Indochine mon amour

D’la pop dans le Nesquick (2)

Nous n’allions pas nous arrêter en si bon chemin. Après avoir laissé débattre nos petits minous sur leurs goûts, nous avons rencontré ceux par qui le bonheur arrive.

Ils font de la musique qui plaît tout particulièrement à ceux et celles qui croient que Kao Kao Bang, c’est un peu la vie, ou découvert que du féminin dans le masculin (et vice versa), il n’y a rien de plus fin.

Nous sommes donc allés jusqu’à Paris pour poser des tas de questions à Dimitri et Nicola d’Indochine. Les fans et les p’tits jeunes, ça ne les laisse pas indifférents. Un entretien juvénile et réfléchi.

S.M. : Quels types de rapports avez-vous avec vos fans?

Dimitri : - il y a différents types de rapports. Disons que les fans, c’est un ensemble, et nous, un autre. Il y a beaucoup d’intersections, de manières différentes. Le premier rapport, c’est le fan qui écrit au fan-club pour essayer d’obtenir une photo de nous.

Bref, ils demandent tout. Alors, quand en retour ils reçoivent une photo décicacée, un t-shirt, des choses comme ça, soit ils sont contents, soit ils sont déçus, mais en tout cas ils comprennent qu’on ne peut pas tout leur donner... Il y a des gens qui arrivent à avoir notre adresse ou notre numéro de téléphone.

Les fans ne se rendent pas compte que tout ce qu’ils font pour nous rencontrer. 4.000 ou 6.000 autres le font aussi. Répartis sur un an, ça fait 30/40 coups de fil par jour chez toi, en plus de ceux qui appellent le fan-club et tout ça.

On est donc forcés de changer de numéro de téléphone très souvent. Mais, mine de rien, on ne change pas d’adresse tous les jours. Alors, il y a souvent des gens qui viennent nous voir chez nous. Ils s’attendent à nous voir arriver en tenue de scène, avec papier et autographe. Et ce n’est pas tout.

Chez nous, on sera peut-être simplement en caleçon, avec un t-shirt; on se repose, on travaille, mais on ne fait pas attention à la manière dont on est habillés. Donc, on n’aime pas trop que les gens viennent chez nous. D’autant qu’ils n’attendent rien de précis.

Ils sonnent à la porte, on leur ouvre. Alors soit ils s’enfuient en courant, soit ils resonnent après cinq minutes, tout timides. Je ne crois pas qu’ils sachent vraiment ce qu’ils recherchent. Ils sonnent à la porte parce qu’ils savent que, derrière, il y a une personne qu’ils ont envie de voir de près.

Je crois que si quelqu’un sonnait à ma porte pour dire des choses intéressantes, ou pour prendre le thé, pour être tranquille, des choses comme ça, autre chose qu’un rire timide, bon... Mais ils viennent, demandent tout de suite un autographe et s’en vont en courant.

C’est toujours gênant. Je veux dire, tu te demandes ce qu’ils attendent de toi, s’ils attendent quelque chose en particulier. Il y a toujours un moment, quand on donne un autographe, où on dit : "Bon, voilà ma signature, si c’est ça que tu veux, d’accord, mais ça n’a aucun pouvoir magique.

Ça n’a rien d’extraordinaire, la signature de quelqu’un sur un bout de papier." Moi, je sais que je n’ai jamais demandé d’autographe à personne, alors j’ai du mal à me mettre à leur place...

Y.D. : Il vous est déjà arrivé de garder des contacts avec des fans que vous aviez rencontrés?

Dimitri : - Il y en a. Pas beaucoup, mais il y en a. Au début du groupe, jusqu’il y a deux ans, on pouvait toujours voir des fans après un concert et discuter un peu avec eux. Mais ce qui était possible avec 10 ou 20 personnes ne l’est plus avec 400 ou 500!

À ce stade-là, il y a souvent des débordements. Et puis, il n’est pas possible de parler avec eux. Pour deux ou trois personnes qui veulent vraiment nous parler de manière sincère, il y en a 150 autres qui veulent simplement un autographe et qui nous bousculent. On s’est déjà fait piétiner une fois, ça suffit. C’est dommage pour ceux qui veulent vraiment nous parler, mais c’est aussi une question de sécurité. Mais bon...

Il y a comme cela dix fans danoises et suédoise qui, depuis trois ans et demi, nous suivent absolument partout, partout. Lorsqu’il n’y a pas de concerts, elles travaillent comme des forcenées dans des tout petits boulots pour avoir un peu d’argent pour suivre les tournées; et après, elles descendent dans les mêmes hôtels que nous et suivent toutes les dates de la tournée. C’est sûr que ces gens-là, au bout d’un moment... En plus, elles sont discrètes. Vraiment adorables.

Bien sûr, elles ne sont pas devenues des amies intimes, elles ne descendent pas chez nous quand elles viennent à Paris. Elles ne le voudraient d’ailleurs pas. On le leur a déjà proposé, parce qu’on sait qu’elles dépensent énormément d’argent, plusieurs millions à chaque fois par tournée et on vuet leur faciliter la tâche. Mais elles ne veulent pas. Tout ce qui les intéresse, c’est d’être comme ça, de suivre la tournée, de regarder.

Quand on leur demande pourquoi, elles disent qu’on est la plus belle chose qui leur soit arrivée dans leur vie. Quand on te dit ça, c’est sûr que ta première réaction, c’est de démentir, d’empêcher qu’elles mysthifient. Mais après, tu dis non, finalement je n’ai pas le droit de casser mon image auprès d’elles. Autant leur laisser rêver.

Maintenant, c’est sûr qu’on a connu d’autres fans par le biais des rencontres après concerts et que certaines ont eu des suites amicales.

S.M. : Vous êtes conscients de la responsabilité morale que vous avez vis-à-vis de vos fans?

Dimitri : - Oh! oui, tout à fait. Je vais repartir sur l’anecdote des Danoises. Quand on te dit : "Vous êtes la chose la plus extraordinaire qui nous soit arrivée dans la vie", quand on te dit ça une fois, tu ne peux pas arriver mal rasé, ou la tête fatiguée, ou bourré ou je ne sais quoi.

À partir du moment où tu ne veux pas casser leur mythe, le mythe qu’ils ont fait de toi, tu as la responsabilité morale de toujours te présenter un peu bien devant eux. C’est normal.

S.M. : Donc, vous faites très attention...

Dimitri : - On ne fait pas très attention. C’est quelque chose qui doit être naturel. Si on devait faire des efforts surhumains pour avoir une image correcte, on ne le ferait pas. Je crois qu’en même temps, on n’a pas la tête d’ennemis publics nº 1; donc, sans se forcer, on peut avoir une image assez bonne.

Y.D. : Vous savez si vous avez déjà eu des textes étudiés à l’école?

Dimitri : - Je ne sais pas. Ah! si. Si, Mais en Suède. C’est marrant. Parce qu’en fait, je crois que la préoccupation première des profs de langues étrangères, c’est d’amener les gens à aimer une langue. Et je crois qu’en interprétant cette langue par quelque chose d’actuel, on y arrive plus facilement.

Je veux dire, c’est sûr que si j’étudiais le français dans un pays étranger, je préférerais étudier les textes d’Indochine que ceux d’un poète du Moyen Age, ou d’un poète du XVIIIe. D’abord, ce n’est plus le même langage.

Ensuite, ce n’est pas forcément ce qui te servira par la suite. Alors qu’un texte d’Indochine, c’est d’abord plus proche d’un langage parlé, et ensuite plus proche d’un problème contemporain. (Léger remue-ménage. On s’interrompt, le temps de laisser Nicola s’installer et Dimitri reprendre son souffle.)

S.M. : On peut reprendre là où on était?

Nicola : - Absolument.

S.M. : On allait justement demander si, en France, la variété avait évolué par rapport au public des dernières années.

Nicola : - Le public a évolué, ça c’est sûr. Tous les ans, il y a des groupes et des sons différents, des états d’esprit différents. C’est plus une évolution qu’un changement radical. Mais ce qui a très fort changé, en tout cas en France, c’est le public. Il s’est carrément rajeuni.

On avait un public rock, avant, qui allait aux concerts, qui avait 16 ans ou plus, à des rares exceptions près. Maintenant, en plus de l’ancien, on en a un qui va de 10 à 16 ans; ce public est beaucoup plus intéressant, beaucoup plus chaud. Il a été bercé par le rock, pas par autre chose; il s’avère donc motivé et motivant.

On a le même public que Cure, U2 ou Simple Minds... On est peut-être un des seuls représentants francophones de cette génération. On a à peu près le même âge que Simple Minds et on est un tout petit peu plus jeunes que Cure, mais on a démarré sur le même principe.

C’est-à-dire que c’est la musique punk qui nous a donné l’énergie et l’impulsion pour faire du rock. Mais pop, punk, new-wave, on ne sait plus ce que c’est. Le punk a changé pas mal de choses au niveau de la programmation des radios et des télévisions. Les médias sont beaucoup plus ouverts.

S.M. : Avez-vous des réactions quant à vos textes?

Nicola : - Bien sûr, Beaucoup plus pour le 3e album. Dans le sens où les fans se sentent concernés par les paroles. Ils y croient, ils pensent qu’on porte un peu l’image d’une génération. Alors qu’on s’est toujours défendus de lancer des messages à travers nos textes. On a plutôt des images symboliques, on ne parle pas vraiment de réalité. C’est davantage une sensibilité.

Dimitri : - Quand même, je crois que d’avoir dit que Le 3e Sexe, c’était une chanson sur la tolérance et pas sur l’homosexualité; de leur avoir dit que la tolérance, c’est à la fois respecter quelqu’un qui a une couleur de peau différente et quelqu’un qui a les cheveux verts ou rouges, que tout cela c’est la tolérance, et l’inverse le racisme, je crois qu’ils ont compris notre démarche.

Ce ne sont pas des paroles extraordinaires, on n’est pas Merlin l’Enchanteur, avec des pouvoirs magiques. On a les mêmes préoccupations que n’importe qui. Alors, les gens se retrouvent dans nos textes.

Y.D. : Comment vivez-vous l’évolution des médias en France?

Nicola : - La première fois qu’on est passés à "Champs-Elysées", on s’est posé beaucoup de questions parce que c’est une émission grand public comme on les a toujours dénigrées durant notre jeunesse en se disant que c’était nul et commercial. Puis on s’est dit, si nous on n’y va pas, si Cure n’y va pas, ça ne va jamais changer.

Ce sera toujours de la variété française. C’est bien que dans ces émissions il y ait de tout, parce que dans un public général de télé, tu as des gens qui aiment Goldman ou Linda De Suza, et je trouve cela très très bien. Cela dit, il ne faut pas saturer. Nous, on essaie de ne passer à la télé, que quand on a une surprise à présenter.

S.M. : Avec lequel de ces groupes ou chanteurs vous sentez-vous le plus d’affinités : Daho, Goldman, Taxi-Girl, Lio, Rita Mitsouko?

Nicola : - Disons qu’on a le même état d’esprit; on a à peu près le même âge, on sort de la même génération. On a les mêmes méfiances vis-à-vis du business, les mêmes problèmes. On a en commun de nous prendre en main nous-mêmes, de nous diriger.

On n'est pas des marionnettes. On décide de tout nous-mêmes; on ne veut pas se faire bouffer. Même si on vend des disques chacun de notre côté, on ne se sent pas dirigés par le métier.

S.M. : Qu’est-ce que vous écoutez actuellement?

Nicola : - Eh bien, ces cinq personnes là (fous rires), et puis plein d’autres choses. Cure, bien sûr, Simple Minds, U2, les Talking Heads, Lloyd Cole & the Commotions... On écoute un peu les disques de notre public. Je crois qu’on a à peu près les mêmes goûts. Peut-être un peu plus éclectiques...

Nicola, chanteur de charme. Bob Morane ou Monte-Cristo?

S.M. : Quelle importance accordez-vous à votre look par rapport au public?

Nicola : - Disons que ce n’est pas le public qui nous décidera à nous habiller de telle ou telle manière. Ce serait plutôt le contraire! Mais on y accorde de moins en moins d’importance.

Y.D. : Quand vous voyez, à un concert, 300 petits garçons ou petites filles habillés comme Indochine, quel effet ça vous fait? Ça vous agace, ça vous flatte?

Nicola : - C’est flatteur... Parce qu’ils ont le choix... Ils ont Queen!

Y.D. : Vous avez déjà fait l'"École des fans"?

Nicola : - Jamais, et j'espère que cela n'arrivera pas. On nous l'a déjà proposé, mais c'est embêtant dans la mesure où, à cet âge-là, les gosses sont très souvent poussés par les parents. Je doute fort que les artistes qui passent dans cette émission soient connus des mômes.

À mon avis, c'est surtout les parents. Ça se voit surtout dans la rue, quand on voit des petits mômes venir nous demander un autographe : "C'est mon papa qui me l'a demandé"! Ce côté-là m'embête un peu. Cela dit, c'est vrai qu'il n'y a rien de plus beau que voir des mômes chanter ta chanson...

Y.D. : Qu'est-ce que vous pensez de la décision du ministère de la Culture de sous-tirer les clips anglo-saxons.

Nicola : - C'est une question qui se défend. Je crois que ça va coûter cher aux maisons de disques. Nous, on s'est toujours battus pour avoir des sous-titres anglais quand on envoie des vidéos. Les yeux noirs est parti sous-titré en Israël et au Japon.

Alors, que ça aille dans les deux sens. Mais les décisions gouvernementales concernant les disques, ça me fait toujours peur... C'est dommage que ce soit un gouvernement qui prenne les décisions à la place des artistes.

S.M. : Pour quelle cause s'engagerait Indochine?

Nicola : - Les causes qu'on va défendre cette année, c'est S.O.S. Racisme, Médecins du Monde ou Médecins sans Frontières, Amnesty International; on enverra des pompes en Afrique avec l'argent qu'on a gagné grâce au public. On gardera de l'argent pour vivre, mais pas comme vivent les rock stars américaines.

Y.D. : Pas de piscine en forme de guitare? (Rires.)

Nicola : - Surtout pas. Peut-être pas de piscine du tout. Avec tous les bénéfices qu'on a faits, on va probablement donner de l'argent à pas mal de trucs. Mais on ne veut pas faire de publicité là-dessus. Ça nous intéresse pas.

S.M. : Votre carrière est planifiée jusqu'en 88. Ça ne vous ennuie pas de vivre sans laisser de place au hasard?

Nicola : - Évidemment... On n'a pas choisi le rock pour en faire un métier et une contrainte. Mais tant qu'il y aura un public à nos concerts, on ne considérera pas ça comme un job. Les inconvénients sont très vite balayés par autre chose.

Et on est obligés de planifier, parce que si on veut trouver une salle à Paris l'an prochain, on doit s'y prendre maintenant. Mais on est libres d'arrêter quand on veut...

S.M. : Vous vivez donc une vie normale, entre guillemets?

Nicola : - Entre guillemets, oui... On ne peut pas dire que ce soit vraiment une vie normale. Mais les choses qu'on vit, on les vit bien...

20 ALBUMS À GAGNER!

Pendant que vous dormiez, une grande nouvelle est tombée sur nos téléscripteurs : Indochine vient de sortir un disque live enregistré au Zénith!

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Mais attention : comme nous sommes aussi vicieux que généreux, nous voulons être étonnés, surpris, charmés.

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