une nouvelle que j'ai écrite et qui s'appelle aussi "Justine".

Comme vous le pensiez, ce titre aurait pu parler du dépucelage, mais il y a deux phrases qui font directement référence à la prostitution : "elle compte les abattus du jour" (c'est-à-dire le nombre de clients) et "elle fait tomber les sourds" (il n'y a pas d'amour dans la prostitution)...

- En revanche, "Stef II" traite bien du dépucelage...

- Oui. La première fois, je pense que les filles ont plus peur que les garçons, car il y a une sorte de brutalité soudaine, en parlant crûment, liée à la pénétration. Là, je me suis mis dans la peau d'un mec qui veut absolument coucher avec sa fiancée et qui s'efforce de la convaincre de passer à l'acte. Son discours est même un peu machiste...

- Mais le titre le plus "hot" de l'album reste quand même "Venus"!

- Ah oui... "Masturbe-moi", je sais. Moi, je trouve que la masturbation est un bel acte, à faire tout seul sans doute, mais à faire à deux aussi. Déjà en 1985, "3 nuits par semaine" était purement et simplement la chanson du dépucelage, écrite sur le modèle de "L'amant", de Marguerite Duras.

Tout à déjà été pratiquement dit dans les chansons d'amour, désuètement, donc je ne permets de provoquer un peu. Et puis, d'ailleurs, "Masturbe-moi", ce n'est pas pornographique, mais poétique. Il y a du romantisme là-dedans.

- Bref, c'est "Sex an rock'n'roll... and drugs"?

- Non. C'est vrai que j'en ai fait le tour, mais je ne trouve pas que cela soit un sujet intéressant. D'après moi, notre cerveau a suffisamment la capacité de provoquer des choses surréalistes sans qu'il soit nécessaire de prendre des substances fabriquées par des chimistes.

Autant, en matière de sexe, tout est permis, autant, en matière de drogue, rien n'est tolérable. Il y a eu trop de morts autour de moi, trop d'argent dépensé, trop d'hypocrisie des pouvoirs publics et trop de gens laissés sur le carreau.

- On sait qu'avec votre ancienne maison de disques, BMG, la promotion et la médiatisation n'ont pas suivi en France pour "Wax". Aujourd'hui, qu'en est-il de la notoriété d'Indochine dans l'Hexagone?

- Il ne faut pas se leurrer : la mort de Stéfane a provoqué du capital sympathie assez fort. Mais ça va beaucoup mieux. Je n'ai jamais accordé autant d'interviews depuis dix ans, et l'on va parler de "Dancetaria" comme on ne l'a jamais fait pour nos autres disques.

De nombreuses personnes disent que c'est le retour d'Indochine, mais en fait, c'est un retour médiatique, puisque le public nous a toujours suivis. En France, certains ont même cru que nous nous étions séparés! Tout cela, c'est la faute des médias...

- Dans "Manifesto (Les divisions de la joie)", vous chantez "On méprisera l'empire américain", qui est peut-être la seule phrase politique de l'album...

- Oui, ce n'est pas ce dont je suis le plus fier, mais d'un autre côté, Stéfane tenait beaucoup à ce que je tape encore sur les Américains, il faut dire que c'était à l'époque de la guerre du Kosovo, et puis, c'est vrai que y en a marre de cette américanisation de l'Europe, alors que les Américains sont quand même un peuple "bête".

Il suffit de voir ce qui s'est passé avec Bill Clinton et l'affaire Monica Lewinsky pour comprendre qu'ils pètent plus haut que leur cul. Et musicalement, on ne peut pas dire qu'ils soient tous fabuleux.

Vraiment, nous n'avons pas besoin d'eux pour maîtriser notre destin. Patrick Bruel est fasciné par le rêve américain, moi, pas du tout... Aller marcher à Hollywood, qu'est-ce que je m'en branle! ("Dancetaria", par Indochine, chez Double T Music)