Nicola Sirkis : "Indochine for ever"
Concert au Nikaia, ce soir, avec un groupe rock au top, fort de l'album Paradize, et de J'ai demandé à la lune. Vingt et un ans de présence. Un leader qui n'oublie pas son frère disparu.
"J'ai demandé à la lune / Si tu voulais encore de moi..." On n'en finit plus d'entendre le succès d'Indochine. Un million de singles, tandis que l'album Paradize atteint les huit cent mille. Une parodie, facile, serait mal venue. Nicola Sirkis, l'immuable gardien de la flamme, déplore, longtemps après, celle des Inconnus, Isabelle a les yeux bleus : "Ça donnait une fausse image de nos chansons."
Avec le temps, l'humour, ça passe : "Les Inconnus le sont redevenus. Nous sommes toujours là, groupe culte, comme U2, Cure, Depeche Mode." Années difficiles, presque l'oubli pour ce phare des années rock, né il y a vingt et un ans, jamais ringard.
Puis retour en grâce, éternité d'Indochine, de Nicola, loin de marquer quarante-trois ans : "La passion est un élixir de jouvence. Bowie, à soixante ans, reste un adolescent. Je suis flatté qu'à mon âge, des jeunes trouvent dans ce que je dis des choses qu'ils veulent entendre. Nous accueillons trois générations à nos concerts, dans cette tournée jusqu'à juin 2003."
"Stef m'a dit : "Continue"
Quand on a perdu son frère jumeau, à trente-neuf ans, de quoi peut-on être encore dupe? Pas de la vie, l'amour, la mort. In the Memory of Stef, lit-on sur le livret de l'album. Une hépatite foudroyante, et basta, le 27 février 1999. Nicola enregistrait leur album Dancetaria à Bruxelles, revenait sans cesse à Paris : "La veille, Stéphane m'a dit : "Continue le groupe." Ça me semblait une évidence."
Ensemble, ils avaient résisté, après les départs de Dimitri, le bassiste, de Dominik Nicola, compositeur de tant de succès : "On avait raison de poursuivre, parce qu'on était fiers du groupe. Indochine, c'est une âme. J'espère que Stéphane le voit, d'en haut. Ses chansons sont immortelles. Il est toujours présent. Je suis toujours en deuil. Une tristesse continuelle, vingt-quatre sur vingt-quatre."
Stéphane avait une fille, Lou, onze ans. Nicola, lui-même père de famille, veille de près sur son enfance. Il n'en dit pas plus. Pudeur toujours, d'un homme vrai. Quand il explique : "Chez moi, je passe l'aspirateur", ce n'est pas une formule : "J'essaie de vivre comme tout le monde. Hors tournée, je n'ai pas de gardes du corps pour ma sécurité, personne ne porte mes valises. Je n'ai pas changé de voiture, une Coccinelle noire, depuis quinze ans."
"Pardon Manu Chao"
L'argent n'est surtout pas un moteur : "Je sais que j'en ai sur mon compte en banque, mais ça s'arrête là. Je ne flambe pas. Je gagne plus qu'un chercheur en médecine. C'est injuste." Le show business n'est pas son monde : "Les chanteurs français sont des Martiens. Ils s'écoutent parler, entouré d'une cour qui rigole dès qu'ils marchent de travers, ou lancent une chaise dans une piscine."
Il peut se permettre de pourfendre des icônes tels Noir Désir ("Ils se disent mal chez Universal. Qu'ils arrêtent de faire les chochottes. Avec les millions de disques vendus, ils ont les moyens de se casser"); Manu Chao ("Le pape de l'anti-mondialisation vend deux millions d'albums, génère cent millions de francs de chiffre d'affaires, et tape sur le système") ; sans perdre sa rigueur : "On me dit que Manu aurait imaginé de créer sa compagnie de disques. Dans ce cas, mea culpa."
"Non à Fogel-Ardisson"
Star Academy a repris Tes yeux noirs, chansons emblématiques d'Indochine : "Hélas! Je ne pouvais m'y opposer. Je n'ai que 25% des droits. Et puis, c'est un groupe de bal. Je ne me vois pas interdire une chanson à un tel groupe, qui met de l'ambiance!" Plus sévère pour les initiateurs que pour les élèves du jeu : "J'ai de la pitié pour les prostituées, pas pour les proxénètes. Comment ces pauvres candidats peuvent-ils espérer? Dans trois ans, ils auront disparu de la circulation."
La production a proposé à Indochine de venir chanter avec les Star Académiciens de TF1 : "Nous avons refusé. D'autres ont moins de scrupules. Fogiel et Ardisson m'ont sollicité aussi. Rien à foutre. Je ne serre pas la main de tout le monde, dans cet univers d'hypocrites."
Indochine vient de recevoir un MTV Europe Music Awards, est en compétition pour les NRJ Music Awards, mi-janvier, à Cannes : "Nous viendrons, à condition de chanter sans play-back. On ne nous a pas encore répondu sur ce point !" Les Victoires de la Musique, dont Indochine devrait être l'un des nominés? "Peut-être. Si nous avions un prix, ce serait l'occasion de dire certaines choses en direct."
Né d'un père russe, Nicola a choisi le nom asiatique du groupe par référence à Marguerite Duras. Il aime la littérature, a publié un joli recueil, Mauvaises nouvelles, a l'intention d'un roman. Dans tes bras, de Camille Laurens, prix Fémina, l'a inspiré : "J'ai aimé sa façon de prendre un point de vue masculin. Je lui ai demandé un texte, que nous avons retravaillé ensemble, parce qu'il était trop féminin pour moi."
Outre ce Comateen 1, autre signature inattendue, Jean-Louis Murat, avec une chanson hommage à Indochine, Un singe en hiver : "Il a eu d'autant plus de culot qu'une presse qui le soutient, Les Inrocks et Libération, nous ignore ou nous démolit." J'ai demandé à la lune n'est pas non plus de Nicola, auteur principal de l'album : "Mickael Furnon, de Mickey 3D, nous a apporté cette ballade à une voix, parfaite."
Sur le livret, drôle de nativité. Une rousse enceinte, ventre nu, le début de la main dans son pantalon, barrée d'une croix noire. Provocation? : "Mélanger sexualité et maternité, c'est possible, mais encore tabou. Elle semble dire : "J'emmerde le monde, j'aime ce que je veux." Je trouve ça fort." Trop de sexe dans l'album, et en concert? "C'est le rock, non? Le sexe fait tourner le monde. Sans désir sexuel, on devient dépressif."
On ira tous au Paradize : "Rien de blasphématoire. Je ne crois plus en Dieu depuis la mort de mon frère. J'ai été élevé chez les Jésuites. Je connais la religion. Elle n'est pas une réponse." Sans mépris : "On lui doit les plus beaux textes, la Bible, le Coran." Il montre un petit livre de poèmes bouddhistes, qui l'accompagne en tournée : "Ça permet de relativiser ce qui nous arrive." Nicola est un sage. Depuis longtemps.
L'album Paradize, chez Columbia.