Le péril rock

Pour la première fois, un magazine offre sa couverture et consacre un grand reportage au groupe Indochine. Ce n'est pas un hasard. Jusqu'à présent, seul le groupe Téléphone pouvait nous faire croire que la France possédait bien le rock'n roll au rayon de sa propre culture populaire.
Aujourd'hui avec Indochine en tête, un autre phénomène apparaît : la percée du rock dans les médias trustés par les valeurs traditionnelles ou les "coups" montés par quelques dents longues soigneusement aiguisées du Dieu mercantile de la planète show-biz.
"L'aventurier", un tube classé sans honte à la première place des hits-parades, s'offre ses disques d'or. Derrière eux, on se bouscule au portillon : Bandolero, Via viva, Étienne Daho, Bill Baxter, Regrets et demain Freddie La Rocca triomphent, laissant "Vladimir Ilitch", "Pense à moi quand même", "What a feeling" ou "Coeur de rocker" perplexes. Indochine, fier de son succès ose se débarrasser de la carapace complexante des bouseux du rock.
Leur nouvel album "Le péril jaune" prouve qu'ils ne sont pas le groupe d'un seul hit et derrière eux se profile un public de plus en plus large. Musique énergique, visuel fort, Indochine, une valeur sûre de demain. "Le péril jaune" risque d'ici quelques mois de devenir, face aux institutions établies, "le péril rock".
NUMEROS I aime les défis comme les conquêtes et se
sent prêt dès maintenant à assumer le déclenchement de cette
nouvelle bataille.
Quelles leçons tirez-vous du succès de "l'aventurier"?
Content mais... fatigués! (rires!) On n'a pas tellement eu le temps de s'en rendre compte... de réaliser! Par contre on s'est dit aussitôt : "C'est pas le moment de nous endormir sur nos lauriers!".
Et c'est ainsi que, dans la foulée, le second album fut enregistré. Quand "L'aventurier" a commencé à marcher, il y eut chaque jour, des télés, des interviews. Sans arrêt. Des vacances? Quelques jours seulement.
L'OLYMPIA ÉTAIT UN GRAND RISQUE
Était-il vraiment utile de sortir le second album tout de suite?
"L'aventurier" date de décembre 82. On avait besoin d'autre chose. Certains groupes traînent le même 30 centimètres deux ans...! nous ne le voulions pas.
Ce n'est pas non plus un coup de tête : le studio était retenu depuis longtemps avant que l'on sache que le premier album aurait du succès. Le prochain trente ne sera pas aussi rapide à sortir (Oct. 84 ou Fév. 85).
Et les leçons
de cette soirée unique à l'Olympia?
L'album est sorti 5 jours avant et beaucoup de gens connaissaient déjà les nouvelles chansons... L'Olympia était un grand risque. On ne devait pas se tromper. Il fallait qu'il y ait du monde. Un quitte ou double!
On a eu beaucoup de chance. Le public était chaleureux. L'Olympia : on devait déjà s'y produire en juin, mais à l'époque il y avait les grands concerts de Bowie, de Stewart... Les producteurs n'ont pas osés débloquer les fonds pour cette période-là. Il fallait attendre la sortie du nouvel album, surtout qu'entre temps, "L'aventurier" était devenu un tube.
Il y a quatre mois vous disiez "Tout le monde nous attend au virage avec le second disque". Aujourd'hui, si j'en crois tous les critiques : "Indochine a exploité le filon de "L'aventurier" à 100%". Qu'en pensez-vous?
Beaucoup de titres ont été créés au temps du premier trente. La plupart des groupes mettent 2 à 3 ans pour composer un album, nous, nous l'avons fait en un mois!! Par rapport au premier il est plus mûr et mieux fait. Il y a des titres plus lents comme "Okinawa" d'autres plus funky comme "Kao-bang". Au niveau des textes, beaucoup nous disent "encore la Chine, toujours la Chine"!
Le premier album était basé sur la B.D. et l'aventure. Le second sur l'exotisme avec un visuel très cinématographique. Ainsi chaque album est conçu comme une nouvelle aventure, c'est pour cela que l'on enregistre une "ouverture" et un "final", un peu comme un livre que l'on ouvre et que l'on referme. Le troisième sera par contre, radicalement différent.
J'aimerais justement, que vous me parliez de ce travail de préparation avant et pendant l'enregistrement.
Il y eut deux mois de préparation pour composer la maquette. On avait déjà 5 titres mais on voulait les retravailler, les arranger, les peaufiner. Il fallait commencer par là. Les autres titres sont venus après...
Dominique avait des extraits sur bandes qui sont d'ailleurs rapidement devenus des chansons. On réalise le son chez nous. Ce son maquette que l'on réalise est d'ailleurs presque celui du disque. On arrive donc en studio avec un travail déjà très arrêté et bien défini.
Auparavant nous avions investis dans du nouveau matériel : beaucoup de synthétiseurs, de nouvelles chambres d'échos pour les guitares. On est parti en Angleterre avec une quinzaine de titres, l'idée générale du disque, le titre de l'album et l'image à donner. Tous les sons synthés ont été travaillés là-bas, comme certains textes d'ailleurs.
Pourquoi
Londres?
Normalement on devait enregistrer en France et mixer en Angleterre.
À l'époque de toutes nos télés, on cherchait un studio. Nous en avons visité certains en Belgique et en France, mais ils ne nous plaisaient pas.
On ne voulait pas que des gens puissent avoir la possibilité d'entendre des titres inachevés. Notre producteur et notre maison de disques n'ont écouté le disque qu'une fois terminé.
L'ingénieur du son nous proposa alors un studio en Angleterre qu'il connaissait. On habitait sur le lieu de l'enregistrement. Cela nous permit d'être moins distrait, de moins nous éparpiller et d'avoir des horaires de travail beaucoup plus larges. On pouvait bosser 15 heures.
Chacun avait son rythme. Pendant que Nicolas enregistrait sa voix d'autres dormaient. Dimitri lui, enregistrait son saxo à 5 heures du mat. Une bonne méthode de travail très différente de celle que l'on peut vivre à Paris, avec des horaires fixes, métro, taxis etc. De plus nous voulions travailler avec Simon Skolfield qui est Anglais.
On s'est bien amusé mais on a aussi beaucoup travaillé : il fallait que le disque sorte avant les fêtes de fin d'année. Donc pas de temps à perdre ou à se disperser avec les conseils des uns ou des autres. Peut-être une erreur de travailler ainsi mais je pense que l'on s'en est bien sorti.
NOUS AVONS L'ÂGE DE NOTRE PUBLIC
Qui est Simon Skolfield, et quel est son apport?
On l'a découvert l'année dernière au mixage de "L'aventurier". À l'époque nous avions de gros problèmes avec les ingénieurs français. On l'a fait venir d'Angleterre tout à fait par hasard. Il s'est trouvé qu'il avait les mêmes idées que nous.
Si tu écoutais le mixage français de "L'aventurier" tu n'en croirais pas tes oreilles. Nous n'avons pas besoin d'un producteur artistique comme Quincy Jones (pour Michael Jackson). Les sons, les structures, les chansons, on les a.
Par contre, on a besoin de quelqu'un qui sache faire éclater nos sons. Ce qui manque en France, ce sont de bons ingénieurs du son très motivés... Simon l'est. Il nous suit partout. C'est lui qui régla le son à l'Olympia. Il va d'ailleurs s'installer en France.
Si vous n'avez pas de producteur artistique vous avez, par contre, un producteur exécutif, Didier Guinochet dont on a parlé récemment.
Oui, il a été récompensé au "Disco d'Or 83" comme "meilleur producteur". Didier est producteur exécutif. Il nous a découvert au "Rose Bonbon" lors de notre premier concert. C'est lui qui apporte l'argent.
Il a tout de suite voulu nous signer un contrat et depuis il a vraiment beaucoup travaillé avec nous. Par contre au niveau de la création, de la musique, du concept comme du look, il nous laisse carte blanche et entière liberté. C'est pour cela que je te disais : "Il n'a écouté aucun titre avant que le disque ne soit terminé".
Dominique,
une question revient souvent : quel est ton secret pour obtenir
ce son de guitare et plus généralement celui du groupe?
(rires...) Même Johny Hallyday est intéressé (dixit Nicolas).
Je n'ai pas de secret. Je n'ai pas de technique de jeu très poussé puisque je ne suis pas musicien de studio. Cela ne fait que 10 ans que je joue de la guitare. J'essaie de jouer simple et efficace.
Au niveau du son, je m'applique. J'aime bien les sons très cleans. Je me souviens à l'époque de l'enregistrement de "l'aventurier", l'ingénieur du son avait été très surpris.
Le truc, c'est qu'il passe beaucoup de temps à trouver les sons (dixit Nicolas). C'est un travail de recherche pour éviter de faire "guitare normale". Cela dépend aussi du grattage de corde, de l'application des mains.
Sans parler du vibrato mais... (rires) c'est ça le génie! Je voulais arriver à cela parce que je trouve que tous les groupes français sons souvent pareils : il n'y a que synthés ou guitares. Dans cet album le mélange est bien dosé.
Un mélange de sons d'époque avec ceux actuels. La guitare amène de la chaleur... comme la voix de Nicolas. On ne voulait pas devenir un groupe synthé. On s'en sert uniquement au niveau des fréquences basses et de la basse.
Simon a essayé de ne pas les faire sonner comme des synthétiseurs. On les met en stéréo, et l'on essaye de retrouver les sons chinois (flûte chinoise, de macumba, de petit piano chinois).
Lors de notre dernière rencontre vous disiez : "nous voulons toucher le public des teenagers et des enfants". D'après vous est-ce les textes ou la musique qui les touchent le plus?
Le look du
groupe! Beaucoup ont aimé les paroles de "L'aventurier".
C'est un phénomène purement teenager. De plus nous avons leur
âge (bien que notre public rajeunisse de plus en plus). Notre
public, celui que nous sommes sûrs d'avoir est celui des
adolescents à partir de 15 ans, et nous voulons le garder.
D'après le courrier on sait que les moins de 15 ans arrivent difficilement à assister aux concerts Rock. En Angleterre par contre, si tu vas à un concert de Culture Club ou de Duran Duran il y a vraiment un public de mômes.
Notre rêve : parvenir à faire venir ces moins de 15 ans à nos concerts pour leur faire découvrir le rock qu'ils ne connaissent que par la radio et la télé.
En tournée on joue tous les soirs à 20 heures dans le centre des villes pour que ce soit accessible au plus grand nombre. On essaye aussi de surveiller les prix : lorsqu'ils sont trop chers, on fait venir un autre groupe en première partie.
ON FAIT D'ABORD UNE MUSIQUE QUI NOUS PLAÎT
Traditionnellement, les premières parties dans les concerts Rock se passent assez mal. Êtes-vous malgré tou favorable à cette formule?
Ben... oui! On a fait des tas de premières parties où ça a été dur! Mais maintenant, on reçoit plein de courrier des jeunes : "il faut aider les jeunes". Passer dans une région sans accepter un type local serait mal venu.
C'est comme cela que nous avons réussi, en faisant les premières parties de "Taxi Girl", "Depeche Mode", "Orchestral manoeuvre"... et chaque fois on avait des rappels. Jouer devant plein de gens n'a jamais fait de mal à personne. Il faut prendre le risque, de toute façon.
Au moment où pas mal d'artistes, seuls ou en groupes, parlent de latinité... de redécouverte de notre patrimoine musical, vous, vous exploitez le filon chinois. Est-ce un hasard ou une volonté d'aller encore plus loin?
Oui! Il y a une mode africaine. D'après le magazine
chic "Gloria" il est bon ton d'être noir. "Indochine"
ne veut pas être l'expression culturelle d'un seul pays.
Le prochain album sera peut-être un "Country" (rires...) "Dizzidence politik" est baigné par l'influence espagnole. Très flamenco.
Il ne faut pas perdre de vue que le rock est une forme d'expression musicale internationale, et ce, depuis longtemps déjà. Il s'accomode de toutes les sonorités comme de tous les folklores. Cela dit, je ne pense pas que dans les prochaines années, tout puisse sortir des pays Latins.
Les ingénieurs de son Anglais sont intéressés par ce qu se passe en France, la preuve : Simon Skolfield vient s'installer chez nous. Je pense plutôt qu'il est plus juste de reprendre l'idée de Boy Georges aux débuts de Culture club qui disait : "Le rock peut et doit être une assimilation de toutes les cultures musicales", (ce qu'ils réussisent bien, entre parenthèses).
Il n'y aura donc pas un pays ou des pays pour innover. À partir du rock chaque pays peut apporter sa contribution. Exemple l'Espagne ou le Portugal sont très en retard par rapport à ce qui se passe aux U.S.A., en Angleterre et même en France. Ils n'ont d'idées novatrices que celles, améliorées, exploitées dans les pays Anglosaxons.
Le fait de vivre de votre musique, change-t-il quelque chose à votre manière d'écrire?
C'est un risque! Une des raisons qui fait que nous ne voulions pas de gens extérieurs pour l'enregistrement de l'album. En composant l'on se dit : "Il faut d'abord penser à faire de la musique qui nous plaise, à nous". Dans cet album tous les titres nous plaisent vraiment. Si l'on devait déjà concéder au commercial ou à l'argent... vaudrait mieux arrêter tout de suite.
Inconsciemment pourtant, ce déclic fâcheux peut s'opérer. Imagine que dans... deux ans par exemple, ce que nous aimons ne corresponde plus du tout au goût du public? Cela dit, j'ose espérer que grâce aux fortes personnalités de chacun, nous ne tombions pas dans ce piège. "L'aventurier" classé comme un, tube aujourd'hui a été initialement joué dans des clubs devant... 10 personnes.
Et votre carrière internationale, y pensez-vous toujours?
On y pense! On se bat avec notre maison de disques pour en avoir les possibilités. Dès le départ nous avons demandé à ce que le disque soit distribué un peu partout. L'an passé nous nous sommes battus pour qu'il le soit en Belgique et en Suisse.
On a eu raison puisqu'il a très bien marché. La plupart des pays seraient d'accord pour nous accueillir si nous faisions en version anglaise de nos textes. Pour le moment nous ne sommes pas très chauds.
En effet : si les Anglais ont aimé nos chansons en studio, c'est donc que le français n'est pas handicap "le péril jaune" vient de sortir (en français) dans les pays scandinaves, en Allemagne et en Hollande (où ça démarre bien).
En objectif, le Canada et l'Angleterre après, mais ce qui nous excite le plus ce sont tous les pays d'Extrême-Orient et l'U.R.S.S. pour y donner des concerts, et en général partout où le rock n'est pas présent, comme chez nous.
NOTRE
AVENIR NE NOUS PRÉOCCUPE PAS
Et si je vous demandais : "faites un Zoom 83 comme Numéros I", qu'est-ce que cela donnerait?
Pour les Français : "Regrets", "Bandolero", "Indochine", "Joe Lemaire"; Et de nous rendre compte qu'en fait, les mentalités n'ont guère changé. Le groupe marche donc, il est critiqué par les parisianistes qui proclament : "Indochine? De la musique populaire pour mômes!"
Aux yeux des "branchés" un disque qui est un disque d'Or n'est plus bon... Le groupe n'est plus crédible!
Je suis presque sûr que "Regrets" va connaître les mêmes déboires, surtout qu'au départ c'est un groupe Rock découvert par Vincent Lamy. Aujourd'hui "Regrets" c'est... plus commercial qu'"Indochine", donc les magazines-rock taisent le phénomène.
Si je vous demande de choisir entre "Coup de chapeau" chez Guy Lux et "un spécial Echo des bananes", en admettant que cette émission existe toujours : laquelle choisiriez-vous?
On fera "Coup de chapeau" chez guy Lux, avec Vincent Lamy comme invité. Il n'y a aucune honte à être au générique d'une émission de Guy Lux ou de Michel Drucker. Certes, ce sont des "institutions". Drucker fait une émission de prestique qui ouvre pas mal de portes. Il nous arrive de suivre son émission parce qu'il y a aussi du Rock.
Pour votre public de "branchés", n'est-ce pas une "trahison" que d'accorder une interview à un magine de jeunes?
Si, bien sûr! Le fait que l'on puisse nous voir dans "Salut" et "Numéros I" fait sursauter des gens. Cela dit, nous travaillons pour notre public qui lui, n'est pas dérangé de lire un papier sur Indochine dans Numéros I. Normal que nous ayons notre place dans ces journaux-là à côté de François Valéry ou de Sophie Marceau.
C'est cela un journal de Teenagers comme ils existent en Angleterre. Ils regroupent des tas de chanteurs, de groupes d'horizons comme de courants différents. Une fois de plus, en France, il semble que l'on est encore loin de cette vision des choses.
La nostalgie des années 60, cela vous dit-il quelque chose?
Nous ne sommes pas des nostalgiques. Nous n'avons pas vraiment d'idoles. Par contre on peut dire que nous sommes les "Pirates" ou Danny Logan (des années 60). Nous réunissons un public très varié, du rocker au punk en passant par le skinhead et le minet.
Lorsque le mouvement punk a éclaté, nous avons eu très peur : peur qu'il y ait une "classe" par public. Grâce au groupe "Clash" qui a intégré dans sa musique le disco et le funk, ce type de musique s'est ouvert à tout le monde...
Savoir que votre année est déjà bouclée, toute tracée, n'est-ce-pas un peu angoissant? Comment, dans cette perspective, voyez-vous l'avenir?
Pour toi aussi ton année est tracée! (rires). C'est pareil! Nous ne sommes pas complètement prisonniers. Travailler jusqu'en octobre, nous permettra d'enregistrer un autre album. C'est se donner les moyens de faire de la musique : celle que l'on aime.
Sincèrement je crois que l'on avait envie de cela. Quant à l'avenir immédiat ou futur?... Je n'en sais trop rien. Une multinationale Indochine? (rires).
À court terme, notre année c'est la tournée prévue et la promo de l'album. Sinon... notre avenir en soi n'a jamais été une de nos grandes préoccupations. C'est en cela que l'on est resté punk et "no future".