Dix ans d'Indochine

81-91 : dix années d'Indochine, c'est une collection de hits platinés que l'on retrouve aujourd'hui sur la compilation "Birthday Album". Interview-bilan indochinois.

Happy birthday!

L'histoire est savoureuse, et d'une certaine façon, elle en dit long sur Nicolas. Il habite cette belle maison sur trois niveaux, dans le treizième arrondissement de Paris, Chinatown, forcément. Manque de chance, un de ses voisins, paraît-il, plutôt hargneux, passait le plus clair de son temps à lui faire une vie d'enfer. Jusqu'au jour de la confrontation euh... frontale : le mot de trop.

Le voisin en question, décidément, ne fait pas du tout dans la dentelle : durant une monumentale prise de bec avec Nicolas, il lâche un "Je te censuré et je t' censuré!" qui résonne encore dans les couloirs par jour de grand vent. "Quoi, qu'est-ce tu as dit?!" demande Nicolas, qui raconte l'anecdote tout en précisant, si on ne l'avait pas remarqué, que son voisin manque vraiment de savoir-vivre. Or donc, le bonhomme répète en articulant haut et clair : "Je-te-bai-set-je-t'en-cu-leuh!".

Et Nicolas, sans ciller, paf, de lui mettre son poing dans le nez, bien. Mais ce que j'avais pas vu, poursuit l'impulsif Indochinois, c'est qu'il était plus grand que moi et, du coup, il me flanque par terre et se met à me frapper derrière la tête. Je lui ai quand même flanqué un coup de pied dans les roubignoles!

Bref, on les sépare - Nicolas pense un moment aller chercher un poutre, pour en finir avec son pire ennemi, puis revient à la raison - les flics débarquent, et Nicolas leur explique son dilemme, que faire dans une telle situation, hein, lorsqu'un type vous dit "J.T.B.E.J.T.E!"? demande-t-il. Oui, le coup de matraque vient à l'esprit, répond une police conciliante et compréhensive, qui classe aussitôt le dossier interdit aux moins de dix-huit ans.

Bref, morale de cette histoire : Nicolas, chanteur d'Indochine, depuis dix ans précisément, n'a peur de rien ou de presque rien. N'allez pas vérifier, les forces de l'ordre lui donnent toujours raison. Et c'est donc cette belle inconscience qui préside au destin du groupe Indochine, venons-en à notre sujet.

On sent bien que Stéphane, le frère jumeau de Nicolas, assure dans les coins. On sent bien que Dominique, le guitariste lumineux, bétonne les mélodies. On sent bien que Dimitri, l'ex-saxophoniste, a changé de carrière. Mais on sent surtout que Nicolas se bat comme un ventilateur pour faire avancer les choses dans le sens du vent. Maintenant, ne me demandez pas quel est le sens du vent.

Mais force est de constater qu'en dix ans de carrière, le vent a poussé Indochine plus d'une fois. Il y a eu cinq albums qui se sont vendus comme dans un rêve d'alternatif fou, une flopée de hits monumentaux et légèrement moins monumentaux, des tournées nationales et internationales, des vidéo-clips réussis ou ratés, une notoriété phénoménale et des critiques acerbes, il y a eu un parcours, un sacré bout de chemin - fêté ce mois-ci avec une compilation disque et vidéo - depuis le fameux concert du Rose Bonbon... Le premier concert, le 29 septembre 81!

C'était il y a dix ans et un mois. Avant, moi j'étais à l'armée. Je suis entré à l'armée le 5 août pour faire mon service militaire, puisque j'avais pas été réformé aux trois jours. Et je savais que j'avais moins d'un mois pour me faire réformer, parce que le premier concert était déjà programmé. Donc, j'ai tout fait pour y arriver, et en fait, ils voulaient toujours pas me virer, alors, j'ai fait une tentative de suicide - "une TS" - j'ai avalé vingt Tranxène 50 et j'ai eu droit à tout...

Ils ont mis trois heures à me réveiller et le lendemain, quand je suis sorti, après le lavage d'estomac, ils m'ont dit : "Eh bien monsieur, au revoir!" Je suis rentré chez moi, et le lendemain, boum, j'ai téléphoné à Dominique et je lui ai annoncé : "Voilà, on peut quand même faire le concert", et il a dit : "D'accord mais il nous manque toujours cinq-six morceaux". On les a composés dans la semaine et dans les cinq-six morceaux, y'avait "L'Aventurier" et des morceaux du premier album.

Quel souvenir on en garde, du premier concert?

N. : Celui de l'inconscience la plus totale. On voulait que ça marche, mais enfin on voyait pas plus loin que le lendemain. Y'avait pas de batteur alors on s'était dit : mettons une boîte-à-rythmes.

Dimitri n'avait jamais joué de saxophone de sa vie, je le connaissais, lui, par ses copines, ses cousines, etc... Elles m'avaient dit : "Ouais, mon frère, il s'est acheté un saxophone. - Super, on en cherche un", je dis. Et en fait, on était complètement dans l'incohérence : moi, je ne savais pas jouer de claviers, Dominique m'a appris les accords de base. Il n'y avait que lui qui savait jouer.

Donc, Dimitri faisait des bouap-bouap tribaux, un peu à la Tom-Tom Club, aucune mélodie. Mais les morceaux, eux, avaient des mélodies, le mélange était bizarre et nous on justifiait en disant : "Ouais, de toute façon, nous on veut sortir des sentiers battus, sortir des groupes basse-batterie-rock, où il y a toujours une formation classique".

On était partis pour tout mélanger, synthés avec guitares, boîte-à-rythmes avec batteries, se servir de tous les instruments qu'on avait. Sans pour autant se dire qu'on faisait de la world-music, parce que c'est vrai qu'on essayait de reproduire des instruments du folklore chinois avec les synthés. C'était vraiment un laboratoire, un laboratoire teenager de son.

Et puis on a joué vingt-cinq minutes, on avait une bande qui reproduisait les séquences basse et la batterie, parce qu'on n'avait pas les moyens de s'acheter des séquenceurs. Le magnétophone, on le cachait pas, à l'époque, tout le monde le faisait, les Rita Mitsouko le faisaient, Depeche Mode le faisait.

Et puis sur scène, il y avait la guitare, le clavier dont je jouais, et le saxophone. À l'époque, on pouvait pas entretenir trois autres musiciens. Miracle, il y a plein de maisons de disques qui sont venues nous voir après le concert, parce que c'était à l'époque où ça se faisait, d'y aller en concert.

Dominique : Le concert, ça a été très vite, les Comateens jouaient après, ça s'était pas trop mal passé. Je m'en souviens parce que j'ai tendance à être pessimiste, je m'étais imaginé que ça se passerait mal.

Stéphane : On avait eu des problèmes pour se faire payer, c'était quatre cents francs, et le mec ne nous a donné que trois cents, très généreux.

81, c'est l'explosion de la FM, et dans votre cas, ce n'est pas exactement une coïncidence?

N. : C'est grâce aux FM qu'on a commencé à démarrer, grâce aux FM et grâce à Manneval qui nous a programmés tous les dimanches sur Europe 1. La première télé est venue bien plus tard, c'était "L'Echo Des Bananes" de Vincent Lamy.

Maintenant, un nouveau groupe, il faut qu'il fasse ses preuves autrement, en passant par la scène, par tout ce réseau alternatif... Nous, c'est vrai qu'on n'a pas fait nos preuves, du moins, on les a faites en dix ans... Tout le monde se jetait sur la nouveauté, il y a dix ans.

Aujourd'hui les gens font : "Ah, oh... Non, non, trop dur", il y a trop de choses, parce que la multiplication des médias, multiplication des disques, chacun a sa case, etc. Ça aurait pu tomber sur un autre groupe, on venait à point, le hasard, la chance...

Indochine, à l'époque, c'était la technopop!

D. : Indochine, au début, c'était des chansons accrocheuses, à tendance rock-pop, avec des gimmicks de guitare et des textes BD : quand les gens nous ont découverts, c'était ça.

N. : Je sais pas, on nous a accusés d'en faire, de la technopop, il y a toujours eu de la guitare, Dominique, c'est un guitariste de rock, il s'accordait sur les Shadows...

Technorock, alors?

N. : Si on peut appeler ça comme ça...

Plus Depeche Mode que Bijou?

N. : Ça c'est sûr, on était plus proche de la new-wave que du rock classique, Téléphone, Starshooter : c'était plus l'ambiance Taxi Girl. Nous, on a toujours bougé à l'envers. Je me souviens que Marc Zermati, qui dirigeait un label, disait qu'il aimait bien mais que la boîte-à-rythmes était ringarde.

Depeche Mode existe depuis dix ans, et ils n'ont toujours pas splitté. Aujourd'hui, la techno revient avec la dance-music, et on est plutôt devenus rock, batterie, basse, même si on utilise toujours les synthés.

Ça ne vous a pas empêchés de devenir une institution, tous ces paradoxes?

N. : S'il y a deux ou trois choses dont je suis fier, c'est : un, que les gens connaissent notre son, on a apporté un son dans le rock français... ou européen. Deux, on fait partie de cette génération de groupes, avec Cure et Depeche Mode, qui a fait revenir les teenagers aux concerts, jusqu'en 83, il n'y avait pas trop de gamins dans les concerts rock, tu allais à Clash et c'était plutôt les gens de vingt à trente ans... Bon, maintenant, ils sont sur Bruel, ce qui est plutôt dommage...

Tu crois que c'est le même public?

N. : C'est un public de gamins, un public teenage... La troisième fierté, c'était d'avoir réussi, sur quelques pays, à faire démarrer un groupe de rock français. Aussi bien en Scandinavie, au Canada, ou au Pérou, que dans d'autres pays, on n'allait pas faire des clubs, on allait carrément faire des salles de cinq milles personnes...

Et la fierté d'avoir duré?

N. : Évidemment.

Vous avez eu l'impression d'être mal aimés?

N. : Ça maintenant, je m'en fous. Les morceaux sont restés les mêmes, jusqu'au troisième album... Les gens qui aimaient le groupe ne l'aimaient plus après, alors que c'était les mêmes morceaux, parce que ça devenait un phénomène commercial de grande envergure. Je trouve ça lamentable, dès que ça dépasse un certain stade, il ne faut plus aimer.

Enfin dans un certain milieu, le milieu que nous nous fréquentons et tout ça, les gens de "Libération", etc... Quand Murat va vendre cent mille albums, ils vont lui cracher à la gueule. C'est le problème français et j'ai trouvé ça un peu injuste : nous sommes restés les mêmes, ils sont restés scolaires. Mais maintenant, depuis deux ans, j'en ai plus rien à foutre!

Que voulez-vous, en devenant une institution, le revers de la médaille, c'est d'être constamment sur la sellette, sans même parler du pastiche des Inconnus...

D. : C'est casse-pompes, lorsque tu te prends des claques que tu ne mérites pas... Des fois elles sont méritées... Mais j'ai vu le coup : on a fait de très bons concerts et on s'est fait démolir et de très mauvais après lesquels on nous a encensés. C'était bien de nous encenser à ce moment-là et bien de nous critiquer à un autre... Je me souviens d'un concert à Lille où un journaliste lèche-cul nous a massacrés, et c'était plutôt un bon concert. Ça m'a fait plus mal que les Inconnus, qui, eux, sont plutôt drôles.

N. : Au départ, tu connais l'histoire, il y a eu ce grand malentendu, les Inconnus imitaient Partenaire Particulier, et puis les gens - ils avaient raison - ont pensé à Indochine. Au début, j'avais jamais vu le truc et on faisait que m'en parler, et lorsque je l'ai vu, je me suis dit : "Attends, c'est nous, ils ont vu juste".

Moi, à un moment, j'ai vraiment eu très peur, parce que je me suis dit : "Putain, moi, je me fais chier pour vraiment écrire des textes, à chaque album, et ça, je sais pas si un jour on va s'en rendre compte". J'emploie jamais le même mot, le même vocabulaire, d'un album à l'autre. Tu écris dix chansons pour un disque? Je faisais hyper-attention, ça me prenait la tête, de ne pas employer le même thème, choisir le même mot.

Chaque chanson, c'est carrément un film, comme si je faisais dix scénarios. Et les mecs, pour une partie de la France, Indochine, c'était "Isabelle a les yeux bleus"... Moi, j'ai jamais écrit une chanson comme ça et quand j'écoute "Tes Yeux Noirs", je suis fier d'avoir pondu cette chanson. C'est pas de la poésie, parce qu'il faut pas voler plus haut que son cul, mais je suis fier de ce texte-là. Et pour toute la France, c'était "Isabelle a les yeux bleus"! Je me suis dit : "Hou la la, je me casse de ce pays-là, parce que, si ça se termine comme ça, c'est quand même la honte".

Maintenant, on est allés jouer cette chanson-là chez Sébastien, on a enterré la chanson et Indochine est redevenu ce qu'il était. L'année dernière ou il y a deux ans, c'était "Isabelle a les yeux bleus". Alors, quand tu fais une chanson comme "More", qui te fait prendre les glandes, ça m'avait plutôt emmerdé.

Une erreur qu'on a faite, au moment où on vendait huit cent mille albums, on était présent partout, d'où saturation. Et puis, c'est vrai qu'on n'est pas les rois des interviews et que c'était un peu pitoyable, on préparait rien. Et qu'on a surtout pas ramé dix ans, nous, ça nous est arrivé comme ça. Bruel, il a ramé dix ans, mais il a voulu ça. On a pas cherché à être connus à ce point-là...

Il y a eu l'interview d'Ardisson qui cristallisait la sempiternelle critique : ça ne te dérange pas de chanter faux?

N. : Ardisson, c'est quand même un sacré enfoiré, et tout ça, tu peux le noter, il m'a supplié pendant un an de faire son émission, parce qu'il avait reçu cinq mille lettres pour qu'on y passe. Il a dû être flatté que des mômes lui écrivent, ce qui ne doit pas lui arriver souvent! Moi, cette émission me fait gerber, la trash-TV, le glauque, j'en ai marre. C'est comme "Ciel Mon Mardi", très tendancieux...

Donc, j'y vais, et deux mois après, il me passe dans l'émission en prenant les pires moments. C'est son droit. Mais en direct, ça ne serait pas passé comme ça. Il maîtrise totalement le montage de son émission. Tu vois, la nouvelle, "Double-jeu", plus personne ne la regarde, tellement c'est mauvais. Les gens regardent les Nuls sur Canal+. Il a trois trains de retard, Ardisson. Moi, ça me fait chier, parce qu'il est cultivé, j'aimerais bien parler littérature avec lui, peut-être qu'on s'entendrait sur quelques écrivains, pas Drieu Larochelle, mais sur d'autres... Ardisson, c'est un enfoiré. Parce qu'il ment.

Et puis il y a eu un incident similaire à France Inter...

N. : J'avais dit, pour faire chier Yves Bigot, que même Pavarotti chantait faux et le standard de France Inter a explosé. Bigot a dit : "Non, on n'a pas le droit de dire ça". Je lui ai dit, en rock, on a le droit de dire ça, on a le droit de tout dire, tout! Oui, tout le monde me reproche d'avoir une voix... le rock, c'est la spontanéité, et merde, on n'est pas là pour faire de l'opéra! Ian McCulloch ou Keith Richards, c'est ça, l'émotion du rock. Je sais que lorsque deux millions de gens achètent un album, il est impossible qu'ils supportent que le type chante faux, on prend les gens pour des cons.

Je sais que je ne chante pas faux, c'est sûr, je sais aussi que j'ai pas une voix d'opéra et puis merde, tout le monde a le droit de chanter comme il veut. Je sais que ma voix s'est améliorée depuis "L'Aventurier", où je hurlais, parce que j'avais été marqué par le film des Clash, "Rude Boys", où Strummer postillonait sur le micro, j'avais juste pris la même attitude que lui.

Maintenant, je travaille ma voix, j'arrive même à chanter de l'opéra. En fait, ce qui me manquait, c'est une voix avec un timbre musical, et maintenant, je commence à l'avoir : c'est du boulot. Je peux chanter une chanson des Stones et je peux très bien chanter une chanson de Polnareff, qui a une très belle voix...

Et tu vas pas t'en priver, puisque tu projettes de faire un album de covers rock!

N. : Voilà, je vais pas m'en priver et je les emmerde! Il faut toujours reprocher quelque chose...

Et puis, il y a les textes...

N. : Les textes, c'est une autre histoire, les textes, c'est de l'inconscience. Moi, je suis nettement plus fier de mes textes à partir de "7000 danses", mais ça ne veut pas dire que je renie les autres. Cela dit, je sais que je les travaille, à ma façon, alors s'il y a des fautes de syntaxe...

Des licences poétiques...

N. : Je sais pas ce que c'est, mais je sais que c'est voulu. Quand je dis : "Corrige-moi mes fautes", c'est moi, c'est mon langage, il m'appartient et qu'on aille pas me dire que ça ne se dit pas, et qu'il faut dire "corrige mes fautes". Putain, je fais pas de cours de français, si j'ai quitté l'école, c'est pour éviter ça. Ça ne m'a pas empêché d'avoir quinze au bac français...

Je lis Céline, et d'autres, tous font des fautes de syntaxe qui n'en sont pas, c'est leur style à eux, et moi, j'ai mon style à moi. Apparemment on gêne, et on gêne pourquoi? Parce que : un, on a le cul entre deux chaises, on est trop rock pour les mecs des variétés et top variétés pour les mecs du rock.

Deux, on a un public que tout le monde veut, le public des teenagers, qu'on essaie de faire passer pour des cons - ce qui est loin d'être le cas. Ils ont prouvé qu'ils pouvaient penser par eux-mêmes, avec les manifs étudiantes, etc.

Enfin, dernier argument critique, il y a les ventes de disques qui s'effritent...

N. : On a vendu deux cent mille du dernier album et trois cent cinquante mille de "7000 Danses".

Comment l'analyses-tu?

N. : On a vendu deux cent mille "L'Aventurier", deux cent mille "Péril Jaune" et huit cent mille albums du troisième, donc on a un public potentiel moyen de deux cent mille personnes. Le troisième album, c'était un accident, en quelque sorte l'année Indochine comme il y a eu l'année Cabrel, l'année Daho ou Bruel.

Quand tu vends huit cent mille albums, tu ne vends pas à huit cent mille fans d'Indochine, tu vends à deux ou trois cent milles fans d'Indochine, et le reste, c'est le grand public. Et le grand public, ce sont les gens qui te voient à "Champs Élysées", qui aiment bien cette chanson, qui vont au supermarché, et basta!

Moi, j'ai jamais dit qu'on allait vendre huit cent mille albums à chaque fois, après, il y a eu des spéculations là-dessus, forcément, et puis c'est tout. Téléphone vendait cinq cent mille : nous, à chaque fois, on est sûr de vendre deux cent mille et plus, selon que c'est un succès ou pas. Au début, on a eu cette politique agressive, de faire tout pour que ça marche, c'est à dire toutes les télés possibles et imaginables, pour que les radios s'emparent du truc, et puis le public. Après, on joue moins le jeu.

Pour "7000 Danses" et "Le Baiser", on n'a fait que quelques télés, parce que le play-back nous emmerdait et qu'on avait envie de jouer live. Paradoxalement, on ne fait plus de concerts, parce qu'au bout de huit ans, on s'est dit qu'il y en avait ras-le-bol, et puis il y en a certains, dans le groupe Indochine, qui mènent une vie de famille, ce qui est compréhensible. Bref, moins tu joues le jeu, moins tu as de chance de vendre des disques.

Renaud est un exemple typique, il a refusé toute promotion, il s'est rendu compte que les fans de Renaud eux-mêmes ne savaient pas que le disque était sorti. Et ça nous est arrivé avec "Le Baiser", on a fait une télé en tout et pour tout et, trois mois plus tard, les gens ne savaient toujours pas que le disque était sorti.

Avec la multiplication des télés et des radios, il faut faire trois fois plus. Nous, on a envie de faire trois fois moins, donc on vend deux fois moins, c'est tout. Et c'est sûr qu'il y a aussi érosion du public, tu as du public qui est parti ailleurs, sur dix ans et deux générations. Peut-être que ça va revenir... Moi, je sais que je me sens plutôt mieux que dans le collimateur en tant que soi-disant groupe numéro un, ça m'a toujours gonflé, je sais maintenant qu'on a une notoriété, c'est l'essentiel.

Tu n'as pas eu l'angoisse du lendemain, à certains moments?

N. : Au début, j'étais inquiet. Dès qu'on eu un succès avec "L'Aventurier", j'ai été angoissé comme c'est pas permis, parce que je savais qu'il fallait en faire un deuxième, de succès. Quand on a un tube, c'est un "piège empoisonné", plus on avançait dans le temps, moins j'angoissais. Si ça marche, tant mieux, si ça ne marche pas, c'est que ça ne doit pas marcher, non?

Et si ça s'arrêtait, tu as assez d'argent pour te retourner?

N. : C'est pas une question d'argent, si tu en as et que ce que tu fais ne marche pas, tu es mal quand même. C'est une question de réussite, je préfère ne pas avoir d'argent et réussir. L'argent, on n'en a plus que Téléphone à une époque et plutôt moins, là maintenant, tout est séparé en quatre, etc...

C'est sûr qu'au bout de dix ans de métier, j'ai pu m'acheter une maison, c'est tout. Et qu'on n'aille pas nous faire le reproche du genre : "Ah, ils sont bourrés de tunes!" Et ben, non, on est pas des déserteurs, on paie nos impôts, ce qu'on aurait jamais dû faire d'ailleurs, on aurait dû se sauver avec la caisse... La compile "Birthday Album" qu'on sort aujourd'hui pourrait ne pas marcher, mais je suis fier de ce produit, du fait qu'on n'a pas eu à remixer les titres et qu'on a pas honte de ce qu'on a fait, et qu'on n'a donc pas à se justifier.

Après, le best of, l'album?

N. : Normalement, on est partis pour faire un nouvel album. Dominique menace de repartir en tournée. Tout d'un coup, il a de nouveau envie de partir sur la route! Je sais qu'au bout de trois ans, il va y avoir tout un public pour revenir nous voir, parce que les gens ont de nouveau envie d'entendre "Dizzidence Politik", "L'Aventurier", etc... Ce sera plus un événement que si on l'avait faite il y a deux ou trois ans, cette tournée...

Et dans le contexte actuel du rock français, des regrettés Gamine aux regrettables Négresses Vertes?

N. : La musique tient le coup, même si le mouvement alternatif s'est planté. J'aime bien Noir Désir, Kat Onoma, Louise Féron. Moi, dès qu'un mec est triste, genre il fait beau, allons au cimetière, j'adore, c'est ma tasse de thé à moi. Le mec de Noir Désir, c'est comme ça, il parle d'une rivière et dans la rivière, il y a toujours du sang qui coule...

Maintenant, il ne faut pas se prendre non plus pour Rimbaud, on fait du rock, tout ça reste très scolaire, qu'ils lisent Mallarmé et ils comprendront (Ils auront bien de la chance, parce que je sèche toujours sur "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui brisera-t-il avec un coup d'aile ivre ce lac dur oublé où sévit sous le givre le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui..." - Supreme-NdR-qui-a-lu-elle-aussi).

Bref, quel avenir pour Indochine?

N. : Je ne sais pas, il y a cet album, et après, si ça se trouve, on n'ira même pas dans une autre maison de disques, on s'arrêtera, on sait pas. Moi, je tiens pas à faire une carrière solo. Si ça m'arrive, ce sera un accident. Je vais faire cet album de reprises, cette année ou l'année prochaine, mais c'est tout.

Vous avez déjà voulu vous séparer?

N. : Ouais, dix fois, mais sérieux, une fois par an, bien sûr. Même après le premier concert, on a failli splitter, et après le premier album, parce qu'on ne savait pas si c'était bien. Si on s'est battus? Jamais. Mais on s'est très souvent fait la gueule et là, bizarrement, depuis trois ans, on se fait plus la gueule. Stéphane a toujours joué le conciliateur, on a des rapports Keith Richards, Mick Jagger (Toutes proportions gardées, bien entendu. - NdR-relativiste), Stéphane et moi, comme on écrit des chansons ensemble.

S. : Dix fois, ça rentre dans les pourcentages...

D. : C'est peut-être moins que certains groupes et plus que d'autres, mais pour un groupe de dix ans, c'est miraculeux. Peut-être qu'on est tellement cons qu'on arrive pas à splitter, je sais pas...

Et tout cela, pour en revenir à notre sujet - les dix ans d'Indochine, le "Birthday" album, la compilation vidéo que Nicolas a soigneusement supervisée, avec son premier clip de réalisateur super-8 noir et blanc, "More", et la vidéo du titre inédit, "La Guerre Est Finie" - tout cela, donc, ne se discute pas, c'est là, ça existe, bel et bien.

Parce que, lorsque Nicolas s'agite, lorsqu'il fait le ventilateur, lorsque Dominique bétonne, lorsque Stéphane assure, on ne choisit pas le sens du vent, on se prend l'air dans les yeux et les oreilles. Parce que l'inconscience paie, disons-le. Dix ans, au moins.