Le dernier d'Indo
Faute de combattants,
Indochine est plus une âme qu'un groupe, mais jeté depuis dix-huit
ans vers la pop anglaise, ce pont francophone est toujours debout.
Malgré la mort de Stéphane, et grâce à "Dancetaria".
"Cette sympathie est suscitée par la mort de Stéphane, il ne faut pas se le cacher." Nicola Sirkis, qui semble avoir gagné des forces à mesure qu'il perdait ses illusions, explique froidement son retour en grâce médiatique.
Pour ce qui concerne le succès public d'Indochine (plus de 200.000 "Indo Live" écoulés, une première tournée sold out ce printemps et des rendez-vous à Forest ou au Zénith cet automne), il y a longtemps qu'il se contente de s'en étonner, "Tous les jours, je me dis qu'être encore là après 18 ans est un miracle. La preuve, je suis le seul survivant".
En effet, le 27 février dernier, son frère Stéphane, guitariste et compositeur, décédait d'une hépatite foudroyante. "Son foie était malade mais on ne soupçonnait pas à quel point les abus l'avaient affaibli, il s'est chopé un virus et, en une semaine, il était mort."
Après les départs successifs de Dimitri Bodianski et Dominik Nicolas, Indochine s'était réduit à un duo pour "Wax" et une enthousiasmante tournée qui laissaient augurer d'un vigoureux second chapitre. "On voulait faire passer l'an 2000 à Indochine pour ne pas être un groupe du siècle passé.
Quand on a constaté qu'on touchait une nouvelle génération, on s'est dit qu'on pouvait pousser jusqu'en 2005. Maintenant, même si sur scène ce n'est pas Nicola et ses musiciens, Indochine n'est plus un groupe mais une âme.
Sur le disque, Dimitri n'a pas joué mais c'est mon meilleur ami et il était là pendant ces moments difficiles. Stéphane est présent par ses compositions, son jeu de guitare mais bien sûr aussi par l'esprit.
Respecter les larmes
"C'était violent, perdre en même temps un membre du groupe, ton partenaire d'écriture et ton propre frère... Pendant deux jours, j'ai voulu arrêter. Mais lutter contre la mort ne sert à rien. En Occident, on la présente comme affreuse et on vit mal nos deuils.
Là, j'ai admis sereinement que la mort fait partie de la vie, qu'elle n'est que physique. La psychothérapeute qui me suit depuis trois ans m'a conseillé d'aller voir mon frère mort, de regarder cette réalité en face. La plupart des textes de l'album ont été écrits en octobre ou novembre dernier.
Mais quand je les ai enregistrés ce printemps, ils avaient pris une étrange dimension. Je ne veux pas parler de prémonition mais chanter Atomic Sky ("regarde le ciel, il est pour toi") ou Dancetaria ("je voudrais te sentir près de moi ') était bouleversant. Il faut assumer la tristesse et respecter les larmes quand il n'y a pas moyen de les combattre.
Nicola n'aurait-il pas pu mener plus tôt au côté de son frère un autre combat? Un après-midi, il y a deux ans, Stéphane éméché participait puis quittait abruptement l'interview qui devait annoncer la mémorable "Fête à Indochine" aux Francofolies spadoises.
Auparavant l'attitude "rock'n roll" de son frère aurait hérissé Nicola. Là, il l'acceptait et assurait, seul mais calme, bienfait d'une thérapie qui lui apprenait qu'on peut construire son bonheur aussi sûrement que son malheur. Mais aujourd'hui, après la tragique issue, cet apaisant "vivre et laisser vivre" pouvait lui apparaître comme une démission.
"Il ne faut surtout pas se sentir coupable de la mort de quelqu'un dans sa famille, ou dans le monde. L'engueuler quand il avait bu lui donnait plutôt envie de recommencer. Personne ne pouvait l'empêcher d'aller là où il voulait.
Il n'y avait que Stef pour se sauver. Nous étions très proches ces deux dernières années dans un combat fort parce qu'il devait arrêter de boire. Si des gens se détruisent, c'est leur vérité. Voulait-il être sauvé? Il avait peut-être assez vécu. Mort, je l'ai vu serein.
C'est sans doute comme ça qu'il devait quitter le monde. L'horrible, c'est pour sa petite fille. Mais il n'y avait rien à faire sinon être avec lui quand il en avait besoin."
Construire son bonheur
Cette disparition donne un éclairage particulier à un album d'un romantisme éperdu, absolu et parfois dramatique. "Le romantisme est tragique et le noir est une belle couleur."
Dans un même texte, dans une grande confusion d'émotions, on passe d'un sentiment de réconfort à l'expression d'un manque et d'une douloureuse solitude à de grands espoirs ou à des promesses désespérées. Justine évoque même un suicide.
"Sur une mélodie aussi forte, je ne pouvais pas parler des petits oiseaux. Le suicide existe dans le monde réel mais je n'en fais pas l'apologie. J'adore la vie mais si, personnellement, je ne considère pas la mort comme une délivrance, d'autres peuvent penser le contraire. Cet état émotionnel confus, c'est mon état d'esprit, c'est la vie. On construit son bonheur.
C'est de cela dont j'ai envie. Mais il n'est pas facile d'être heureux sans arrière-pensées quand 20.000 hommes meurent en quelques secondes dans un tremblement de terre. En même temps, cela ne nous atteint pas directement. On est attristé mais on vit. Mon frère est mort, pas moi."
"J'ai vu la mort au plus proche de moi. J'en retiens que la vie est courte, qu'on disparaît très vite. Il ne faut pas s'encombrer des choses négatives. C'est une attitude qui devient naturelle mais je travaille tous les jours à me retrouver. Je veux profiter de ma vie.
Je ne suis pas un saint. Je ne peux pas sauver le monde. Je reçois quelques lettres de gamins qui me disent qu'ils ont envie de se foutre en l'air. Qu'est-ce que je peux faire? Je suis chanteur, je fais de la musique et j'essaie de m'occuper de moi. C'est déjà pas mal."
Régulièrement donné pour mort ces dix dernières années, Indochine, dont les détracteurs ont fustigé le caractère superficiel pour ne pas dire artificiel, survit donc malgré la gravité des épreuves et des handicaps. Il continue même à ne pas faire son âge.
Nicola vient d'avoir quarante ans, ce qui est impossible à deviner, et reste "scotché" à l'adolescence. Récemment, il publiait chez Lattés un recueil de nouvelles (Mauvaises Nouvelles) et termine un roman.
Il prend plaisir à s'imaginer écrivain, rappelle la critique élogieuse, en exagère l'impact ("on s'est rendu compte dans les médias que le chanteur d'Indochine était aussi un auteur") mais nie l'influence que l'exercice littéraire aurait pu avoir sur ses chansons.
"J'ai écrit les nouvelles en profitant de la liberté que m'apportait cette forme. Je suis revenu aux contraintes de la chanson comme on retourne dans un entonnoir mais sans calculer plus qu'auparavant." Il n'a pas pris en tout cas un coup de vieux ou de sérieux.
"Ça m'énerverait d'écrire pour des adultes rentrés dans le rang."
Jeunes cons et vieux messieurs
Malgré les photos de pochette, le clip de Juste toi et moi où il observe un jeune couple ou des références musicales à Placebo ou Marilyn Manson, Nicola, assez incroyablement, prétend être surpris que des adolescents se retrouvent dans "Dancetaria".
"De ma vie, je n'ai jamais écrit pour quelqu'un d'autre que moi, sinon on entre dans un processus qu'on ne peut plus arrêter. Tu fais de la sociologie pour les textes et, comme tu veux qu'ils soient écoutés, tu fais du rap parce que les jeunes aiment ça. Par contre, si toucher les adolescents est involontaire, ça me fait plaisir"
C'est pourtant cette "clientèle" qui a souvent justifié le mépris des médias. L'adolescence n'a pas bonne presse, encore moins ceux qui chantent pour elle. Au début de sa carrière, Goldman expliquait que les jeunes de 14-18 ans n'étaient pas sans intérêt et Jacques Brel, qui n'était pourtant pas directement intéressé au problème, affirmait que la première et la plus grande injustice qu'on infligeait aux hommes était de les mépriser quand, adolescents, ils commençaient à avoir des idées.
"De tout temps, il a fallu lutter contre le "t'es jeune, tu changeras". C'est vrai en partie. Je ne suis plus antimilitariste comme à 15 ans. Je vois aujourd'hui l'armée faire plus souvent de l'humanitaire que la guerre. Je ne suis pas réactionnaire mais je ne peux pas excuser la violence des bandes rap."
"Mais on considère les adolescents comme des jeunes cons alors que c'est pendant cette période que la vie se décide, qu'on pose ses choix sans être influencé par la peur de la mort ou de la maladie.
On a des idéaux magnifiques qu'à 25 ans on mettra de côté pour entrer dans la vie active. Je ne suis pas en adéquation totale avec la jeunesse d'aujourd'hui. Bien sûr qu'il y a de jeunes cons. Moi aussi, j'étais con avec ma contradiction un peu automatique. Je regrette d'avoir contredit mes profs de français et de philo uniquement par esprit de contradiction.
Mais ça fait partie des gènes de l'adolescent d'être en contradiction avec ses parents. C'est là et comme ça que se bâtit la personnalité. Ça m'énerverait décrire pour des gens de 40-50 ans, sachant qu'ils sont en masse rentrés dans le rang, sans grand élan, sans ouverture."
INDOCHINE : "DANCETARIA" (Double T Music/Sony) *** Le 20 novembre à Forest National.