Indochine, Du rouge charnel à pleins tubes
"Hey, tu me surveillerais-tu ma sacoche?"
Nous sommes en juillet 1992, dans un théâtre Saint-Denis rempli
à craquer, et la très jeune fille à mes côtés meurt d'envie
de se lever pour aller voir de plus près les membres d'Indochine,
dans le cadre de leur spectacle "Birthday Concert" qui
souligne leurs dix ans de carrière.
Bien sûr, je vais le surveiller, ton sac, pas de problème. A la fin du spectacle, elle reviendra reprendre son sac à main et me dire, d'une voix exitatique et en m'arrachant pratiquement le bras, dans son enthousiasme : "Hey, j'ai touché huit fois, huit fois, à Nicola".
Le dit Nicola Sirkis (textes et chant) est justement assis à ma gauche, pendant que Dominique Nicolas (musiques et guitares) et Stéphane Sirkis (guitares) s'installent en face de moi. Car Indochine était de passage à Montréal cette semaine pour la promotion d'un tout nouvel album, Un jour dans notre vie, dont la pochette rappelle l'atmosphère étrange et sensuelle de Dracula du cinéaste Coppola. Nicola parle beaucoup, Dominique pense beaucoup et Stéphane fait rire beaucoup.
Le précédent album studio d'Indochine, Le baiser, avait vu le jour en 1990. En 1991, le trio lançait le Birthday Album (compilation qui s'est vendue à 480 000 exemplaires en France), puis entamait la tournée "Birthday Concert", avant que Nicola ne lance un premier album solo, en 1992, constitué de reprises en anglais et en français.
Indéniablement, les quatre dernière années ont été déterminantes pour Indochine. Comprenez-moi bien, c'est toujours du Indochine, un son unique en son genre et reconnaissable entre tous, avec des musiques toujours aussi dansantes. Seulement, les guitares ont remplacé les synthétiseurs, et la pop fait désormais place à un rock nettement plus musclé. Et le baiser comme le Birthday Album ont permis à une nouvelle génération de découvrir les charmes insidieux d'Indochine.
Dites voir, les mecs, cet album est étonnamment sexuel par ses thèmes - je pense à Savoure le rouge (le premier extrait et superbe clip signé Caro, le réalisateur du film Delicatessen) ou à Ultra S (pour Ultra Sexe). Et je ne parle pas du sang, présent dans au moins cinq chansons sur douze : "Dans le rock, m'explique Nicola Sirkis, les thèmes principaux ont toujours été le social, la religion et le sexe.
Le sang et le sexe, c'est la vie. C'est aussi la couleur rouge, une couleur charnelle. Il y a une dominante de rouge dans tout l'album. C'est d'abord un tableau du peintre Egon Schiele qui m'a inspiré (peintre autrichien particulièrement tourmenté, mort à 28 ans en 1918, accusé de détournement de mineure, amoureux de sa soeur...) Son truc, c'était le rouge dans des tableaux à dominante très sexuelle. Savoure le rouge, cela veut dire "Savoure le sexe". Cela fait quelques années qu'on entend parler de sexe et de mort. Nous voulions parler de sexe et de plaisir, de vie."
Il est également question d'héroine et d'inceste (Crystal Song Telegram), de violence (Candy prend son fusil), du Pérou (Bienvenue chez les nus), d'épuisement (D'ici mon amour). Et aussi du Vietnam dans Vietnam Glam. Le Vietnam, qui est l'ancienne Indochine, ancienne colonie française, Indochine qui est le nom du groupe, bref, y a-t-il concept ici?
"On a eu du mal au début à faire accepter le nom du groupe, les vétérans de la guerre d'Indochine n'appréciaient pas tellement. Mais ça allait. Seulement, depuis la sortie du film Indochine - pour lequel les producteurs n'ont pas hésité à piquer notre logo, d'ailleurs -, on se rend compte que ce film fait une apologie de l'époque coloniale en Indochine. Et ça, ça nous énerve. En France, actuellement, il n'y a pas un journal qui n'annonce pas un voyage en Indochine du genre : Visitez Dién Bién Phu et ses ruines. C'est un peu comme si, dans dix ans, on bâtissait un Disneyworld à Sarajevo... C'est révoltant."
Un jour dans notre vie est encore une fois réalisé par Indochine et Philippe Eidel, leur fidèle collaborateur et batteur depuis les débuts en 1981. Mais, pour le mixage, le trio fait appel au Britannique Nick Launay (qui a travaillé avec Midnight Oil et Kate Bush) : "Philippe n'est pas rock à la base, précise Dominique, il fait plutôt dans le world-beat (il collabore notamment avec Cheb Khaled).
Nick, lui, est nettement rock. Le mélange de ces deux expériences a permis de faire un album plus violent que les autres, mais moins que si nous l'avions fait seuls, je crois. C'est bien, parce que cette énergie, nous la gardons pour la scène." Justement, Indochine sera de retour sur scènes en août, avec un tout nouveau spectacle. Avis aux fans : je serai là pour surveiller tous les sacs qu'on veut.