À nous les grandes suédoises
Rock
Le groupe Indochine fait un tabac en Suède. Quatre Français
dans la neige pourchassés par des groupies scandinaves.
Les quatres garçons dans la neige du groupe Indochine pourraient attraper un gentil syndrôme Beatles.
De notre envoyé spécial en Suède
Quand on démarre le matin, elles sont encore en train de prendre leur petit déjeuner mais quand on arrive dans l'hôtel de la ville suivante; elles sont déjà dans le hall à nous attendre!" Stéphane Sirkis est bluffé.
Déjà, lors de leur première tournée suédoise au printemps, le même manège se produisait tous les jours : renseignées par un mystérieux espion, Charlotte, Eva, Dorthe, Pia, Julie, Annette et Jannie connaissent tous les hôtels où le groupe descend.
Les sept Danoises, qui ont quitté études et boulots pour suivre Indochine lors de leur tournée scandinave, sont devenues les fans quasi-officielles du groupe. Avec elles, un énorme album dans lequel elles collectionnent les coupures de presse et toutes les photos réalisées avec leur Instamatic.
Dorthe avec Nicolas dans le hall du Grand Hôtel de Stockholm, Dimitri devant la scène du Festival d'été de Copenhague, Stéphane dans le hall de l'aéroport de Göteborg et en compagnie de Dominique au moment où celui-ci grimpe dans le minibus à la fin d'un concert.
Les sept groupies, qui ont économisé depuis juin pour s'offrir cette grande virée sont omniprésentes mais sans trop s'imposer, sans déranger hormis une photo et un autographe de temps en temps : "Nous ne voulons pas être assimilées au reste des filles qui les sollicitent sans arrêt; on ne veut pas qu'ils nous ressentent comme une gêne. Et puis ils sont si gentils."
Les autres fans n'ont pas la prétention de faire dans la dentelle. Âge moyen seize ans et un amour immodéré pour les quatre Français qui, s'ils n'étaient pas étonnamment lucides pourraient attraper un gentil syndrome Beatles.
Partout, à Göteborg, Hamstad ou Stockholm, elles sont là, souvent depuis le matin à guetter leurs héros avec l'espoir de les photographier ou, mieux, de les toucher comme cette gamine rousse prise au concert de Stockholm d'une crise de larmes pour avoir pu effleurer Nicolas.
La veille du même concert, le journal Expresso montrait des fans extrémistes dormant (sous la neige) dans des tentes en toile devant la porte de la salle! Le jour précédent, à Hultsfed, elles étaient 1 800 à leur faire un triomphe alors que la ville ne compte que 4 000 habitants! Tous les adolescents des villages à 30 kilomètres à la ronde s'étaient déplacés, dont la plupart à vélo!
LA CONSÉCRATION
Quand le jeune patron suédois de Stranded Records se rendit à Paris voilà trois ans pour obtenir la distribution des disques d'Indochine chez lui, il ne pouvait imaginer comment l'opération allait tourner.
Le Péril jaune, le second album du groupe s'est vendu à plus de 40 000 exemplaires et les 45 tours de Kao Bang et Miss Paramount dépassent le chiffre fatidique de 100 000. Des chiffres exceptionnels dans un pays de 8 millions d'habitants, d'autant plus pour un groupe francophone. Cette deuxième tournée, enclenchée à Göteborg pour se terminer à Stockholm, a définitivement consacré le groupe.
Il faut dire que tout avait été mis en oeuvre pour réussir un "carton" : un semi-remorque de la société Régiscène et une quinzaine de techniciens en permanence, l'équipe d'éclairagistes responsables des meilleurs shows français et même un stand de T-shirts itinérant de la société française Stage One, dévalisé par les fans à la fin de chaque concert. Rançon du succès, le représentant de Stage One passera ses journées à lutter contre les vendeurs pirates installés devant les portes et vendant des T-shirts et écharpes à l'image du groupe fabriqués sur place.
"Quick guys, let's go this way!" David, le road-manager suédois augmente la semi-paranoia ambiante en essayant de déjouer le sens d'observation des fans massés dehors. Ce soir, à Stockholm, il faudra traverser un gymnase où s'entraîne une équipe de saut en longueur et atterrir dans des vestiaires ou quatre superbes blondes terminent de prendre leur douche.
Jean-David, leur jeune secrétaire -chauffeur- régisseur- homme de main et par ailleurs président du fan-club cavale sans arrêt pour organiser l'avant et l'après-show; des tâches à haute responsabilité comme la distibution de quelques passes aux fans méritantes comme les deux blondes (la seconde ayant bizarement viré au... violet) présentes depuis Göteborg mais aussi lors de la tournée précédente, et ayant réussi à se faire envoyer, lors des dernières vacances d'été, à Paris, afin de pouvoir observer leur héros dans leur environnement.
Mais attention! Nous sommes loin des tournées de Van Halen où des groupes de Heavy Metal : dans les deux camps, chacun est conscient des bornes à ne pas dépasser et déjà les bisous dans le coup sont considérés comme à la limite dangereux.
De plus, malgré la légende plutôt tenace de la Suédoise un peu farouche, aucune n'irait certainement jusqu'à faire don de son corps au rock français. De toute façon, personne n'a envie d'outrepasser les limites bien que les petites locales soient unanimes quant au sex-appeal des "Indochinois" : "Nicolas est très joli et Dimitri aussi!"
Évidemment, le charme des quatre musiciens, si éloigné du stéréotype suédois, est pour une grande part du succès du groupe en Scandinavie. Mais chaque concert sera la preuve qu'Indochine a atteint un niveau de maturité musicale dans des normes professionnelles. À Stockholm, le groupe se produit à 23 heures après deux groupes parmi les plus cotés du pays, Lustans Lakejer et... Ratata(!)
Deux groupes qui n'ont rien à envier aux concurrents anglo-saxons, surtout Ratata et son funk souple et mélodieux. Mais, s'ils se sont taillés un bon succès avec double rappel à clé, Indochine fait instantanément le trou devant les caméras de la chaîne nationale suédoise.
Le quatuor hésitant et amateur de la dernière tournée française s'est métamorphosé en un combo vif, percutant et capable de captiver n'importe quelle foule pendant deux heures. À preuve d'hystérie de la salle, pourtant saturée de musique avec les deux groupes précédents et l'attente par - 7°, dehors sous la neige.
Ce qu'Indochine a perdu en spontanéité et en fraîcheur, il l'a gagné au fil des mois en rigueur et donc en qualité. Indochine fonctionnait auparavant essentiellement sur bandes magnétiques pour remplacer la basse et la batterie, leur meilleur choix a été d'amener en tournée Arnaud, leur copain percussionniste qui jouait sur leur nouvel album "3". À lui seul, il insuffle toute la cohésion et l'énergie qui manquaient au groupe pour franchir ce degré entre l'amateurisme et leur niveau actuel.
"De toute façon, cette tournée suédoise nous sert de test avant le tour de France que nous effectuerons entre janvier et mars", explique Dominique, le compositeur en titre et le principal musicien du groupe. C'est lui qui a acheté et programmé l'Emulator, véritable synthétiseur-ordinateur capable de reproduire n'importe quel son dont Stéphane use avec parcimonie, plus comme un générateur de sons supplémentaires que comme un instrument à part entière.
"Je te parie que les petites Danoises nous attendent à l'hôtel." Effectivement, les sept fans sont là, y compris les deux qui se déplacent en train et doivent rivaliser d'invention et de ruses pour arriver dans la ville suivante à l'heure pour le concert. Toutes ont pris une chambre dans le Palace : quand on aime, les économies ne comptent plus.
L'autre clan 100% suédois les jaugent dédaigneusement de l'autre côté du hall et le troisième groupe, trop timide pour pénétrer dans l'hôtel, observe le tout depuis la rue où la température est tombée à -10°.
Mais chaque membre du groupe rentre sagement se coucher après les deux ou trois photos d'usage. Le lendemain, elles attendront toute la journée au bar l'heure de notre avion. Elles seront là, à l'aéroport, en larmes pour un dernier au-revoir avant de regagner Copenhague dans leur Mazda pourrie. "Mais nous seront là pour la tournée parisienne. Le seul problème sera de trouver un autre job en rentrant!" Quand on aime, on doit savoir prendre des risques.
"INDOCHINE OU LES AVENTURIERS DU ROCK PERDU"
Une émission à ne pas manquer, proposée dans le cadre du magazine Pulsations par notre ami Alain Weber, d'autant qu'il a invité beaucoup de monde, du capitaine Haddock à Nasrat Fateb, Ali Khan en passant par Philippe Druillet et Sindbab le marin. C'est à écouter demain mercredi à 21h30 sur France-Culture.