"Le succès, c'est toujours assez magique..."

- PM : Vous êtes allés en Scandinavie. Comment jugez-vous le succès que vous avez dans ces pays, ces publics étrangers?

- Nicolas Sirkis : Difficile à cerner. Nous avons à peu près le même public qu'en France, en terme d'âge et de goûts : la seule barrière étant celle de la langue. Mais on ne sait pas trop pourquoi ça marche là-bas. C'est toujours assez magique...

- Comment cela s'est-il passé en Suède?

- N.S. : Il y a d'abord eu l'intérêt d'une maison de disques, au moment de "L'aventurier". Puis, ce qui est déjà rare, nous avons eu une heure de concert à la télévision qui a tout déclenché. Jusqu'à rassembler cinq mille personnes en concert à Stockholm. Après, "Kao Bang" a été un grand "hit". Et nous avons fait deux tournées. En fait, le public réagit aux mêmes chansons qu'ici.

- Qu'est-ce qui marche là-bas, généralement?

- Dominik Nicolas : Les groupes anglais. Ça va de Bronski Beat à Depeche Mode, Cure, U2, Simple Minds...

- N.S. : Il y a aussi un gros public pour le hard-rock qui touche des couches plus ouvrières. Un public plus vieux. Nous, nous avons un public beaucoup plus jeune, assez identique à celui des groupes anglais qui ont un plus gros écho là-bas qu'en France. Car, en France, il y a quand même beaucoup de chanteurs nationaux qui prennent la moitié du marché, alors qu'en Suède les Anglais se taillent la part du lion.

Un travail d'autodidactes

- Mêmes succès à venir en Espagne où vos disques se vendent bien?

- N.S. : Tout cela vient du déploiement des médias. Il y a dix ans, en Suède ou en Espagne, il n'y avait pas du tout d'émissions de rock à la télé, à la radio. Je crois qu'on profite de cela. On n'a pas encore donné de concerts en Espagne, mais on nous dit que ça devrait très bien marcher...

- Pensez-vous que d'autres artistes français pourraient suivre vos traces?

- N.S. : Les Suédois ont essayé avec Daho, Marc Seberg, Rita Mitsouko, mais apparemment ça na pas déclenché le même phénomène. Peut-être qu'on représente un son qui s'accorde plus avec tous ces groupes anglais, qu'on a la même "qualité commerciale" - car il faut parler en termes commerciaux - que toutes ces formations qui submergent un peu l'Europe?

Des ingénieurs du son nous ont dit que si l'on chantait en anglais, on pourrait très bien être au même niveau que Duran Duran ou U2, en Angleterre. Cela dit, des pays comme la Suède et l'Espagne ont un certain penchant pour la France...

- Vous n'avez pas songé à faire des versions anglaises?

- N.S. : Nous avons toujours refusé de la faire, bien que notre maison de disque l'ait souhaité. Si l'on peut se faire admettre en français, allons-y! Il n'y a pas de raison! C'est une concession qu'on ne sent pas pour le moment...

- Tu parlais d'une communauté "sonore" européenne?

- N.S. : Oui, on a tous le même âge. On fait partie de cette génération qui a découvert le studio au premier disque. Nous travaillons tous de la même façon, assez autodidacte pour ne pas perdre la tête avec la technique. Nous avons à peu près les mêmes goûts que des producteurs en vogue tels que Dave Stewart, d'Eurythmics. Nous recherchons les mêmes couleurs sonores...

- Dans une histoire collective il y a des noeuds, des étapes. Qu'en est-il pour Indochine, rétrospectivement?

- D.N. : Le premier disque, L'aventurier, c'était... le premier! On nous a jetés en studio. C'était la spontanéité. Les chansons à l'état brut, sans trop de peaufinage. On n'avait que quelques jours. Cela dit, on a eu l'intuition d'aller faire ça en Angleterre, où on a tout remixé, car à l'époque c'était là-bas que ça se passait. Le deuxième disque, Le Péril jaune, pour moi, c'est le flottement.

On était entrés dans le show-business et, comme le premier disque a marché, on nous a poussé à en faire un second. À l'époque, on ne savait pas trop comment agir... On aurait dû bossé les compositions. Et même pour le son, je préfère celui du premier album. Si bien que, pour moi, le troisième, - 3 - pour lequel on a pris le temps nécessaire, c'est plutôt un deuxième album. C'est là qu'on peut juger vraiment de la progression du groupe.

- Comment se passe la "cuisine" entre vous quatre?

- N.S. : Globalement, chacun travaille de son côté. Puis on met tout sur la table. En fait, Dominique trouve les lignes mélodiques sur la guitare et on effectue le travail du son, les arrangements après.

- La colonne vertébrale d'abord et le squelette après?

- D.N. : Exactement! Lignes musicales d'abord, accord et mélodie voix ensuite, puis on sophistisque.

-Vous avez beaucoup de chansons au frigo?

D.N. : Pas vraiment. Mais on retravaille d'anciennes chansons, maintenant qu'on en a les moyens. Ainsi pour le prochain simple, on reprend une chanson de l'album, qu'on a décortiquée. On veut la faire aboutir. Trouver la cinquième, la sixième couche, de nouvelles pistes. On l'a enrichie de plein de petits détails qui ne s'entendent pas, mais qui la font monter d'un cran.

- Pourquoi avoir intégré un percussionniste dans l'équipe?

- D.N. : C'est une carence que nous avons découverte en scène, et même sur disque. On s'est aperçu qu'au bout d'une demi-heure, la seule boîte à rythme ça peut être chiant. Arnaud apporte quelque chose... Les coups de cymbale sur des breaks, ça tonifie...

On emploie toujours la ligne drums, mais il double complètement la batterie. C'est un batteur-percussionniste avec toute la chaleur que ça implique. On ne voulait pas rester dans le créneau de batteries synthétiques-synthés-sequencers. De même, on a désormais beaucoup plus de vraie basse, d'acoustique.

- N. S. : Ça mène davantage à l'émotion et c'est tout à fait ce qui nous fallait. Nous, on a réussi à prouver qu'avec les synthés, on pouvait faire un son pas glacial, et là, ça renforce ce parti pris!

- Au niveau des thèmes, le filon exotisme?

- N.S. : Filon, c'est entre guillemets (rire)... En fait, on aime imaginer nos albums comme des livres. Le premier était basé sur l'aventure : le côté "héros", très teen-ager. Le second état plus un album de voyages, avec une recherche de sons un peu chinoisants, japonais. Un album de petites nouvelles qui se passent en Extrême-Orient. Le troisième déploie une vision beaucoup plus large. C'est un premier pas vers l'émotion que l'on recherche.

- Pourquoi ce nom : "Indochine"?

- N.S. : Il n'y a pas de référence précise. C'était un peu la magie du mot. Après, bien sûr, il y a différentes manières de l'expliquer...

- L'un d'entre vous a-t-il vécu là-bas?

- N.S. : Du tout. Mais, comme dans notre génération, il y a un besoin d'aller voir ailleurs, et que ce désir concerne moins les États-Unis - comme dans les années soixante-dix - que la Chine ou l'Inde... Enfin, disons que c'était inné. Après on a expliqué qu'on l'avait choisi par esprit d'aventure parce qu'on est dans une grande jungle... mais c'était pour rire.

Un public méprisé

-Parlons de ce nouveau public que vous avez créé?

- N.S. : Je crois que le public s'est créé tout seul. Même si, nous, on ne s'est jamais caché de le rechercher. Il y a dix ans, le public rock c'était la tranche des 20-40 ans. À partir du punk, ça s'est rajeuni. C'est un public qui avait huit ans lorsqu'on a commencé. Il a aujourd'hui douze-quatorze-seize ans. Et c'est un des meilleurs publics qui existe au monde! Certes, les journalistes ne l'aiment pas trop, parce qu'il se contrefout de tout ce qu'on peut lui donner. Il veut voir le groupe, s'amuser, danser, avoir de l'émotion.

S'il y a des bandes play-back, comme pour Depeche Mode, il en a rien à foutre. Et c'est vrai que ça fait un peu mal à cette génération de journalistes, entre trente et quarante ans. Ainsi, à Strasbourg après un concert où il y avait quatre milles mômes, un journaliste a écrit : "J'ai vu quatre milles adolescents boutonneux qui dansaient sur une musique niaise."

Depuis, il a reçu de nombreuses lettres de parents disant qu'ils étaient aussi présents au concert et qu'ils n'avaient pas vu la même chose. C'est donc qu'il existe une barrière entre ce public et les autres. Mais, je le répète, ce public s'est créé tout seul. Et que pour lui un concert soit une grande fête, je trouve que c'est bien.

- Ce qui défrise aussi les journalistes, c'est que ce public, pour le moment, n'a rien à ficher des courants musicaux?

- N.S. : Mais il ne faut pas lui proposer ce qu'il ne veut pas! Ainsi, Renaud qui a aussi un public très jeune, a essayé durant trois jours de proposer une chanson de Springsteen. En vain, ils sont venus voir du Renaud et point. Cela dit, nous, on ne fait pas des chansons pour les mômes. On a notre registre avant tout, et on ne fait pas de concessions : c'est ce public qui est venu à nous.

Le "son Indochine".

- Que pensez-vous de l'utilisation de plus en plus sophistiquée de la technique?

- N.S. : Les plus forts, ceux qui s'en sortiront, c'est ceux qui auront gardé l'émotion et la vie dedans. Car le danger d'un son technologique c'est que ça peut être une mode et donc caduc très vite. Ainsi, quand on écoute "Oxygène" de Jean-Michel Jarre, on se rend compte que c'est hyper-démodé. Là est le danger! En fait, s'il n'y a pas une bonne chanson au départ, quoi qu'on fasse au niveau du son, on obtient rien.

- D.N. : Les machines servent à enjoliver. Il ne faut pas s'en servir pour autre chose. Actuellement, on entend plein de chansons qui ne sont que des effets spéciaux. On devrait marquer : "Effets spéciaux face B", et non plus le titre de la chanson. Il ne faut pas se laisser manger par les machines! Il faut accepter ce qu'elles ont de bien et refuser leur rigidité.

- Le back-ground musical de l'équipe?

D.N. : On écoute de tout. De la musique classique aux Beatles comme aux Sex Pistols... De l'underground aux chansons du TOP 50... (silence) quand elles sont bonnes.

- N.S. : Il y a des mois où l'on écoute pas un seul disque de rock. En ce moment on écoute le dernier Lloyd Cole, Laurie Anderson, de la musique indienne, Souchon, Renaud, Sheller, Dimitri, lui, il n'aime que la musique noire, la soul. On aime aussi le jazz-rock à la Working Week. On écoute aussi les tubes pour juger des ficelles, des recettes...

- La continuité du son Indochine?

- D.N. : On s'est aperçu qu'on avait un son dès L'aventurier. Et c'est un peu notre fierté de l'avoir conservé. C'est bien d'en avoir un! Il y a tant de groupes qui sont des sous-Bowie, du sous-Rolling Stones!... C'est une couleur qui est le fruit d'un tout. C'est précieux d'avoir une griffe.

La pression du showbiz

- Qu'est-ce que c'est pour vous, les pressions du métier?

- N.S. : les pulsions?

- Les pressions!

- N.S. (rire) : Il y a plus de pressions que de pulsions!...

- Comment ça se vit?

- N.S. : Mal, le plus souvent! C'est-à-dire que, lorsque ça marche et que tu as signé un contrat, tu dois faire pas mal de disques durant tes cinq années. C'est pas facile à admettre quand tu n'as pas choisi un métier, puisqu'il s'agit plutôt d'une passion. Mais c'est un truc qu'on peut combattre. Il faut savoir choisir. L'atout, c'est d'être quatre. Un mec seul qui "marche", ça doit être très, très dur!

- En outre, on peut être plus lucide?

N.S. : Oui! On peut s'autocritiquer plus facilement.

- L'un de vous a dit qu'il n'existait plus de "stars" du rock. Vous portez un regard amusé sur votre statut?

- N.S. : Ça ne nous a jamais trop préoccupés. C'est vrai qu'on est plus reconnus dans la rue, qu'on est plus demandés dans les grandes émissions, mais il faut savoir s'abstraire de tout cela...

- Que pensez-vous de la dissolution de Téléphone?

- N.S. : Ils ont fait de très belles choses en sept ans... Ça veut dire - et ça nous arrivera peut-être un jour - qu'ils ne pouvaient aller plus loin avec cette formule. C'est de l'honnêteté! Parce que c'est vrai que si tu veux continuer sur un filon, tu le peux. Cela dit, c'est une décision attristante pour nous et pour tout le rock français, car il n'y a plus tellement de monde. C'était une grande réussite musicale et professionnelle malgré tout ce qu'on a dit.

- Ne pensez-vous pas que l'industrie discographique - vous qui avez aimé des groupes comme Starshooter - est passée un peu à côté du rock?

- N.S. : Il y a aussi le public qui n'a pas forcément compris. Parce que Starshooter a quand même eu des moyens. Mais c'est vrai qu'il y a eu plutôt politique du "coup" que travail de fond. Je pense sque les maisons de disques ont jamais été créatrices d'artistes. Elles vendent des artistes qui se font eux-mêmes. Mais je sais pas si c'est bien qu'elles fassent autre chose? C'est comme pour les lessives, il faut qu'elles vendent. Quand on le sait, ça va...

- Mais aux États-Unis ou en Angleterre, ça s'est souvent passé différemment...

- N.S. : Oui, à cause des directeurs artistiques, des producteurs mais pas des maisons de disques... En France il y en a maintenant qui jouent les potentialités des artistes...

- D.N. : Pour le rock, en Angleterre ils sont tout de même un peu plus en avance. Si l'on prend le cas de Talk Talk, dès le début on leur a offert des moyens. Nous, c'est au troisième disque qu'on nous offre une production digne de ce nom... En plus, en Angleterre, il y a la variété et le rock. En France on doit épouser toutes les structures de la variété : il faut faire un disque en quatre jours!

En plus, pour les groupes anglais, le fait est qu'ils sont avantagés quand ils tentent l'étranger. Pour nous c'est plus dur. Il est plus facile d'arriver en Espagne en s'appelant Duran Duran qu'Indochine. Enfin, en France, les circuits pour débuter sont rares. Il n'y a plus de petites salles ou des salles intermédiaires. Entre les petites salles et le Zénith il n'y a pas grand-chose.

- N.S. : Ce n'est pas évident pour les grands groupes. Quand tu passes d'une salle de mille places, que tu arrives à sonoriser, à des halls de gare de six mille personnes, à tu te rends compte du problème. Les 95% des salles qu'on a faites étaient des salles de sport!

Il y a peu de salles adéquates pour l'acoustique. Pourtant, il y a une demande du public. C'est un scandale! C'est aux gouvernements d'agir. Car c'est un manque de respect du public qui paye cher ses places, des techniciens qui ont un mal fou à sonoriser, des artistes...

C'est un problème qui ne concerne pas seulement le rock. Il concerne aussi le jazz, la chanson, tous les types de musique. Regarde à Paris, il y a l'Olympia qui est une bonne salle, le Zénith, Bercy, mais bon... pour ceux qui commencent? Nous, par exemple, on ne sait pas ce qu'on aurait fait cette année s'il n'y avait pas eu le Zénith. Le Palais des Sports n'était pas libre, Bercy on nous a proposé, mais on a refusé... C'est quelque chose à dire dans votre magazine!

- On n'arrête pas d'en parler... Votre attitude par rapport aux problèmes de société, puisque le nuage de Tchernobyl rôde sur nos têtes?

- N.S. : Pour le disque de Renaud, on était en Hollande. Par contre on a fait "Chanteurs sans frontières" à la Courneuve, on était à SOS- Racisme à la Concorde, on a soutenu des initiatives contre l'apartheid...

C'est vrai, ce sont les artistes qui commencent à motiver les gens. Ce ne sont plus les gouvernements qui sont complètement dépassés. Jamais un gouvernement ne pourra amener autant d'argent que "Band Aid". Enfin, le précédent ministre de la Culture a fait pas mal de choses...