Le baiser des aventuriers

INDOCHINE : "Militant"

Nous n'avons aucune leçon à recevoir de personne.

Secoués par le tumulte du semi-échec de ses "7 000 Danses" (deux fois moins d'albums vendus que son prédécesseur "3", ce qui fait quand même 400 000 exemplaires, les Indo semblaient s'être satellisés en orbite d'observation au-dessus de cette vieille planète rock comembert en proie aux plus vives mutations.

Atomisation de la formation rivale Téléphone, invasion mutante du CD, raz de marée des groupes alternatifs jusqu'à leur OPA par quelques A and R raider de majors, tandis qu'Indochine restait en stand-by, le paysage binaire vivait sans doute un de ses bouleversements majeurs.

Et comme un roman de Jules Vernes, après deux ans de vacances et de gigs en folie aux Antipodes, le groupe mène sa perestroïka.

Le camarade Dimitri quitte le Comité Central, Indo groupe dorénavant "asexué" rejette en bloc la coûteuse odyssée en Fairling de "7 000 Danses" pour renouer avec ses premiers synthés et sa philo Tintin reporter.

Enregistré à Paris, mixé à Nassau, bourré d'instruments hétéroclites, d'invités variés, d'harmonies et d'insolence, "Le Baiser" devrait surprendre les indomaniaques pour séduire les indophobes.

Nicola Sirkis : "Nos derniers concerts au Pérou ont carrément tourné à l'émeute avec auto-pompes pour dégager la foule. Nous sommes restés bouclés dix-sept jours à l'hôtel assiégés par la foule, sans compter les menaces du gouvernement pour nos textes et le bordel qu'on leur causait. À ce stade nous avons carrément flippé.

De retour à Paris, aller faire une chanson en télé nous paraissait dérisoire. On ne s'est pas vus pendant six mois et Indochine a vécu pas mal de changements comme le départ de Dimitri. C'est une amitié que nous avons perdu, mais il était de moins en moins disponible pour le groupe. Tout s'est réglé d'un commun accord."

Philippe "Bunker Palace Hotel" Eidel qui a co-produit l'album n'en est pas sa première aventure avec vous.

N.S. : "Philippe a fait le premier album avec nous comme claviers additionnel et les deux suivants comme co-producteur. On ne l'avait pas pris pour "7 000 Danses" car on ne se voyait plus à l'époque.

Dominique voulait qu'on rebosse avec lui, moi j'étais un peu réticent au début car je craignais qu'il n'aille pas dans la même direction que nous. Mais il venait de signer deux somptueuses musiques de films dont le Bilal avec les Voix Bulgares."

Dominique Nicolas : "En fait il respecte nos couleurs et nos feelings pour faire un album simple sans s'engluer dans des délires technos comme dans "7 000 Danses" où nous avons passé trois mois à programmer un Fairlight.

On a retrouvé nos vieux synthés plus humains et chaleureux que les nouvelles bécanes et leurs sons gimmicks livrés clefs en main.

Sur l'album on découvre aussi bien des musiciens classiques que l'écossais et Silencers Martin Hanlin ou un joueur de santour iranien, c'est Eidel qui vous a ainsi entraîné vers the sono mondiale side of the road?

N.S. : "Le terme est un peu mode, mais depuis le début nous avons toujours essayé, c'est vrai avec plus ou moins de bonheur, de mélanger au rock des sons plus exotiques."

Au tournant des 90's vous retrouverez une situation bouleversée par la montée de nouveaux groupes à succès, est-ce motivant pour vous?

N.S. : "C'est très motivant. Lorsque nous avons reçu ce télex de l'AFP en 86 qui annonçait que Best avait sacré Indochine groupe N°1 on a commencé à avoir un sacré lézard car cela ne nous intéressait pas du tout d'être les premiers.

Puis il y a eu toute cette période où l'on nous a fait comprendre qu'avec les Mitsouko, Daho ou Niagara nous étions d'affreux commerciaux corrompus par le showbiz. Il n'y avait que les purs, les durs, les indépendants qui restaient clean.

Résultat des courses, je crois que nous n'avons aucune leçon à recevoir de personne. Depuis 80 c'est Indochine qui décide et lui seul pour les disques, les clips et tous les machins alors que personne ne misait sur nous et en 90 nous sommes encore là."

Pourtant même s'il le camouflait sous des références "jeux de pistes" le groupe n'a-t-il pas toujours développé un côté militant?

N.S. : "Lorsque j'ai entendu le premier LP des Bérus, je me suis dit : "on n'a plus rien à dire". Quand tu lis "Hors La Loi" et "L'empereur Tomato Ketchup" on retrouve les mêmes références, même si c'était de manière plus imagée chez nous.

Depuis 86, j'ai choisi d'écrire des trucs plus ésotériques, plus symboliques. C'est vrai que nous sommes militants, mais nous avons toujours su refuser toutes les crémeries. Lang ne nous a pas aidé à aller jouer au Pérou ni Tartempion pour la Suède, nous ne devons rien à personne.

Je prétends pas que nous soyions blancs comme neige; nous avons sans doute commis quelques erreurs comme trop s'afficher dans les magazines de jeunes, mais jamais aucun pouvoir ne nous a atteint ou manipulé."

Et cela ne vous empêche pas d'ouvrir vos gueules?

N.S. : "Il y a justement un sujet qui me donne envie de l'ouvrir, c'est que je réalise qu'en août 81 juste un mois avant le premier concert d'Indochine j'étais à l'armée en train d'avaler des Tranxènes pour me tirer de là en TS et faire ce fichu concert.

Au bout de dix ans de socialisme, il y a toujours ce Service National obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 25 ans. Ça n'est pas un secret, beaucoup ont envie de faire leur armée; et bien qu'ils la fassent, mais les autres... est-ce bien raisonnable que tant de jeunes continuent à jouer avec leur vie pour s'échapper?"

Contacté par une chaîne de TV pour compiler des témoignages sur ce thème, Nicola a trouvé son nouveau cheval de bataille.

Quand à Dominique, il reste intarissable sur les mystères de la pêche à la mouche qu'il pratique à demi-immergé dans nos rivières. Stéphane va bien, merci pour lui. Indo n'a décidément pas fini de chiner.