"Le rock, c'est un peu l'immortalité"

À 35 ans, le sourire adolescent, Nicola Sirkis, chanteur du groupe français Indochine, semble vivre une éternelle jeunesse. Toujours célibataire, et sans enfant à l'horizon, au contraire de ses compères Stéphane et Dominique, il est de ceux qui sont tombés dans la fontaine de jouvence quand ils étaient petits. "Dis, Nicola, c'est quoi ton secret?" "Le rock, mon p'tit bonhomme." Le rock, qu'il dit!
Indochine c'est plus de quatre millions de disques vendus à travers la planète. Indochine, c'est le monde d'aujourd'hui vu par trois garçons dans le vent, pris par le tourbillon dans un succès mondial. Après 13 années de carrière, voici venu le temps des mises au point. Nicola Sirkis incarne Indochine à l'âge adulte.
VIVRE JEUNE, RESTER JEUNE
Je me trompe peut-être, mais on dirait que les gens sont très surpris lorsqu'ils apprennent votre âge?
- Je m'y habitue maintenant. À vrai dire, ça ne me surprend plus du tout, et je prends même ça comme un compliment. Mais oui, on me demande mon âge et on me dit que je fais plus jeune! (Rire) J'ai 36 ans. Ce n'est plus très jeune. Pas de lifting, rien. Je suis sur scène comme dans la vie.
Quelle est votre recette pour paraître si jeune?
- Pour être en bonne santé, il faut, à priori, être passionné passionné par son travail. C'est important pour le bien-être. Après on peut parler de l'aspect physique des gens et de l'héritage parental. D'ailleurs, mes parents n'ont jamais fait leur âge.
Par contre, il y a toujours des exceptions, mon frère Stéphane, par exemple. On dit que mener une vie rangée aide beaucoup, mais tout dépend de ce que l'on entend par mener une vie rangée...
Stéphane, c'est immanquable, fait la tournée des grands-ducs à Montréal ou ailleurs, n'est-ce pas?
- Oui, il n'a pas vraiment changé depuis toutes ces années. Stéphane n'est pas du tout rangé, lui, il va partout, il sort beaucoup. Par contre, cet été j'ai passé 15 jours avec lui et sa fille dans le sud de la France, et il était au régime sec. Debout à 7 heures du matin, il s'occupait de sa fille. Un vrai papa. Mais c'est vrai, malgré le fait qu'il soit rock'n'roll, il n'est pas encore marqué par son style de vie.
Si Stéphane passe ses soirées dans les bars et les concerts, que fait Nicola?
- De temps en temps, je sors la nuit également,
mais à vrai dire, je n'aime pas vivre la nuit parce qu'il est
important pour moi de profiter pleinement de toutes les journées
qui s'offrent à moi.
Lire, travailler et bouger le jour, pour moi c'est primordial. Je pense que si l'on veut écrire des choses intéressantes, il faut vivre avec les gens. Fréquenter les mêmes lieux que tout le monde.
Comment Dominique et Stéphane se débrouillent-ils en tant que pères?
- Je vois Dominique et mon frère comme des parents assez autoritaires. D'ailleurs Stéphane, qui à un moment donné n'arrivait pas à s'occuper de lui-même, laisse passer très peu de caprices à sa fille de quatre ans. J'aime bien le côté familial que les enfants donnent à notre vie de groupe. C'est vachement mignon. On s'aime bien et nos compagnes s'entendent à merveille.
Dimitri, le saxophoniste du groupe, vous a quittés en 1989. Pouvez-vous nous donner des nouvelles?
- Dimitri fait de la musique sur CD-Rom (ordinateur) dorénavant. Il est parti, car il désirait s'occuper de sa famille, mais aussi parce qu'il était tombé dans le cercle vicieux du vedettariat. À nos débuts, nous avions 22 ans et former un groupe musical relevait d'une totale inconscience de notre part.
Lui, il s'est laissé entraîner par le mauvais côté du show-business de Paris. Il n'arrivait pas à assurer le côté musical. Il était temps qu'il parte, car il risquait à tout moment de tomber dans la drogue, définitivement.
LA
MACHINE À RATTRAPER LE TEMPS
Indochine, c'est autant un concept musical qui a su franchir la barrière du temps qu'une écriture très surréaliste.
- Exactement. Être dans la réalité, c'est justement ça qui nous permet de façonner un monde surréaliste. Si l'on vivait constamment dans l'irréalité de la nuit, on n'écrirait que des banalités et des clichés.
On préfère vivre des choses normales afin de garder notre imaginaire à vif. Pour nous, il est hors de question de s'asseoir et de vivre sur notre privilège de musiciens. Nous avons toujours cherché à rester des gens normaux.
Vous êtes des idoles tant en Europe qu'au Québec et même au Pérou. Après plus d'une décennie au sommet, quel bilan faites-vous?
- Il faut être franc avec les autres aussi bien qu'avec soi-même. Nous n'avons pas les horaires de travail de Monsieur et Madame Tout-le-Monde. On ne travaille pas tous les jours. Ça c'est un immense privilège. On a du temps. On a la possibilité de s'enrichir à longueur de journée si le coeur nous en dit, en s'instruisant par exemple.
Indochine est synonyme d'insouciance et de bon temps. Or, votre message va bien au-delà du premier degré.
- Effectivement, sur nos deux premiers albums, notre langage était simpliste. Très bande dessinée, un peu cinéma même. Mais depuis le disque 7 000 danses, paru en 1989, je suis passé à un autre stade d'écriture. L'attitude du groupe a changé aussi. J'essaie constamment de jouer avec la langue française.
J'ai plutôt l'impression que les gens ne comprennent pas ce que l'on veut dire. Les journalistes me reprochent mes fautes de syntaxes. Alors que les fautes de syntaxe viennent de la liberté d'écrire du rock, car cette musique permet de briser tous les dogmes établis.
Nicola est entouré de
Sylvie Brunet et Jacinthe Diane, les gagnantes du concours "Une
journée dans la vie d'Indochine", organisé par BMG Québec
et Musique Plus.
Sur votre nouvel album (Un jour dans notre vie), il y a une chanson qui traite du Viêt-Nam (Viêt-nam glam). Vous y faites directement référence à l'esprit colonialiste français.
- À nos débuts, notre nom, Indochine, était très mal vu par la plupart des personnes puisque le Viêt-nam représente un échec colonialiste pour la France. C'est aussi une guerre qui a laissé des marques. Maintenant, c'est devenu une mode que d'aller faire le touriste dans ce pays depuis le film Indochine avec Catherine Deneuve.
Tout ça, c'est très immoral à mon avis. On y va comme si c'était une colonie de vacances. C'est faire preuve d'une curiosité nostalgique très malsaine. Je ne suis pas trop pour ce genre d'attitude, car c'est exactement comme si, dans 10 ans, on créait un Disneyland à Sarajevo et que l'on ait tout oublié.
Pensez-vous que votre public est conscient de vos prises de position?
- Je ne le fais pas pour forcer les gens à prendre conscience de quelque chose. Être, comme Bruel, le porte-parole d'une génération ne m'intéresse pas du tout. Je trouve qu'on n'a pas à donner de leçons ou à délivrer de messages aux gens.
Par contre, il est vrai que le public a un besoin d'identification. J'écris tout simplement ce que je pense. Il ne faut pas écrire pour les autres, mais pour soi-même avant tout.
SOUVENIRS, SOUVENIRS
Au début des années 80, Indochine était un véritable phénomène. Vous étiez assaillis par des fans partout où vous alliez. Quel bilan faites-vous de cette période maintenant que la folie s'est un peu calmée?
- Il y a toujours eu des vagues d'hystérie lors de nos concerts et aux abords de nos hôtels. Mais, au contraire de Patrick Bruel, nous avons toujours pu aller manger une pizza sur les Champs-Élysées sans créer d'incident majeur. Par exemple, il faut savoir se faire discret et se fondre dans la foule. Il ne sert à rien de jouer à la star comme il le fait. Il faut aller au cinéma comme avant.
Être une vedette, c'est un boulot à temps plein. Si c'est ça que nous avons toujours voulu et recherché, comme Patrick Bruel, nous allons nous comporter de cette façon. À cette époque, nous n'étions plus maîtres de ce que nous faisions. Nous ne nous appartenions plus, nous étions plus qu'une image qu'on ne pouvait pas maîtriser.
Je préfère nettement qu'aujourd'hui nous soyons moins médiatisés et plus appréciés pour notre musique. De cette façon, nous n'agaçons plus les gens qui ne nous aiment pas, et ceux qui nous apprécient le font vraiment pour ce que nous sommes. Comme ça, il n'y a plus rien d'artificiel.
Avez-vous l'impression d'avoir grandi avec votre public?
- Ce qu'il y a d'intéressant dans le rock, c'est qu'il nous permet de rester éternellement adolescent. Ce type de musique a comme une emprise sur le temps. Quand on voit les Rolling Stones à 55 ans faire de la scène, on ne les trouve pas hors d'âge. Le rock, c'est un peu l'immortalité.
Je crois que c'est une histoire de jeunesse. Alors, je ne sais pas si je vais continuer encore longtemps à faire le zouave sur scène. D'un autre côté, si l'on y prend du plaisir, ce n'est pas à dédaigner dans notre monde actuel. On ne pensait jamais qu'Indochine allait durer si longtemps. On se disait qu'à 30 ans, on finirait chauffeurs de taxi ou quelque chose comme ça.