Indochine au Pérou : Nicola raconte...
Depuis
la fin de la tournée française, des rumeurs racontent tout ou n'importe
quoi sur Indochine. Il était temps de rétablir toute la vérité
:
- Vrai qu'Indochine s'est produit quatre soirs devant 15.000 personnes au Pérou, soit 44.000 spectateurs.
- Vrai que "7.000 Danses" est sur le point d'être certifié platine.
- Vrai que le groupe vient de remixer "La Chevauchée des champs de blé", son nouveau 45T, et va en tourner le clip.
- Vrai que Nicola, Dominik, Stéphane et Dimitri passeront une bonne partie de l'été à préparer leur cinquième album.
- Vrai que le groupe poursuivra sa tournée sur plusieurs continents l'année prochaine.
- Vrai que vous pourrez voir des images de leur tournée au Pérou dans un spécial "Enfants du Rock" à la rentrée.
En attendant, Nicola raconte cette fabuleuse Indochine-mania au Pérou.
"Depuis la tournée scandinave de 1986, nous croyions de plus en plus au potentiel international d'Indochine. Notre album live au Zénith est d'ailleurs sorti dans plusieurs pays. C'est alors que, par l'intermédiaire de l'Espagne, une maison de disques péruvienne s'y est intéressée.
En quelques mois, nous en avons vendu 160.000 exemplaires, sans avoir fait aucune promotion au Pérou! Pourquoi Indochine? Pourquoi le Pérou? Je ne saurais pas te répondre, nous en avons été les premiers surpris!
Mais à la sortie de "7.000 Danses", nous avons demandé qu'il soit distribué dans ce pays. Nous en sommes à 60.000 albums vendus. Comme le phénomène prenait de plus en plus d'ampleur, nous avons décidé d'organiser une tournée au Pérou.
Et aussitôt la venue d'Indochine y a été présenté comme un événement national, du même type que le concert de Madonna l'année dernière en France. Et nous n'étions pas au bout de nos surprises..."
NOTRE ARRIVÉE
"À notre arrivée à Lima, l'aéroport Jorge Chaves était envahi par des centaines de fans en délire qui nous attendaient jusque sur la piste. Nous sortions d'un voyage de vingt heures et n'avions jamais mis les pieds en Amérique latine. Imagine le choc!
Pour nous protéger, une escorte de militaires casqués, matraques à la main. Ils ne vont plus nous quitter de tout le séjour, et il faudra bien nous y habituer. À Lima, c'est l'automne mais la température reste élevée.
Les premières images fortes que nous recevons sont celles des bidonvilles que nous traversons pour nous rendre à l'hôtel. La ville souffre de pauvreté et de surpopulation. Au Pérou, la misère sociale est telle qu'il n'est pas rare que les gens meurent de faim.
Nous avons été très vite contactés par des associations de bienfaisance mais il aurait été trop facile de se donner bonne conscience en aidant quelques cas particuliers. Toutes les oeuvres humanitaires étant politisées, il nous a fallu finalement agir officieusement..."
L'AFFAIRE INDOCHINE
"Notre venue avait été précédée par une polémique. Un député du parti gouvernemental PRA, Abdon Vitchez Melo, avait demandé qu'on nous interdise l'entrée du pays.
Il prétextait que nous venions pour piller le pays en demandant 500.000 dollars et que nos textes étaient pornographiques!
Il a aussitôt été désavoué par le gouvernement et le responsable de l'institut national de la Culture s'est fait fort de lui répondre en affirmant : "La musique d'Indochine est l'expression vive de la jeunesse..."
Mais nous n'avons en aucun cas eu de contacts avec les dirigeants, qui ne sont même pas venus au concert. Il n'y a eu ni rencontre officielle ni tentative de récupération.
UN ACCUEIL DÉLIRANT
"Nous avons été davantage reçus comme des chefs d'États que comme des musiciens. Il nous était impossible de quitter l'hôtel sans provoquer des mouvements de foule et nos autographes se vendaient au marché noir!
Tout le monde nous croyait le plus grand groupe au monde. Ils attendaient que nous exigions des limousines, etc. Vu la puissance de l'argent dans ce pays, on nous poussait même à jouer les rock stars pour ne pas casser notre image. Mais nous préférions rester nous-mêmes!
Toute l'équipe a été accueillie avec le même enthousiasme. Polo, notre garde du corps, faisait aussi la une des journaux, et Terrasson, le photographe, signait également des autographes. Tu ne peux imaginer le plaisir de savoir qu'à 16.000 kilomètres de Paris une telle communication peut s'opérer grâce à la musique.
Nous apportions à la jeunesse péruvienne une bouffée d'air frais dans un quotidien difficile. Toujours dignes face à leurs difficultés, ils voulaient avant tout nous offrir leur gentillesse et leurs sourires et même nous faire des cadeaux.
LES CONCERTS
"En France, on ne peut imaginer l'armée dans un concert, avec casques et mitraillettes. Au Pérou, nous n'avions pas le choix. Tout peut basculer à la moindre étincelle, et nous ne voulions pas avoir des morts ou des blessés sur la conscience. Tout s'est heureusement bien terminé. Les militaires prenaient même des photos pendant le concert! Les deux premiers concerts avaient lieu le vendredi et le samedi soir.
Pour des raisons de sécurité et de son, nous avions renoncé à nous produire dans un stade. Nous avons joué au Coliseo Amauta, le Bercy local, devant 15.000 personnes. À notre demande, les places se sont vendues à trois dollars, soit quinze francs. Ça peut sembler dérisoire mais c'est énorme quand on sait qu'une famille de revenu moyen gagne moins de trois cents dollars par mois.
Pour permettre au plus grand nombre d'assister à nos concerts, nous avons abandonné l'intégralité de notre cachet et les techniciens ont laissé la moitié du leur.
Nous arrivions avec toute l'équipe de la tournée française et l'équipe locale s'est battue pour que le concert se passe dans les meilleurs conditions. La qualité sonore n'avait rien à envier au Zénith, nous en étions très fiers! Nous avons été surpris par l'uniformité du public.
Nous n'avions devant nous que des têtes brunes, habillées souvent d'un tee-shirt orange et d'un pantalon sombre. Les garçons étaient sur le parterre, les filles sur les côtés. Nous avons pris une claque aussi forte qu'eux. Tout le monde hurlait et dansait dans un total esprit de fête.
On attendait de nous un concert énergique et musicalement musclé. Nous avons donc retiré les morceaux lents de notre répertoire, sauf "7000 Danses". Entre chaque chanson, le public nous criait : "On vous aime!" Ces concerts resteront pour chacun de nous inoubliables!"
EN VISITE
"Le week-end suivant, nous donnions deux autres concerts. Ce qui nous laissait quatre jours de liberté. Mais nous ne nous sommes jamais vraiment sentis en vacances.
Les jeux étaient faussés : nous n'étions pas des touristes mais des stars en résidence surveillée que l'on invitait dans les beaux quartiers en leur cachant les bidonvilles. Je n'ai pu me promener seul dans les rues de Lima qu'une seule fois. Il était six heures du matin!
Je suis allé un soir au restaurant mais il était impossible de se rendre dans les musées ou autres lieux publics. Stéphane et Dimitri ont tenté de se rendre en boîte. En quelques minutes, il s'est formé un attroupement de trois cents personnes... Stéphane est parti avec les techniciens dans le Machu Picchu.
Il a dormi dans un petit village de terre battue. Le reste du groupe a choisi de visiter Iquitos. En moins de deux heures, des équipes de télévision nous attendaient! Nous nous sommes donc réfugiés dans un petit village de l'Amazonie sur pilotis.
Nous y avons trouvé la tranquilité. J'ai demandé au photographe de ne prendre aucun cliché. Je ne voulais pas que ces images de pauvreté servent en France à notre promotion. Nous avons rencontré des Indiens, des groupes de salsa avec lesquels nous avons joué la Bamba.
Dominik a pêché, Dimitri a fait du ski nautique et nous nous sommes baladés dans la jungle. Ce fut notre seule journée de décompression.
MISE AU POINT
"Nous avons pris des risques énormes en allant au Pérou. Mais le jeu en valait la chandelle. Ces deux semaines ont été aussi fortes que toute la tournée française. Et elles nous ont fait réfléchir sur notre avenir. On prétend en ce moment qu'Indochine va se séparer.
Je réponds, sans haine et sans mépris, que le groupe ne traverse aucune crise. Nous allons prendre des vacances et nous nous retrouverons, plus unis que jamais, sur un cinquième album.
À la rentrée, nous irons au Japon, en Nouvelle-Zélande et en Nouvelle-Calédonie et nous continuerons de travailler que vive "7000 Danses".
Nous avons prouvé qu'il était possible de tourner au Pérou. Pour l'instant je n'ai encore rien écrit sur ce voyage. Après l'état de choc, j'analyse ce que nous avons vécu. Le premier texte sera destiné à Yves Simon, qui vient de me solliciter.
Cette chanson aura pour titre "Les enfants du silence ont du vague à l'âme", avec peut-être une idée morale, mais tournée à ma façon. Arrêtons de philosopher sur le Top 50! N'y a-t-il pas des choses plus importantes que la musique peut véhiculer?"