Indochine

"Il faudra vingt ans et une génération vierge d'a priori (pour laquelle les Inconnus le sont vraiment redevenus!) pour qu'Indo récupère ses galons rock et soit naturellement rapproché d'une famille anglo-saxonne qu'il aura lui-même en partie inspirée (Placebo, Smashing Pumpkins, Zwan, Manson...)."
(Yves Bongarçon, éditorial du Rolling Stone de Mai 2003)

"Indochine a réussi la résurrection, ce passage obligé de tous les mythes. Et les sarcasmes des débuts sont oubliés. Indochine bénéficie même d'une crédibilité nouvelle."
(Patrick Eudeline, Nova Musique, juin 2003)

A-t-on jamais vu un come-back aussi fracassant que celui d'Indochine avec ses deux derniers albums, probablement les deux meilleurs de toute leur carrière?

Pouvait-on imaginer il y a encore deux ans qu'on reparlerait un jour de ce groupe, qu'on assisterait à un tel retour en force? La recette de cet exploit, qui fera date dans l'Histoire du Rock et servira d'exemple : Nicola Sirkis n'a jamais cessé d'y croire, même dans les pires périodes de traversée du désert qu'a connu Indochine. Et ceux qui, eux, n'y ont pas cru s'en mordent les doigts.

Car la résurrection d'Indochine, le fait aussi qu'aujourd'hui les chansons de la première période de triomphe (1982-1988) tiennent toujours le coup, relèvent du miracle. C'est sans doute ce qui fait les grands groupes, ceux à propos desquels on peut parler de génie : aucun album d'Indochine n'est mauvais, du "Péril Jaune" au "Baiser", en passant par "3" ou "7000 Danses".

Même si actuellement "Dancetaria" et "Paradize" sont mis en avant, à juste titre. Le tour de magie opéré par "Paradize", meilleur album de Rock français depuis des lustres, loin devant le dernier Noir Désir, n'a pu l'être qu'à la suite d'un pacte avec le Démon, voyez le regard "habité" de Nicola... Peu de groupes donnent des concerts aussi captivants, et encore moins peuvent se vanter d'avoir un public aussi passionné et démonstratif.

Qui d'autre qu'Indo jouit d'une telle longévité et d'une telle pérennité, qui inspire un tel respect de la part de son public? Assez peu de groupes, en fait. La tournée démarrée l'année dernière, avec ses Acte I, II et III, rassemblant toujours plus d'Indomaniacs, n'en finit pas d'être prolongée.

Après un Bercy mémorable début juin, qui devait clôturer cette tournée, Indochine joue les prolongations pour notre plus grand plaisir en étant la tête d'affiche et la meileure surprise du festival Solidays, mais, surtout, Nicola organise un festival alternatif itinérant pour une dizaine de dates cet été, le X Festival.

On retrouvera donc, sur la route avec Indo, des groupes qui lui sont chers, comme Dolly, les Wampas, Vénus, Hoggboy, Audiobully's, Mickey 3D, Mass Hysteria, Trash Palace, Suede, entre autres...

C'est un NIcola vainqueur, en état de grâce, que nous avons rencontré lors du tournage du dernier clip d'Indo ("Marilyn", quatrième chanson clipée extraite de "Paradize"), afin de revenir sur toute cette histoire et tenter de comprendre quelque chose à ce qui ressemble fort à de la sorcellerie...

Pourquoi as-tu accepté de faire une interview pour un petit fanzine comme l'Ordonnance?

C'est le fanzine que j'ai vu, qui était plutôt bien fait je crois? J'avais lu le premier, que je trouvais vachement bien, (on le lui montre) voilà, c'est ça. Mais on a toujours donné des interviews pour les fanzines. A une certaine époque, il y a quelques années, il n'y avait que des fanzines qui s'intéressaient à nous. Ce n'est pas parce que là ça remarche qu'on n'en fait pas, on essaie d'en faire en tournée, en province.

Refuses-tu des demandes d'interviews de la part de certains médias qui vous ignoraient encore il y a un peu plus d'un an, et qui, brusquement, vous sollicitent depuis le gros succès de "Paradize"?

J'en refuse tous les jours, et pas que des journaux, des télés, des radios. Tous les jours. Enfin, je ne veux avoir aucun esprit de revanche sur ce genre de trucs. Pour que j'ai une revanche à prendre il aurait fallu que les gens qui soient en face soient intéressants, ce qui n'était pas le cas.

Moi ce qui m'intéresse le plus sur les derniers événements qui se sont produits autour d'Indochine c'est que c'est le public qui a réimposé ce groupe, que les médias ont été obligés de suivre le truc, et puis c'est tout. Maintenant il y a juste des gens que je ne veux pas voir, ou que je ne verrai plus jamais parce qu'ils ont été méchants.

Vous tournez en ce moment le clip de la chanson "Marilyn", quatrième single extrait de "Paradize", quel est le "message" de cette chanson s'il y en a un, et quelle est l'idée ou le fil conducteur du scénario du clip?

Très honnêtement, sur ce scénario je n'ai rien vu, c'est Peggy qui fait tout. Moi j'ai juste su que je voulais embrasser Boris sur la bouche, et c'est ce qui a eu lieu hier donc j'ai attendu toute la journée pour ça. On a joué la chanson, et apparemment c'est assez "sexe", ça reprend un peu les images qu'on avait derrière nous sur scène, c'est le même principe, différentes situations.

S'il y a un contentu, quand j'ai écrit cette chanson il y a deux ans, c'était une situation où on va de plus en plus vers un système et une société où on aura de plus en plus d'interdits, l'espace de liberté va se restreindre, aussi bien sexuelle que la vie de tous les jours. Et justement c'est une des chansons les plus positives d'Indochine, disant qu'on a envie de vivre plus fort, encore plus fort et encore mieux.

Là c'est un peu basé sur le sexe, il faut juste se protéger. Ce genre de peurs bavent un peu sur les libertés individuelles. Par exemple, le gouvernement actuel, à part son autoritarisme sur l'insécurité routière où là je suis, il y a un autoritarisme un petit peu violent sur un peu tout, et c'est un espace de liberté qui se restreint.

Penses-tu que le Rock'n'Roll en France est en danger avec l'arrivée de la droite?

Il y a un rock'n'roll qui va vivre, celui des maisons de disques, et un autre rock'n'roll qui sera je ne pense pas en danger, mais quand on voit que La Flèche d'Or a fermé parce qu'il y avait certaines images qui étaient paraît-il insultantes pour la police, alors que c'était juste de l'art...

Je pense qu'effectivement, autant les maisons de disques ne se cachent plus maintenant pour faire des boys bands avec des guitares, autant la société et le système ne se cachent plus, comme ils ont un tel vent en poupe, "oui on expulse des immigrés clandestins, et on est fiers de le faire, et gnagnagna, oui on va interdire le shit...". Donc l'espace de liberté va se restreindre.

Je ne suis pas pour une anarchie totale non plus, je suis plus pour une social-démocratie un peu plus libre comme en Suisse, un peu plus tolérante comme en Belgique, au Luxembourg, dans les pays scandinaves, où on sait que les drogues douces sont dangereuses mais on n'est pas là à mettre les gens en taule pendant deux mois, c'est un autre système.

Je ne suis pas pour la légalisation mais je pense que c'est le seul moyen de casser tout le marché noir, et c'est ça le problème. C'est à dire qu'avec les cigarettes l'Etat est le premier dealer. Il faut légaliser les drogues parce qu'elles seront effectivement gérées et ça cassera tout ce qui est : la mafia, les zones de non-droit, etc. C'est la seule solution, je pense.

Moi je ne suis pas pour la drogue, je déteste ça, même. Je ne ferai jamais l'apologie de la drogue. Par contre, effectivement, enfermer des gens qui... là on n'est plus tolérant. Depuis quelques années il y avait une tolérance sur le shit, et là maintenant je pense qu'apparemment ils vont serrer les boulons.

Donc on est dans un système où on va vers des libertés de plus en plus restreintes. Et, "moi je veux vivre en plus fort", c'est à dire quoi qu'il arrive il faut vivre plus fort ce qu'on a envie de vivre, sans attendre l'autorisation de qui que ce soit.

Ne penses-tu pas que le grand public commence à en avoir marre des lofts et des staracs, et essayent de chercher de bons disques?

Je pense que les gens sincères et qui avaient bon goût ont eu marre de la Star Academy dès le premier jour. On a pas eu besoin d'attendre un lever de bouclier.

C'est sûr qu'un phénomène de masse, populaire, engendre de toutes façons des contre-réactions, et c'est vrai que aujourd'hui quand tu vois des petites mômes de dix, onze ans, qui aimaient Star Academy et L5 il y a trois ans, aujourd'hui elles n'ont pas envie d'être chanteuses, elles ont envie de faire Sum 41, donc il y a une évolution, bien sûr.

Il y aura toujours une contre-réaction, comme en ce moment cette nouvelle vague de groupes de rock un petit peu préfabriqués, parce qu'ils voient que ça marche. Cela va générer aussi une contre-réaction. Le Rock devient un truc très à la mode, donc que va-t-il se passer?

Maintenant, il va y avoir le bon et puis ceux qui sont fabriqués. Mais, bien sûr, oui, les disques qui se sont le plus vendus cette année c'est le nôtre et celui de Renaud, qui sont des personnes qui avaient totalement disparu médiatiquement et qu'on ne peut pas accuser de ne pas être sincères. Donc forcément, quand les gens voient de la sincérité, la musique, elle, part au-delà.

Avais-tu un peu prévu le gigantesque succès de "Paradize"?

Non. J'étais fier de faire ce groupe, d'avoir continué coûte que coûte, maintenant je ne m'attendais pas à un succès aussi énorme. Mais, effectivement, c'est le moment qu'il arrive. C'est à dire que l'injustice autour de ce groupee soit réparée.

Avais-tu, déjà, dès la conception de l'album "Wax", en 1996, l'idée de faire une trilogie avec les deux suivants?

A partir de "Dancetaria", oui. Pas à partir de "Wax", "Wax", c'était la renaissance du groupe. Si on prend trois époques de renaissance, "Wax" c'est la pré-adolescence, "Dancetaria" c'est l'adolescence, la découverte de soir, la découverte de la sexualité et "Paradize" c'est le fait de dire juste qu'être adulte n'a aucun intérêt, mais, par contre, d'avoir grandi et d'avoir maîtrisé soi-même sa propre vie.

En gros, c'est ça. Ce sont trois étapes qui sont liées fortement à la sexualité, à la découverte de l'amour, de la passion. Mais sans plus aucune leçon à recevoir. C'est ça qui est le plus important. Cela se termine par la nativité (cf. la pochette de "Paradize"), donc ces trois étapes sont liées.

Et musicalement, les trois albums ont-ils chacun un style spécifique?

Là je parlais du thème, alors après, effectivement au niveau de la musique, ça regroupe les trois influences majeures d'Indochine, ces trois univers qui sont le Pop, le Rock et le Gothique. La Pop c'est du rock qui fait danser les gens, dans le Rock on retrouve tout ce qui est à la fois pervers, vicieux, violent et intéressant, le Glam et Le Gothique. Donc "Wax" est très pop, "Dancetaria" est très gothique, et "Paradize" regroupe ces trois vagues.

Y a-t-il vraiment une cassure en 1996 entre le nouveau Indo et l'ancien?

Oui, une cassure je ne sais pas, mais en tout cas Indochine a redémarré effectivement. Il nous a fallu, à moi et Stéphane, se repositionner en disant : "voilà, le guitariste et principal compositeur du groupe s'en va, on n'a pas envie d'arrêter, donc on se met nous-mêmes à rechercher des gens, des partenaires avec qui on puisse continuer ce groupe, et puis à écrire tout seuls aussi"... C'est pour ça que, cette renaissance, il était temps aussi qu'elle se termine avec cet album.

Aujourd'hui, qui est le public d'Indochine?

Je pense que c'est un public large, un public assez rock. Mais le succès de "Paradize" a généré aussi un autre public plus populaire.

En tout cas, moi ce qui m'intéresse c'est le public qui vient aux concerts parce que c'est lui que je vois, je ne vois pas celui qui achète les disques, et c'est un public que, je pense, 99% de la profession aimerait avoir, parce que c'est un public avec qui il se passe des choses en concert, qui est très sincères dans ses goûts et surtout respectueux de nos goûts, de nos vies, des gens qui nous accompagnent. C'est pour ça que j'ai eu l'idée du X Festival, et c'est ce qui m'a poussé à le réaliser.

Que représentent, pour toi, les trophées gagnés aux Victoires de la Musique?

J'aurais bien aimé que des personnes absentes soient avec moi pour les recevoir aussi. L'injustice autour de ce groupe est enfin définitivement réparée. Parce que c'était une réelle injustice.

Pour en revenir à "Paradize", qu'est-ce qui a pu faire que les gens s'accrochent à ce point à cet album?

Mais moi j'en étais sûr, c'était mon discours depuis le début, quand on s'est fait jeter de BMG, j'ai dit : "Ok, vous n'y croyez plus, moi je suis sûr qu'Indochine est là encore pour longtemps".

Personne ne me croyait, et les rares personnes qui étaient avec moi, ou qui m'ont soutenu, que ce soit mon manager ou mes intimes, l'ont cru. Il y a des gens qui n'y ont pas cru, c'est tout.

Moi je savais qu'à "Dancetaria" une partie de la route était atteinte, les clignotants étaient au vert, je le sentais, c'est impalpable... alors est-ce que c'est visionnaire ou pas, j'en sais rien.

Après, on a eu un bol extraordinaire que j'aie rencontré Olivier, on a mis deux albums à vraiment former un vrai groupe, donc là, maintenant, aujourd'hui, Indochine est vraiment le groupe qui, si ça doit continuer, restera longtemps comme ça. J'avais dit que nous étions à la même période que les Cure en 85, au moment de "The Head On The Door", quand le groupe était vraiment formé, avec les nouveaux membres et tout.

Comment as-tu rencontré Ann Scott (qui a cosigné le morceau "Paradize" - ndlr), et peux-tu nous parler un peu d'elle?

Déjà c'est Rudy, un ami, qui m'a dit qu'il fallait absolument que je lise son livre, "Superstars", je l'ai lu et effectivement, c'était la première fois que je lisais un livre et que je n'avais pas envie qu'il s'arrête. C'est à dire que j'ai été floué totalement par l'écriture, la façon dont elle arrive à captiver le lecteur, par son histoire.

Et comme nous étions en train d'écrire l'album, j'ai pensé "tiens, pourquoi pas?", et je ne savais absolument pas qu'elle connaissait Indochine. Donc, nous avons appelé son éditeur, qui l'a contactée, et elle a fait répondre qu'elle était ravie de le faire et qu'elle avait déjà vu Indochine dans les années 80. C'était une ancienne fan, quand elle avait quinze ans en 85.

Donc, elle est venue à la maison un matin, elle avait vraiment envie de travailler, elle voulait au départ écrire en anglais. Et je lui ai fait écouter les maquettes, je crois que je lui ai fait écouter "Dunkerque", "Electrastar" et je ne sais plus quel autre, et elle ne s'attendait pas à ça. Elle m'a dit franchement : "je ne m'attendais pas à un truc aussi fort et aussi intéressant que ça".

Parce qu'en fait elle a des goûts très indus, techno, elle adore Nine Inch Nails, Marilyn Manson, malheureusement Air mais ça ce sont ses goûts... Donc nous avons commencé à travailler ensemble, je lui ai fait écouter "Paradize", au départ le nom de code de cette chanson était "Exciter", et on a bâti un texte ensemble. Et c'est quelqu'un qui m'intéresse beaucoup, qui a vécu des sales histoires et qui a l'air quant même assez positive.

Et que penses-tu des "romanciers rock", dont elle fait partie, comme Patrick Eudeline, Virginie Despentes ou Vincent Ravalec?

Je trouve que Patrick Eudeline est quelqu'un qui écrit extraordinairement bien. Mais toute la série de ceux qui écrivent des trucs trash, avec des ex-actrices pornos... moi je préfère lire Rimbaud, entre nous. Maintenant, je les respecte mais ça ne m'attire pas. Très honnêtement, je préfère la littérature érotique et pornographique japonaise, je la trouve plus sensuelle.

Et, plus généralement, quelles sont tes préférences en littérature?

Elles sont larges. Ce n'est pas parce qu'on est une rock-star, ou qu'on est dans le Rock, qu'on peut avoir les qualités pour écrire un livre. On peut raconter une histoire mais ce n'est pas de la littérature, c'est juste un témoignage.

J'ai beaucoup lu mais pas suffisamment malheureusement, en ce moment, depuis un an et demi, c'est une période où je n'arrive pas tellement à lire, à part quelques petites bribes, j'aime beaucoup la littérature japonaise. J'aime beaucoup aussi principalement la littérature française et surtout la poésie surréaliste, Breton, Artaud bien sûr, même Eluard.

Donc chaque fois que je suis en période d'écriture d'un album, je m'imprègne beaucoup de l'écriture automatique. Qu'est-ce que j'ai lu dernièrement? Je n'ai plus de mémoire mais j'ai lu des choses qui m'ont intéressé. Camille Laurences c'était quelqu'un que je trouvais bien. Mais Eudeline, je pense que c'est l'un des meilleurs journalistes de rock. Les romans rock je ne les ai pas lu donc je ne peux pas juger. Je pense que Virginie Despentes a du talent.

Justement, penses-tu publier un jour un deuxième livre, as-tu recommencé à écrire autre chose que des chansons?

J'ai cinq idées fortes, je trouve, qui ne sont pour l'instant pas développées. Je n'ai absolument pas le temps de les écrire. Donc, oui, de toutes façons je terminerai plutôt effectivement en écrivant des livres, il ne faut pas se leurrer, dans dix ans, je serai en moins bon état physique.

Moi c'est ma passion l'écriture. Il n'y a pas un jour où je ne note un mot, une phrase. Je vais certainement, dans les dix prochaines années, écrire un roman, si j'y arrive, ça m'intéresse. Mais l'exercice des nouvelles m'intéresse beaucoup.

Quelle peut être la suite des aventures d'Indochinee après une année de succès aussi gigantesque, penses-tu déjà à l'après-Bercy?

Du fait que Bercy a été complet très vite, nous avons décidé de fabriquer notre propre festival, le X Festival, où nous allons sur huit dates, emmener tous les gens qu'on aime bien. C'est un festival itinérant, alternatif avec des groupes comme Mass Hysteria, Dionysos, Mickey 3D, Dolly, Suede, Audiobully's, les Kills... Les groupes comme Daisybox, ACWL ou Madinkà nous ont accompagnés sur la tournée de l'Acte I, Acte II, Acte III.

Là c'est un festival itinérant, avec aussi peut-être Zwan, qu'on attend. Donc voilà, on va faire huit dates comme ça. Et après on a un petit voyage peut-être, on espère, au Japon avec cet album. Ensuite on va essayer d'écrire un album. Alors l'avenir d'Indochine sera de toutes façons différent, c'est à dire que pendant quelques longs mois nous allons disparaître et écrire, et nous n'en sortirons que quand cet album sera digne de ce nom.

Ne penses-tu pas que la séparation d'un groupe en plein succès est un manque de respect pour ses fans?

Le manque de respect pour les fans c'est plutôt, je pense, de servir de la soupe, et sans aucune sincérité. La musique ça vient au départ du coeur, c'est fabriqué normalement par une émotion, comme tout "art", entre guillemets, même si c'est un art mineur, et effectivement les artistes et les groupes qui restent le plus longtemps ensemble ce sont ceux qui donnent vraiment quelque chose qui vient du coeur.

Si des groupes continuent en se faisant la gueule, là il n'y a plus de sincérité. Ce qui a sauvé le groupe c'est la sincérité.  Là si on se séparait, effectivement ce serait dommage, mais ça serait tellement bien aussi d'arrêter alors que l'injustice autour de ce groupe est réparée.

Aujourd'hui, la réponse est dans nos têtes et dans nos mains, c'est à dire que si, avec Olivier, on arrive à faire un autre album... je ne sais pas si je suis capable d'aller au-delà de toutes mes principales sources d'inspiration que j'ai eu en vingt ans, et qui se clôturent avec "Paradize".

A propos des artistes "engagés", n'y a-t-il pas une sorte d'incompatibilité entre être un artiste et être un militant? Par exemple, tu as dit : "Je ne veux pas me faire applaudir sur le malheur des gens", et : "J'ai du mal à m'intégrer dans un discours social car je ne pourrai pas le tenir"...

Oui, forcément. C'est à dire que, autant Noir Désir ont une âme de militants, autant moi ça me gonfle. Je considdère mon public intelligent et capable d'avoir ses propres idées, je n'ai pas à lui véhiculer les miennes pour qu'il aille quelque part. Maintenant, j'ai des choses à dire et je les dit mais je ne veux engager personne là-dessus.

Il y a 25 ou 30 ans ce qui me choquait c'était tous ces artistes de gauche, comme François Béranger, Renaud, Maxime Le Forestier, qui étaient ultra-gauche et qui se faisaient énormément d'argent, se construisaient des baraques immenses.

Que peut-on dire aujourd'hui de Manu Chao ou de Noir Désir, qui véhiculent des idées sur la pro Palestine, etc., mais enfin qui vivent quand même à Paris, et bien confortablement? Manu Chao, lui, avec tout le respect que je lui dois, si les Wampas ont écrit la chanson "Si j'avais le porte-feuilles de Manu Chao" c'est qu'il y a un malaise aussi parce qu'on ne peut pas tout faire et tout dire.

Donc je préfère, moi, avoir une ligne de conduite où effectivement on gagne de l'argent parce que ça marche, mais quand ça ne marche pas on n'en gagne pas. Mais je n'ai pas à vivre comme un SDF, ça a toujours été le problème de l'artiste. Par contre, je ne fréquente pas des artistes de droite.

Tu as dit aussi : "Sois tu vas au bout de tes idées et tu partages ce que tu as, sois tu la fermes"...

Absolument. Noir Désir ont eu des problèmes avec Jean-Marie Messier, qui était une cible très facile, ils avaient les moyens de quitter cette maison de disques sans aucun procès. C'est tout, c'est juste un état d'esprit. Maintenant, ça n'enlève rien à la qualité de leur musique. C'est juste un discours un peu trop facile.

As-tu un mode de vie de rock star?

Non. J'ai la même voiture depuis vingt ans, je fais de l'hélicoptère mais c'est juste par passion, et encore c'est un petit appareil de deux places, c'est plus proche de l'ULM que de l'hélicoptère. Le plaisir qu'on a c'est qu'on peut voyager dans de bonnes conditions et aller dans des beaux endroits.

Là c'est vrai que je ne suis pas très aventurier, partir avec un sac à dos j'ai donné ça quand j'étais jeune. Mais non, je n'ai pas de domestiques, je fais la vaisselle chez moi, je passe l'aspirateur, et j'adore ça...

Peut-on vieillir sans devenir adulte, dans une sorte d'adolescence permanente?

Je n'ai jamais compris l'intérêt d'être adulte. Il n'y a rien de plus pathétique que des gens âgés qui jouent aux petits enfants, à la petite fille, etc., et il n'y a rien de plus chiant qu'un gamin qui est déjà adulte. Il faut juste grandir dans sa tête. Je pense que je suis plus adulte aujourd'hui que certains aînés.

Je pense que tout le monde est comme dans une cour de récréation à chaque époque de sa vie. Il n'y a qu'à voir comment ça se passe dans n'importe quelle administration, n'importe quel travail, n'importe quelle maison de retraite : ce sont les mêmes bases que la cour de récréation, c'est à dire avec les forts, les faibles, les égoïstes, les jaloux, on vit en permanence son enfance.

Après, il suffit juste d'être humain, il n'y a qu'à voir ce qui se passe en Irak, c'est de l'infantilisme. Mais je n'ai jamais compris l'intérêt d'être adulte. Dans la société actuelle, cela ne veut pas dire qu'on est un adolescent attardé, bien au contraire.


Nicola en bonne compagnie, avec Marilyn Manson et Brian Molko...

Que penses-tu du mouvement gothique, dont Indo fait un peu partie?

Je connais peu, je trouve que les gothiques sont le seul mouvement où il peut se passer quelque chose, surtout au niveau vestimentaire et au niveau ambiance. J'aime bien le respect qu'ont ces gens dans leurs fêtes, etc. C'est comme Marilyn Manson, il dégage une telle violence... mais ce sont des artistes.

Il ne faut pas prendre ça au premier degré, ce que font malheureusement beaucoup de gens. Toute cette imagerie gothique dans les églises, de morts, dans les cimetières, etc., il y a énormément de gens qui prennent ça au premier degré, et même des gothiques...

Marilyn Manson c'est un artiste, comme étaient Picasso, ou des artistes à Berlin, des choses comme ça, c'est vraiment quelqu'un qui a un message artistique, comme une performance, et c'est là que c'est intéressant, comme Egon Schiele, ce genre de personnes. Je connais peu de groupes, comme ACWL ou d'autres que j'entend, je trouve ça intéressant. Je ne vais pas malheureusement suffisamment dans les soirées gothiques.

Que représentent pour toi les Rolling Stones?

Même si eux, justement, vivent comme des rock stars, c'est un groupe que j'ai toujours aimé et respecté. Même si les albums sont moins bons, il y a quant même au moins une chanson bonne par album. Les Rolling Stones, c'est quant même une langue tirée sur la mort, ce sont des gens qui ont soixante ans et qui font du rock. Après tout, ça me fait un peu d'espoir pour moi...

Je les ai vu à l'Olympia il y a dix ans, c'était le concert du siècle, c'était incroyable, deux heures et demi à l'Olympia! Les gros trucs c'est rigolo cinq minutes mais ça ne me passionne pas, je préfère les voir dans des petites salles. Moi j'ai toujours aimé les Rolling Stones sur scène et les Beatles sur disques. Les Rolling Stones sur scène c'est quant même quelque chose.

Quel souvenir as-tu gardé de Gainsbourg, qui avait réalisé le clip de "Tes Yeux Noirs"? As-tu des amis dans le milieu?

Un souvenir de tendresse, parce que c'était quelqu'un qui savait se faire vraiment apprécier et aimer quand tu le voyais pour la première fois, c'était comme si tu l'avais déjà connu. Il y a très peu de personnes comme ça que j'ai rencontré : Gainsbourg, Dutronc, Brian Molko, Melissa, ce sont des gens que je connais et que j'apprécie, quand tu les vois pour la première fois c'est comme si tu avais déjà vécu dix ans avec eux, il se passe quelque chose de fort, il n'y a aucune barrière, on se sent bien tout de suite avec eux, et vice versa je pense.

Il suffit de parler trois secondes avec d'autres gens de la chanson française et c'est un peu horrible. Alors il y a des gens comme Voulzy et Souchon que j'aime beaucoup, Dutronc et Gainsbourg c'était le même genre de personnage : c'est à dire que, tout d'un coup, on ne pensait pas qu'il avait soixante ans et il te racontait des histoires comme ton meilleur copain... mais tu étais mort de rire, donc il y avait vraiment quelque chose qui se passait.

Brian Molko, on s'entend très très bien. Nous nous sommes rencontrés, c'était quelques jours avant la mort de mon frère, le premier Zénith que Placebo avait fait à Paris, en 99. C'était par l'intermédiaire d'un ami qui connaissait le groupe. Et moi je n'osais pas aller dans sa loge, et en fait ma fiancée est allée le voir et lui a dit "il y a Nicola d'Indochine qui aimerait bien te voir...". Donc il est venu me voir. Il connaissait Indochine par le Luxembourg.

Et puis après nous avons fait ce concert, maintenant on a appris à se connaître, on s'appelle souvent... (on tape contre la porte vitrée, "Nico, c'est l'heure de tourner ton clip"... Nico : "Attend, je vais faire un dessin à la maison de disques comme ça il va comprendre...", il se dirige vers la porte et dit au type : "Je fais des fanzines moi le dimanche... (rires)... et il est très très bien ce fanzine...")

Quels sont pour toi les groupes ou artistes français importants du siècle dernier?

Dans la musique on va parler de Gabriel Fauré, des choses comme ça. Sinon, Jacques Higelin, c'est quelqu'un que j'ai beaucoup respecté à un moment donné. C'est le premier à avoir fait sonner vraiment le Rock français sans être vulgaire. J'ai suivi vraiment les quatre premiers albums quand j'étais très jeune.

Tu n'as jamais été fan de Téléphone...

Jamais. Pour moi Téléphone c'était les Stones français. Je ne dis pas que je n'avais pas acheté le premier album, je crois que Stéphane avait acheté le deuxième. Mais je n'ai jamais aimé le style de Téléphone. Par contre je trouve que Jean-Louis Aubert est quelqu'un qui écrit super bien, des fois des superbes chansons.

Par exemple, là sur le dernier album, il y a "Des milliers, des milliards" au niveau mélodique. Sur un album il y a "Quand Paris s'éteint", je trouve ça vachement bien. Je trouve qu'il sort des mélodies vachement fortes. Maintenant, je ne comprends pas pourquoi il fait des trucs avec Obispo. Il est de tous les trucs un peu jet-set.

On te voit jamais dans les talk shows à la télé... encore hier, Brian Molko était chez Ardisson...

Je sais. Cela fait un an que je refuse d'aller chez Ardisson, et chez Fogiel ils veulent tous m'avoir. Ardisson je le respecte un peu plus que Fogiel.

Le problème d'Ardisson c'est un problème simple, c'est que lui il remonte les émissions donc tu es coupé, donc tu n'as pas vraiment le droit à la parole, parce que ce n'est pas en direct.

Le problème de Fogiel, c'est une émission en direct mais il te coupe tellement la parole que tu ne peux pas parler, donc ça revient au même.

Et puis je n'ai pas à aller faire le zouave, je suis meilleur sur scène, et je n'ai pas envie de me justifier aujourd'hui face à ces gens-là qui n'ont rien apporté à Indochine.

Que penses-tu de la scène rock française actuelle?

Je trouve que Eiffel est un groupe vraiment bien mélodiquement mais je trouve que la voix colle vraiment trop à Noir Désir. Noir Désir est un très très bon groupe de scène, ça c'est sûr. Maintenant, je suis plus attirée par Dionysos, je trouve qu'il y a vraiment des expériences intéressantes, mais comme dirait Brian Molko, il faut être très français pour aimer ce genre de musique.

J'aime un peu tout. Toute cette nouvelle vague de Dolly à Madinkà en passant par Daisybox. Il y a un groupe qui s'appelle British Hawai qui a l'air très intéressant, qui vient juste d'apparaître, il y a des groupes comme Asyl ou Beth. Il se passe des choses, il comme à y avoir plein de groupes intéressants!!

Que penses-tu de toute cette vague de groupes en "the" : Strokes, White Stripes, etc., anglais et américains?

J'aime beaucoup les Hoggboy, les Black Rebel Motorcycle Club, The Music, j'aime bien The Strokes, les White Stripes, enfin j'ai acheté l'album, j'ai un peu de mal. Je ne me lèverai pas la nuit pour l'écouter. Par contre, le nouveau Placebo, le nouveau Marilyn Manson ce sont des albums que j'aime bien.

Précisément, que penses-tu du nouveau Placebo?

Je trouve ça très bien, franchement. Ce n'est pas un album révolutionnaire mais ce n'est pas ce qu'on demande à ce groupe qui est de plus en plus meilleur sur scène et qui est un groupe qui va compter beaucoup.

Que penses-tu de la phrase de Jim Morrison, "Nous voulons des politiciens érotiques"?

Je pense que c'est antinomique. Je pense que la politique ce n'est pas sexuel, et le sexe n'est pas politique.

Quels sont les concerts qui t'ont donné envie de faire de la musique?

Mon premier concert, ça a été les Sparks en 1972, j'ai adoré ce groupe, tout ce côté glam... J'ai vu les Stones en 76 aux Abattoirs, et puis les Clash.

Pour reparler des années 80, tu as dit qu'à l'époque les Cure étaient mal entourés par leur management, qui leur aurait dit qu'Indochine leur prenait leur public, et on avait dit à Robert Smith de dire du mal d'Indochine. As-tu eu l'occasion de discuter de cette époque avec Robert?

Non, nous n'avons aucun contact avec les Cure, juste de fascade quand on fait des concerts ensemble. En fait ce n'était pas son management, c'était la maison de disques de l'époque.

En France, on avait complètement le même public, les mêmes ventes, et c'était deux vagues qui pouvaient très bien se supporter, et à un moment donné il était question qu'on remette un disque d'or pour le premier Bercy des Cure, et quelqu'un de la maison de disques a dit à leur manager : "attention, l'association Indochine / Cure est dangereuse parce qu'Indochine devient plus gros, etc." Mais je pense que Robert Smith n'était même pas au courant de ça.

Comment avez-vous réussi à ne jamais vous faire bouffer, même dans votre période de traversée du désert?

Parce qu'en fait je pense qu'on n'a pas vendu notre âme au Diable, on l'a donnée, ce qui fait qu'on s'en est sorti. Quand tu donnes, tu reçois toujours.

Quand tu as commencé à faire de la musique, à la fin des années 70, qu'est-ce qui, dans le Rock était mieux ou moins bien qu'actuellement?

Quand on faisait du rock, les maisons de disques étaient beaucoup plus ouvertes, et il n'y avait pas ce marché économique qui est comme une épée de Damoclès à tous les niveaux. Aujourd'hui, tu es signé pour un album et après tu vois, ou un single.

A l'époque, tu étais signé pour trois albums, et ils savaient que tu te développais, si le premier album ne marchait pas, ils te laissaient une chance. Aujourd'hui, c'est vraiment la génération kleenex, on trouve beaucoup de jeunes directeurs artistiques qui sont biens mais qui ont une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes, enfin il y a plein de choses qui ne vont pas, maintenant on revient dans une nouvelle vague qui est plutôt intéressante...

Voici maintenant le petit questionnaire inventé par Bernard Pivot...

Quel est ton mot préféré?
Sexe.

Le mot que tu détestes?
Nul.

Qu'est-ce qui t'inspire pour créer?
La vie.

Qu'est-ce qui te refroidit?
La mort.

Quel est le bruit que tu aimes?
Un chat qui ronronne.

Quel est le bruit que tu détestes?
Le bruit que je déteste c'est vraiment celui d'une ville qui se réveille, alors que c'est à ce moment-là que je vais dormir. Le bruit des bus, des portes qui claquent.

Quel est ton juron préféré?
C'est "va te faire enculer"

Quel métier aurais-tu aimé faire?
J'aurais adoré être pilote de ligne. J'adore les hôtesses de l'air, les avions et les voyages.

Quel est le métier que tu n'aurais pas pu faire?
Journaliste. En fait, passer sa vie à parler du travail des autres, moi ça m'aurait angoissé. Ne prend pas ça pour toi. Mais par contre, j'aurais adoré créer un journal, fabriquer un journal comme une oeuvre, je faisais ça quand j'étais petit, j'avais un journal, je faisais mon fanzine, j'écrivais à la main, avec la section culturelle, la section machin... ça s'appelait "Info-express" je ne sais plus quoi...

Quelle est ta drogue préférée?
Le sommeil.

Si le Paradis existait, qu'aimerais-tu que Dieu te dise à l'entrée?
Fumeur, non fumeur? (rires).

(propos recueillis en mai 2003 par Julien Z. et Michel N.)

LES 10 ALBUMS-CUTES DE NICOLA :

DAVID BOWIE : "Diamond Dogs"
PATTI SMITH : "Horses"
THE ROLLING STONES : "Aftermath"
PLACEBO : "Teenage Angst"
TALKING HEADS : "Little Creatures"
MARILYN MANSON : "Mechanical Animal"
SUEDE : "Dog Man Star"
BLUR : "13'"
SMASHING PUMPKINS : "Adore"
SONIC YOUTH : "Dirty"

 

INDOCHINE (Bercy - 03/06/03) :

Les gothiques ACWL, en guest de cette nouvelle soirée indochinoise, sont plutôt convaincants. Arrivée plus que triomphale d'Indo avec "Vénus", puis "Paradize", "Electrastar", "Trois nuits par semaine", "Punker", "Astroboy", "Dark", "Le Grand Secret" avec une Melissa Auf Der Maur arrivée le matin même de New-York... et vous connaissez la suite.

Track-listing un peu différent lors de leur passage en tête d'affiche à Solidays, entrée en scène avec "Le Baiser", et ovation de la part d'un public plus diversifié, Indo semble bien faire l'unanimité. En bref, le souvenir de ces deux concerts parisiens saura bien nous faire patienter jusqu'à leur retour (pas pour demain...).