Indochine, histoire sans fin

Quelques mois avant son explosif retour, nous avons rencontré le groupe, alors en studio, pour faire le point sur ce nouveau départ, un départ sur les chapeaux de roue qui allait redonner à Indochine sa juste place dans le monde du rock et enfin imposer le groupe de Nicola Sirkis comme une des véritables forces vives du sonic rendez-vous hexagonal.

Bruxelles, tôt le matin, la brume. Avec les souvenirs d'une virée en compagnie de la photographe Murielle Delepont dans les bars où résonne La Muerte, où flotte l'esprit du rock, toujours plus intense qu'à Paris, allez savoir pourquoi?

Et puis, dans le taxi qui nous emmène à la rencontre de Nicola Sirkis, on se souvient des tubes d'Indo, d'une image qui perdure sans jamais se faner. Étrange sensation, entre le coup de vieux et le sentiment qu'on va, mine de rien, rencontrer un groupe qui compte depuis qu'on est adolescent.

Un groupe qui a changé de peau, un navire solide qui a perdu des membres d'équipage, sans pourtant avoir changé de cap ou vendu son âme aux grands amateurs du disque. Derrière la vitre mouillée du taxi se profile le Studio ICP, le temple où se sont croisés les freedom fighthers du rock, comme Deus ou Noir Désir, mais où se déroulent aussi les messes noires sordides du business.

Pop Star en tête. Et merde, le vice est partout. Arrivés au studio, on recontre Phil Délire et Garrett Jones, les magiciens du son qui travaillent sur le corps de "Paradize" avec Oli de Sat, le prodige qui a su prendre l'essence d'Indochine pour y ajouter ses propres émotions, ses propres influences.

On parle de Depeche Mode bien sûr, mais aussi de Placebo, Nine Inch Nails ou Manson, alors que Garrett, lui, assure que l'album qui a fait craquer tout le monde, c'est le "Get Ready" de New Order, la pureté de "Crystal". C'est le grand retour de la new wave.

Un retour qui prône davantage la hargne de Joy Division que les chorégraphies de Duran Duran. Personne n'a encore entendu parler de Interpol, de Robot In Disguise ou de the Faints, mais dans le studio où enregistre Indo, comme dans les clubs de L.A. ou de Londres, le mouvement est en marche.

NICO ICON

Nicola, lui, vient d'arriver, pas vraiment au courant qu'on est là pour le rencontrer, mais ravi de parler de ce disque dont il parle déjà comme de celui qu'il rêvait de faire depuis quelques années. Charmant, charmeur, drôle, Nicola est à la hauteur de son mythe. L'énergie qu'il dégage quand il parle de son groupe n'a d'égale que sa franchise.

"Je n'en ai rien à foutre d'être pote avec Johnny Hallyday, je n'ai pas besoin de lui et de ce business pour exister... Les critiques? Elles font mal, mais elles ne m'ont jamais empêché de continuer à croire en Indochine. Ceux qui nous traitaient de groupe de variété ou de vendus à la grande époque du rock alternatif... Ils sont DG chez Mercury, ont signé chez Virgin."

Et puis, quand Indo est passé chez les indépendants, quand on se foutait d'eux dans leur dos, on avait juste oublié que le groupe était toujours au rendez-vous pour ses fans, qu'il n'avait jamais cessé d'y croire, même au coeur de la tourmente. Devant un parterre de peluches étalées sur la console, Garrett travaille sur un titre et parle de Nicola.

"Quand nous avons commencé à travailler ensemble, je n'avais jamais vraiment entendu parler d'Indochine, mais quand j'ai écouté leur musique, j'ai très vite compris où ils voulaient en venir, quelles étaient leurs influences. J'ai aussi très vite compris que Nicola apportait à ce groupe quelque chose d'intangible, d'unique, avec la fragilité de sa voix, mais aussi cette volonté de conserver son identité envers et contre tout. C'est pour ça qu'Indochine ne ressemble à personne."

Alors, on a un peu l'air con, en se souvenant avoir bien ricané en matant la parodie des Inconnus et cru sur parole les abrutis qui ne voyaient en Indochine qu'un sous-Cure frenchy. Sans même prendre le temps d'écouter leurs disques... Ce nouveau disque, Nicola, Oli ou Phil Délire en parlent de la même façon, comme d'une renaissance, d'un retour aux sources de leur vision du rock, mais armé des sons et des sens du nouveau millénaire.

Avec le savoir-faire de Phil, qui a travaillé avec Bashung, associé à la bidouille nu skool de Oli De Sat et surtout, un groupe, solide, rock, guitares en avant, retrouvant la hargne, là où les plus intégristes de l'indépendance lorgnent vers Universal, voix "En Français, s'il vous plait", 2 Db au dessus du mix. On verra bien ce qui en restera.

PARIS BRÛLE-T-IL?

La fin de journée approchant, chacun doit reprendre ses activités pour achever "Paradize". Pendant notre long entretien. Nicola parle de Stéphane, son frère disparu, de la naissance de son fils, de ses rencontres avec eux à qui il a ouvert l'univers d'Indochine, Ann Scott, Murat, Soligny, Mickey 3D, et puis tous les autres qu'il lit ou qu'il écoute avec les yeux et les oreilles du fan, de son éternelle envie d'apprendre et de connaître.

Certains appellent ça rester ado, pour d'autres c'est simplement garder les yeux ouverts et ne pas gober tout ce que la société de consommation nous balance à la tête. Après un dernier tour des lieux pour dire au revoir, on se donne rendez-vous à Paris pour tourner davantage d'images et on file vers la gare en se disant qu'on aimerait bien qu'il aille très haut ce "Paradize", juste histoire d'en contrarier quelques-uns.

Une semaine plus tard, Paris s'éveille avec toujours les mêmes bouses en tête des ventes. La Loco accueille Indo pour une séance avec mademoiselle Epinette (celle qui donne des ailes à Nicola lors d'une très belle séance photo). Quelques jours plus tard, nous retrouvons Nicola pour tailler dans la masse d'images que lui et Oli ont ramenées de New York, quelques jours avant l'apocalypse du 11 septembre.

Une femme qui bronze à Manhattan, Melissa Auf Der Maur qui chante de sa voix frêle, la petite princesse de "J'ai demandé à la lune", avec toujours ce sentiment qu'Indo ne triche pas, ne cherche pas à plaire mais juste à chanter et exprimer ses déchirements.

Le petit film terminé, coup de flash sur la vie du groupe, nous avons laissé le temps et le public prendre le relais. Et puis, en écoutant "Mao Boy" entre Fairfax et la Cienega, on se dit qu'au sommet des charts français, tout ne va pas si mal.