Indochine : le rock français qui s'exporte

De g. à dr. : Nicolas, Stéphane, Dominik et Dimitri, quatre garçons dans le vent à l'assaut des bastions anglo-saxons.

Ils ont commencé à jouer et à chanter pour le plaisir. Ils ont continué, pour le plaisir. Mais aujourd'hui, ils sont devenus des célébrités, même au-delà des frontières. Les choses deviennent sérieuses mais le plaisir demeure.

"Huit fois sept mille six cents personnes. Huit fois sept? Combien ça fait, au fait, huit fois sept?" Nicolas compte sur ses doigts le nombre de spectateurs qui viendront les voir en février au Zénith. Car leur spectacle, initialement prévu au Palais des Sports, a dû être transféré dans une plus vaste salle à cause de la demande.

Ils auront commencé par l'Europe, en janvier, et la Suède où ils connurent leur premier succès. En avril, après leur tour de France, ils prendront la route du Canada, où leur "Troisième sexe" à fait un tabac, puis du Pérou, où leur dernier album "live" les a introduit.

Car Indochine, ce n'est plus seulement le premier groupe de rock français (depuis la dislocation de "Telephone"), c'est celui qui, pour la première fois, s'exporte remarquablement bien : leur quatrième trente centimètres, "7 000 danses", est sorti en octobre dans vingt-sept pays différents.

Les seuls à rechigner sont les Anglo-saxons qui, à l'exception de l'Australie, ne supportent que les versions anglaises. "Pourtant, à Londres où nous enregistrons, on nous dit que notre son les intéresse. Mais faire de l'anglais pour des raisons commerciales et vendre nos disques comme des pots de yaourt, ce n'est pas notre genre!"

Car, en plus, ils se payent le luxe de faire dans le "sans concession", et tant pis si le clip des "Tzars" (réalisé par le dessinateur Marc Caro) est interdit par la censure en Allemagne et en Italie. "À cause de la présence du pape et de celle de Hitler, précise Nicolas. Mais, à l'exception de quelques pays, je ne vois pas grande différence entre les dictateurs et les gens de pouvoir."

Pourquoi rechercher le passé nazi quand on a moins de trente ans et d'autres oppressions à se mettre sous la dent? "Il y a Reagan, aussi! On a hésité à mettre plus d'hommes politiques d'aujourd'hui, puisqu'on allait beaucoup les voir avec la campagne électorale : la télé est déjà irregardable, envahie par les pubs, maintenant ça va être vraiment dur.

Dans le passage sur Hitler, c'est le petit lézard qui est important, le petit lézard qui fait le langage gestuel des sourds-muets : ça signifie que ces discours ne sont pas si lointains, il y a toujours des gens qui s'y laissent prendre, et il s'agit de ne pas rester sourd."

Eux, en tout cas, ne ferment pas l'oreille aux appels à l'aide. Engagés sans tambour, ni trompette, ni publicité auprès des Restaurants du coeur, de la Fondation Balavoine, ou de Médecins du monde, ces tenants du rock soutiennent que la musique adoucit les moeurs : "On est plus tolérant et fraternel quand on fait de la musique que quand on fabrique des armes."

Mais la récupération de l'entraide dans le monde les agace un peu : "Ça devient une mode, et on arrive à un supermarché de la fraternité qui lui enlève beaucoup de son crédit."

Ils vont parrainer d'autres groupes

Ils ont pris avec le succès le goût de l'indépendance. Ce sont eux qui décident, pour eux, et pour tout. Ils sont assez de quatre pour confronter différents points de vue. "Il y a des coups de gueule, bien sûr, et c'est passionnant, justement que, tout en nous rejoignant, nous ayons chacun des personnalités assez fortes et différentes."

Ils ont donc constitué leur propre société d'édition, Indochine Musique, qui pourrait bientôt se mettre à parrainer d'autres groupes. "On n'a pas envie que ce soit une histoire de tiroir-caisse, mais bien un coup de pouce à des gens qui nous séduisent."

Pour commencer, chaque fois que c'est possible, ils prennent un groupe local en première partie de leurs concerts en province.

Reconversion? Ils disent depuis longtemps qu'Indochine, ce n'est pas pour toujours. "Ça ne nous fait pas peur, on aura vécu quelque chose de très très bien dans notre vie. Et on ne se voit pas faire encore du rock à quarante ans."

Ils en ont vingt-neuf, et ont sans doute oublié qu'il y a quatre ans seulement, ils mettaient la limite à trente ans...