L'équipe d'Indochine

Tournée majeure pour un groupe unique. Mais pas seul.

Indochine cinquième année qui commence par une tournée de 23 concerts en province avant un Zénith déjà complet (10 mars, Paris) et sans doute un second pour satisfaire la demande. Qui se prolongera ensuite par une longue période de retraite consacrée à la préparation et l'enregistrement d'un quatrième album que le groupe veut prendre le temps de mûrir à l'abri de toute pression.

Cinq ans dont trois d'un succès constant de "L'Aventurier" à "Canary Bay", succès qui en 1985 a même débordé les frontières de l'Hexagone puisqu'il semble bien qu'Indochine soit le premier des groupes français à s'imposer à l'étranger au-delà du délire d'un manager ou d'une mégalo typiquement promotionnelle.

Plutôt une tangible réalité à en croire leur popularité en Scandinavie qui dépasse l'hystérie des fans ou les papiers de complaisance et se base sur des chiffres de ventes conséquents (50 000 "Péril Jaune", 100 000 "Kao Bang").

Réalité confortée par le triomphe de leur dernière escapade en Suède où un public délirant (6 000 spectateurs rien qu'à Stockholm) est venu applaudir les petits Français. C'est maintenant au tour de l'Espagne de les réclamer tandis que dans les coulisses, le Japon, le Canada et les États-Unis manifestent leur intérêt.

Si la réussite d'un groupe n'existe pas sans le talent de ses créateurs (et ça va de la compétence musicale à la façon de jouer le jeu médiatique), elle dépend aussi de tous ceux qui l'entourent et travaillent dans l'ombre à ce qu'une fois lancée, la machine tourne sans heurts.

La sacro-sainte équipe en quelque sorte, dans laquelle se croisent compagnons des galères de la première heure devenus professionnels efficaces et collaborateurs occasionnels engagés en fonction des circonstances.

Une fois n'est pas coutume, ce sont eux que nous sommes allés interroger et qui ont aujourd'hui la parole. Patrick et Robin pour l'aspect technique des choses (son et instruments), Jean-David président du fan-club (et secrétaire du groupe), Arnaud enfin, le percussionniste entendu sur "Kao-Bang" et "3" qui accompagne désormais Indochine sur scène.

Si chacun a sa propre vision du groupe, tous - sans cirage de pompes excessif - s'accordent à reconnaître que celui-ci a fait d'énormes progrès et que le résultat de mois de travail intensif devrait faire tomber le dernier carré des sceptiques.

À comparer leurs vues de l'intérieur, une nouvelle image d'Indo se dessine : celle de musiciens capables d'une réelle performance scénique effaçant celle d'un gentil quatuor pop surtout habille en studio...

L'INGÉNIEUR

Patrick Clerc, ingénieur du son. 36 ans dont 14 de métier. A travaillé pour certains des artistes français les plus exigeants sur le son en concert (Souchon, Clerc, Jonasz), passé deux ans à assister l'ingénieur de Dire Straits et - par exemple - "fait" les Waterboys à Paris. C'est en 1982 qu'il a découvert Indochine, en première partie de Taxi-Girl...

Patrick Clerc : - Quand je les ai connus, Stéphane ne jouait pas vraiment d'instrument, il s'occupait des magnétos sur scène. Nicola c'était un enfer! Il débitait ses textes à deux cents à l'heure et terminait les morceaux complètement essouflé.

Maintenant il sait reposer sa voix, il a appris à respirer et Stéphane joue de la guitare et des synthés. Ils ont tous progressé mais ce que j'aime surtout chez eux c'est qu'ils savent bien où ils en sont, qu'ils connaissent leurs limites et n'essayent pas de faire des choses hors de portée. Je pense franchement que les gens vont être surpris...

- On leur a beaucoup reproché de jouer avec des bandes play-back...

P.C. : - D'abord ils sont loin d'être les seuls dans ce cas, ensuite, nous avons tout reconsidéré pendant la préparation de la tournée et re-mixé les bandes en n'y laissant que l'essentiel. L'achat de nouveaux synthés comme l'Emulator nous a permis de ré-échantillonner certains sons directement sur les albums, donc ils peuvent être joués sur scène.

La bande pallie en gros aux boîtes à rythmes et aux séquenceurs qui peuvent se dérégler en tournée, plus quelques tapis de synthés et c'est tout. Dimitri contrôle le seul et unique PCM (magnéto numérique).

- Est-il facile de travailler avec Indochine?

P.C. : - Oui, vraiment. Dans ce groupe il y a Dominique qui est un peu la tête pensante au niveau musical et il sait ce qu'il veut, il sent ce qui convient au groupe. À mon avis, il finira producteur tellement il est à l'aise avec le matériel...

- Est-ce que ce sont tous des bosseurs?

P.C. : - De gros travailleurs. En France, je n'ai jamais vu de gens répéter autant pour une tournée, ça doit faire pratiquement deux mois et demi coupés par la série de concerts en Suède, sans compter les trois semaines de re-mixage des bandes pendant lesquelles nous avons décidé ce qu'il nous faudrait comme matos.

De ce côté, j'ai eu tout ce que j'avais demandé, ils se sont battus pour obtenir le meilleur. Et comme ils ont l'avantage de répéter dans une salle assez grande, nous avons fait des tas de tests jusqu'à ce qu'ils se sentent bien. Quand les musiciens n'ont pas de problème sur scène, ça se répercute sur leur façon de jouer...

- Donc pas de difficulté majeure?

P.C. : - Pas au niveau technique. J'avoue que l'utilisation systématique des boîtes à rythme me gênait - je trouve ça stressant à la longue - mais depuis qu'Arnaud joue avec eux, ce côté très mécanique est considérablement atténué. En plus, il assure comme une bête!

- À ton avis, qu'est-ce qui les distingue des autres groupes français?

P.C. : La manière de jouer et de composer de Dominique. Ensuite, la conception des arrangements qui sont d'une simplicité impressionnante car même si chaque partie instrumentale prise séparément est primaire, l'ensemble est parfait.

Je crois qu'ils ont compris quelque chose de très important, quelque chose que même des grandes stars comprennent mal, c'est la nécessité d'être sobre. Et sur scène, ça te permet d'avoir un son très clair et jouer les morceaux facilement.

- Ton plus mauvais souvenir d'Indochine?

P.C. : - leur concert à l'Olympia mais je n'étais pas responsable du son, j'étais juste venu donner un coup de main. Je me souviens qu'au sound-check, la balance était à peu près correcte mais que l'ingénieur de l'album qu'ils avaient fait venir d'Angleterre est arrivé en retard et a mis une zône infernale dans la console.

Au troisième titre, le volume sonore était insupportable alors que la musique d'Indochine est suffisamment sobre pour être balancée à un niveau normal. Elle permet d'avoir un son précis et puissant sans assommer les mômes.

- Ton meilleur souvenir?

P.C. : - Leur premier concert sur la tournée Taxi-Girl dans la banlieue de Grenoble. Ils sont arrivés avec un magnéto 4 pistes, des petits synthés et un petit ampli de guitare, tous gentils et mignons... Et le soir ils nous ont fait tomber sur le cul tellement leur truc était au point, tellement on sentait qu'ils en voulaient...

- En les retrouvant aujourd'hui, tu as l'impression qu'ils en veulent toujours autant?

P.C. : - Je pense que oui, complètement. Les caractères se sont affirmés et ils ont forcément changé, mais Indochine est une micro-société très bien organisée avec Nicola qui est un peu le papa qui veille à tout, Dominique qui s'occupe de la musique, Stéphane qui n'arrête pas de bosser et Dimitri qui est peut-être plus pépère mais que les autres poussent.

Je me sens bien avec eux parce que c'est un groupe avec tout ce que ça implique, c'est un certain esprit et comme ce sont des mômes bien élevés, même quand il y a des galères, des colères, ça ne va pas très loin...

LE PRÉSIDENT

Jean-David Aksil, 26 ans. Président du Fan-Club d'Indochine et secrétaire des musiciens. A rencontré ceux qu'il appelle affectueusement "les gamins" fin 1981 et travaille pour eux depuis 82. En tournée il porte aussi bien leurs bagages ("Écris que je n'ai pas honte de le dire, ça me fait marrer") qu'il veille au bon état des loges.

Il a bossé pour Lenorman et Mireille Mathieu. Sa réputation est celle d'une incroyable efficacité et s'il est timide devant un micro "c'est, dit-il, parce que je suis fait pour être derrière les artistes, pas devant".

- Si je comprends bien, tu es un peu l'homme à tout faire?

Jean-David Aksil : - Disons pour tout ce qui les concerne : je dois les prévenir à temps quand il y a une émission de télé, leur rappeler de ne rien oublier. En tournée, je vérifie que les chambres sont correctes, qu'il y a tout ce qu'il faut dans les loges et si je répère des fans, je m'arrange pour leur trouver des places ou les faire venir backstage après le concert...

- Il y en a beaucoup qui viennent?

J.D.A. : - Oui, parce que le groupe a des rapports très amicaux avec eux mais je dis parfois aux gamins qu'ils sont trop gentils parce qu'il y a des fans qui abusent, qui commencent à les appeler chez eux et des trucs comme ça...

- Les Indos n'ont donc pas trop la grosse tête?

J.D.A. : - (Scandalisé) Surtout pas! Moi j'ai travaillé avec des gens qui avaient la grosse tête et je peux te dire que je sais ce que c'est! Indochine, rien à voir! Ils sont pareils, aussi simples qu'au premier jour.

D'ailleurs ils ne montent jamais sur une scène comme en terrain conquis, ils ont un trac, j'ai rarement vu ça! On dirait des gamins qui ont peur de se faire engueuler, ils se demandent comment va réagir le public, ils ne tiennent pas en place...

- Comment se porte le fan-club?

J.D.A. : - Très bien, nous atteindrons bientôt les deux mille membres. 80% d'entre eux ont quinze ans et en échange d'une cotisation de 50 francs par an (que je vais hélas être obligé d'augmenter), tous reçoivent une carte...

- Qui donne droit à quoi?

J.D.A. : - Un bulletin ("Le Péril Jeune", NDR) qui en est à son troisième numéro, et, en fonction de l'actualité du groupe, une lettre qui donne les nouvelles, les dates de concerts et d'émissions de télévision etc.

Plus des photos dédicacées (gratuites), des places de concerts à prix réduits et cette année, nous avons édité un picture-disc de "Canary Bay" à tirage limité, réservé aux seuls membres. Certains en ont acheté dix d'un coup parce qu'ils savent que ça aura de la valeur quand Indochine sera N°1 mondial...!

- (Légèrement sceptique) Tu y crois vraiment?

J.D.A. : - Je pense que c'est possible parce qu'Indochine n'a pas d'équivalent ailleurs, même pas Depeche Mode.

- Ton plus mauvais souvenir?

J.D.A. : - Le jour où en arrivant au bureau, j'ai appris que quelqu'un de pas trop bien intentionné avait jeté des sacs de courrier à la poubelle.

- Ton meilleur souvenir?

J.D.A. : - Quand ils m'ont offert le disque d'or du troisième album, un geste qui m'a touché, qui m'a carrément ému...

LE RÉGISSEUR

Robin Smagacz, régisseur, 29 ans. S'occupe de tout le matériel des musiciens. Connaissant bien Dominique avant même qu'Indochine existe, il a assité à la formation du groupe et s'est très vite joint à l'équipe, juste après la première tournée.

- S'occuper du matériel, ça implique quoi?

Robin Smagacz : - Beaucoup de choses différentes selon les circonstances. Dans l'ensemble, à ce que tout soit en parfait état de marche au moment où on en a besoin. Donc à réparer ou faire réparer quand je ne peux pas y arriver moi-même, à louer quand c'est nécessaire, à acheter aussi. L'essentiel est que ça baigne et que les musiciens n'aient pas de soucis à se faire de ce côté-là...

- Ça demande beaucoup de boulot?

R.S. : - En tournée, je bosse à peu près seize heures par jour, en temps normal un peu moins mais quand même plus que la moyenne. Heureusement, il y a des périodes où il n'y a pratiquement rien à faire... quand ils sont en vacances! Je n'ai pas une formation de technicien, j'ai appris sur le tas pendant toutes ces années passées avec eux...

- Indochine représente quoi pour toi?

R.S. : - Une longue histoire parce que pendant longtemps, le groupe n'existait pas financièrement et il a fallu trouver les moyens de tenir coûte que coûte. Par rapport à ce qui se fait en musique, j'aime la simplicité de leur truc et le côté sympa des paroles qui te prennent pas la tête.

Écouter Indo, c'est comme aller voir un bon film d'aventure pour se relaxer, c'est de la musique qui détend. Et puis c'est un groupe qui bouge, qui a surpris et va encore surprendre...

- Ton plus mauvais souvenir?

R.S. : - (il réfléchit assez longuement)... Je n'en vois pas de précis, là comme ça. Disons que le plus difficile pour moi a été de rentrer dans le show-biz parce que c'est un monde dont je ne savais rien et auquel il est parfois dur de s'habituer...

- Ton meilleur souvenir?

R.S. : - Il y en a tellement!... Le succès... Peut-être le jour où "L'Aventurier" a été disque d'or parce que d'un seul coup, tu vois les copains avec qui tu travailles réussir et c'est comme une concrétisation de tes efforts...

LE MUSICIEN

Arnaud Devos, percussionniste, 28 ans (et de formation classique). A croisé Indochine pendant longtemps avant que Philippe Eidel (co-producteur du groupe) ne lui propose de jouer sur le re-mix de "Kao-Bang".

Mais c'est sur "3" que ses percussions prennent une place définitive et, depuis la tournée suédoise, il est présent sur scène. Du Conservatoire de Paris à Indochine en passant par Abus Dangereux, Souchon, Cabrel ou les jingles de Canal +, son expérience musicale est riche et large...

- On décrit Indochine comme un groupe assez refermé sur lui-même, est-il difficile de s'y intégrer?

Arnaud Devos : - Je les connais depuis assez longtemps et j'ai souvent eu l'impression qu'ils se méfiaient de tous les gens extérieurs au groupe, je crois surtout qu'ils me considéraient un peu comme un requin avant qu'on ne commence vraiment à faire des choses ensemble.

Mais ça s'est bien passé et comme tout le monde leur a dit que les percussions de "Kao-Bang" ajoutaient quelque chose au morceau, j'ai participé au troisième album de beaucoup plus près...

- Et tu te retrouves sur scène avec eux...

A.D. : - C'est Dominique qui a beaucoup insisté pour que je vienne en Suède. J'ai accepté parce que nous nous entendons très bien musicalement et humainement.

Pour moi, c'est l'un des meilleurs musiciens français et certainement celui qui a le plus de personnalité au niveau de la guitare. Son style est immédiatement reconnaissable. En plus, il a une oreille étonnante et je pense que sa carrière se développera en tant que producteur (tien, tiens, NDR)...

- Tu joues dans tous les morceaux?

A.D. : - Oui, nous avons fait les arrangements de percussions ensemble. Il n'y a pas de dirigisme de leur part, c'est plutôt une collaboration. Je ne fais pas partie d'Indochine en ce sens que je ne suis pas membre du groupe mais je me sens parfaitement intégré.

- Tu as fait de nombreuses expériences musicales différentes, qu'est-ce qui t'attire chez Indochine?

A.D. : - En France, ils sont les seuls à faire quelque chose de new-wave qui soit en même temps commercial. Mais ce que j'apprécie le plus, c'est qu'ils ne font aucune compromission, qu'ils ont envie de cette musique et ne sont absolument pas prêts à faire n'importe quoi pour plaire. Pour moi, c'est capital...

D'autre part, Indochine est un groupe de rock, je crois qu'ils ont toujours aimé le côté un peu sale de la musique et l'ensemble mise beaucoup sur l'énergie. Nous sommes prêts pour la tournée, j'ai vraiment confiance, je sens que ça va être bien...

- Vu de ta fenêtre, qu'apportent les percussions?

A.D. : - Je ne suis pas le mieux placé pour en juger mais si on en croit les réaction du public - en tout cas en Suède - c'est un élément positif. Aujourd'hui, le groupe me dit c'est quand je ne suis pas là, c'est tout nu!

Je pense que ça donne un côté plus chaleureux à la musique car même si j'utilise aussi des percussions électroniques, j'insiste énormément sur les percussions acoutisques... Et puis, sur scène ça a de la gueule.

- Qu'est-ce que tu écoutes comme musique?

A.D. : - J'aime toutes les musique où le discours n'est pas seulement musical, les artistes qui ont des choses à dire comme Tom Waits, Steely Dan ou Simple Minds.

Je viens de découvrir The Cure et ça m'a fait un choc, je trouve ça prodigieux d'invention et plus ça bousille pas mal de canons esthétiques très ancrés, ce qui ne fait pas de mal. Sinon - sans doute parce que je viens d'une famille de musiciens - j'aime beaucoup Ravel, Fauré, Debussy... et les Beatles!

INDOCHINE + ARNAUD DEVOS, PERCUSSIONNISTE

EUX

Quelques heures avant le premier concert (21 janvier, Montrouge), attraper les quatre Indochinois au vol et leur poser trois questions, dans l'ordre :

1) Principal problème rencontré sur scène?
2) Le concert idéal?
3) Est-ce que tourner apporte quelque chose?

Dominique Nicolas :

1) Mon seul problème est celui de la qualité du son parce que je suis tellement exigeant que je suis rarement satisfait.
2) Simple Minds il y a trois ans à Paris (Mutualité? NDR). Ils ont trouvé le compromis idéal entre le son, l'intensité et le spectacle.
3) J'avoue préférer le studio mais il y a le plaisir de sentir une salle qui s'éclate et l'envie de donner encore plus.

Stéphane Sirkis :

1) Aucun.
2) Les Clash à la Fête Rouge en 1978.
3) Le contact avec le public.

Nicola Sirkis :

1) Pendant, aucun : avant, un trac pas possible!
2) Thompson Twins à l'Hammersmith Odeon en 1984. Pas exactement ce que j'aime au niveau de l'émotion mais un show magnifique.
3) Une récréation que nous payons très cher sur le plan du travail mais qui permet d'être vraiment avec le public.

Dimitri Bodianski :

1) J'ai une angoisse, c'est que le PCM s'arrête.
2) Kid Creole au Palace en... (silence)... 1982, je m'en souviens, je passais mon bac.
3) Vachement de choses! D'une part beaucoup de travail de répétition qui permet de progresser dans la pratique instrumentale et, ensuite, une reconnaissance immédiate de ce travail.