Indochine des aventuriers au Pérou

Nicola, Stéphane, Dominik et Dimitri au Pérou. Pas vraiment pour des vacances... mais pour découvrir, avec surprise, qu'ils sont là-bas les stars musicales n°1! Pierre Terrasson, pour Salut!, était sur place!

Lima. Pérou. Amérique du Sud. 1986. Dans le bureau de Miss Virrey, il fait chaud. Ventilateur à grosses pales. Une jeune fille décachète des gros colis en provenance d'Europe.

Ils sont remplis de disques. Un seul exemplaire de chaque nouvelle production. La maison Virrey est une entreprise familiale, une firme de disques. C'est elle qui presse et distribue les catalogues internationaux des grosses boîtes occidentales.

La jeune fille qui est la directrice artistique, écoute, par réflexe professionnel et par acquis de conscience, toutes les nouveautés étrangères.

De toute façon, au Pérou, il n'y a que les groupes de langue espagnole qui arrivent à se placer dans les charts nationaux. Madonna ou U2 ils ne connaissent pas, les Péruviens. Pourtant, sur la platine, elle vient de poser un 45 tours qui lui fait tendre l'oreille, "3e sexe", Indochine. Elle craque.

Elle branche immédiatement l'un de ses potes, programmateur sur l'une des grosses radios péruviennes. Lui aussi craque. Ils décident de faire un test. Il matraque gentiment "3e sexe" sur les ondes, et la maison Virrey sort le 33 tours "Live au Zénith"...

En quelques mots cet album se vend à 150 000 exemplaires (chiffre record pour ce petit pays) et Indochine devient un groupe idolâtré. Fin du premier acte.

Apprenant leur phénoménal succès au Pérou, les quatre Indochinois ne restent pas de glace et l'envie, d'aller rendre visite à leurs nouveaux fans de l'autre bout du monde, les titille. Il y a huit mois, commence donc la mise en place et l'organisation d'une tournée d'Indochine au Pérou.

À la base du projet : l'Alliance française, la compagnie Air France et un producteur local. Une grande première. Ce sera la première fois (hormis la visite discrète du groupe français Cyclope) qu'un groupe étranger viendra se produire au Pérou.

Événement national qui, bien vite, déborde du cadre strictement musical pour empiéter sur la vie politique du pays. Ainsi, dès les premiers jours d'avril, alors que tout est déjà organisé, débute une polémique à propos d'Indochine, au sein même du gouvernement.

Car certains députés s'insurgent contre la venue des quatre petits Français, condamnant leurs textes jugés amoraux et le coût financier de leur voyage! Face à eux, d'autres députés soutiennent mordicus le camp des pro-Indochinois.

Les journaux en font leurs choux gras. À la une des quotidiens, on peut lire : "Indochine doit-il venir au Pérou?". Finalement, la réponse fut oui. Fin du deuxième acte.

Le dernier dimanche d'avril, Nicola, Dominik, Dimitri et Stéphane, leurs deux musiciens additionnels, Jean-Mi et Diego (batteur et bassiste), leurs six techniciens (et leurs trois tonnes de matos, le minimum vital technique) embarquent à bord d'un long courrier.

Dix-neuf heures de vol plus tard, ils atterrissent à Lima. Ils sont nazés, crevés. À peine sortis de la carlingue : premier choc, la chaleur. 25° dans les naseaux. Second choc, là, en bas de la passerelle, ils sont mille cinq cents fans à les attendre en hurlant!

Une colonne de keufs, casques et matraques à la main, vont les faire refluer. Les caméras enregistrent la scène. La télévision péruvienne diffuse en direct l'arrivée du groupe. La bande indochinoise se rue dans les limousines qui les attendent et va direct à l'hôtel. Dès lors, jusqu'aux concerts du vendredi et du samedi suivant, ce sera l'état de siège.

En permanence, au pied de l'hôtel, une cinquantaine de groupies font le pied de grue. Au moindre mouvement de la bande des quatre, une centaine d'autres fans viennent rejoindre cette avant-garde.

Au moindre passage sur la terrasse des chambres, de Nicola, Stéphane, Dominik ou Dimitri, c'est cent cinquante poitrines qui se mettent à gonfler et à hurler.

La première tentative de sortie sera couronnée de succès. En limousine protégée, ils vont réussir à se rendre à la conférence de presse organisée en leur honneur pour leur remettre quatre disques platine!

Deux cent cinquante journalistes (télé, radios, presse) sont présents! Un record (même une conférence de Stevie Wonder ou Bowie à Paris ne ratissent pas aussi large!).

La deuxième tentative de sortie se soldera, par contre, par un échec. Décidant d'aller faire une séance photos sur la place des armes de Lima, ils furent obligés de quitter le lieu au bout d'une minute et demie.

Malgré la présence des flics, la session photographique allait tourner à l'émeute! Chacun voulait toucher les musical-heroes! Retour à l'hôtel dare-dare.

Troisième et quatrième sorties : les deux premiers concerts dans la plus grande salle de Lima, l'Amauta. Douze mille personnes chaque soir.

Pour accéder aux backstages, c'est à coup de lances à incendie que la police à dû faire dégager les grappes de groupies. Le dimanche, harassés d'une semaine passée enfermés dans l'hôtel, les quatre complices décident de se faire la belle et de se faire une excursion à Macchu-Picchu.

Ambiance "Tintin et le temple du soleil". Départ prévu pour le lendemain. Mais le soir même, le journal télévisé annonce l'excursion d'Indochine et conseille à la population de leur faire un accueil délirant. Dominik et Nicola craquent.

Ils décident de partir avec Dimitri dans la jungle. Seul Stéphane aura le courage d'affronter une nouvelle fois leurs fans...

À mille bornes de Lima, au bord du fleuve Amazone, se trouve la ville d'Iquitos. Trois jours de détente pour les trois larrons avec au programme, balades dans la jungle (bonjour les moustiques), pêche (pour Dominik), ski nautique (pour Dimitri) et lecture au soleil (pour Nicola).

Jeudi : retour à Lima et rencontre avec le fan club local (quatre cents personnes triées sur le volet). Moments d'émotion intense. Puis retour à l'hôtel-prison jusqu'aux nouveaux concerts du vendredi et du samedi...

Deux jours plus tard, le lundi, c'est le départ. Incognito. Personne n'est prévenu. Pas question de se retrouver avec trois millions de fans sous les roues de l'appareil...

Vingt et une heures de vol plus tard (c'est plus long au retour qu'à l'aller), les Indochinois posent le pied sur le sol parisien. Les vacances peuvent enfin commencer...