Indochine Retour en grâce

Jalonnée de bonheurs, de drames et de résurrections, l'histoire d'Indochine a ceci de fascinant qu'elle ne s'est jamais interrompue. Et aujourd'hui, le succès de Paradize prouve qu'Indochine n'est plus seulement "le groupe d'une génération."

La renaissance d'Indochine, entamée avec Wax en 1996 puis Dancetaria en 1999, a trouvé un magnifique point d'orgue avec Paradize. Nicola Sirkis peut être fier d'avoir suivi son instinct. "Effectivement, je suis content d'avoir réussi cette trilogie. Parce qu'elle était vraiment pensée comme telle, et qu'elle se termine.

En plus, l'album s'appelle Paradize, et le fait que ça se termine comme ça, dans une sorte d'état de grâce, c'est parfait. Ça aurait pu être une catastrophe, c'est vrai. Mais j'étais sûr du truc, je le sentais. Je ne pensais peut-être pas que ça irait aussi loin, quoique...

Je savais qu'on allait toujours continuer à se battre, mais je ne pensais pas que les radios, tout le monde allait être retourné tout de suite. Parce que je savais qu'on avait encore beaucoup de gens qui ne voulaient plus de nous : pendant dix ans, on n'est pas passés en radio. Je ne pensais pas que ça allait être aussi rapide, je croyais qu'on allait réussir à faire marcher cet album à l'arraché."

Mais voilà : l'album sort en avril dernier; suivi rapidement de l'acte I du "Paradize tour", et Indochine explose. Aujourd'hui, le neuvième véritable album du groupe s'est vendu à 600.000 exemplaires, et "J'ai demandé à la lune", single fédérateur, est en passe de devenir l'un de ses standards. Un retour triomphal, pour un groupe qu'il était de bon ton de ringardiser il n'y a pas si longtemps.

TROIS GÉNÉRATIONS DE FANS

Pour beaucoup, Indochine, c'était encore une poignée de tubes épuisés, de "L'aventurier", aux "Yeux noirs" en passant par "Le Troisième sexe"; c'était les synthés, les mélodies naïves posées sur des rythmiques binaires et la voix toujours reconnaissable de Nicola Sirkis; c'était les coupes de cheveux en pétard, les couleurs des années 80.

Et puis, ce fut finalement la traversée du désert, pendant les années 90. Une foule d'étiquettes souvent simplistes, incontrôlables, et pas toujours faciles à porter. Sauf que certains incorruptibles ne s'y sont pas trompés. Aujourd'hui, Indochine est l'un des rares groupes de rock à avoir conservé un public à la fidélité indéfectible : "Depuis cinq ou six ans, on a trois générations qui viennent nous voir.

Dans les années 80, on en a eu une, voir deux. La première compilation, pour les dix ans du groupe, a suscité une nouvelle génération de fans, et ça, personne ne s'y attendait. C'est-à-dire que des gens qui avaient douze-quatorze ans en 1992 ont acheté le Birthday Album, et on fait le plus gros potentiel des fans des années 90.

Et avec Wax, Indolive et Dancetaria, à chaque album, il y a eu une nouvelle génération qui a été séduite. Pas en nombre, mais suffisamment pour qu'il y ait toujours un intérêt pour ce groupe. Je ne joue pas avec ces étiquettes, c'est le public qui s'intègre dans ce genre de choses, et c'est vrai que pour un groupe de rock, c'est au-delà de tout ce qui est possiblement explicable et rationnel."

La formule du philtre d'amour reste donc encore à découvrir. Mais parmi ses ingrédients essentiels, on pourrait citer l'attitude du groupe lui-même. Sans céder à aucun mouvement de mode, et sans jamais se laisser aller au snobisme, "Indo" a à la fois séduit deux publics, l'un fondamentalement rock, et l'autre populaire.

Leurs détracteurs obstinés diront qu'Indochine ne doit son succès actuel qu'au retour en force nostalgique (ou régressif) des années 80. Mais pour Nicola, "ce revival n'existe que par le biais des maisons de disques qui cherchent à vendre leur bas de catalogue, ce ne sont que des opérations commerciales. C'est sûr qu'on a existé dans ces années-là, qu'on les a marquées, mais le succès de Paradize n'a rien à voir avec ça.

Je suis persuadé que c'est même très clair, vu le public qui est là. Sinon, on n'aurait que des gens de 35 ans. On en a, mais il y a des gens qui sont revenus, qui ne savaient pas du tout ce qu'était Indochine, qui pensaient qu'on avait totalement disparu. Ils entendent le succès du groupe, et ils se disent : "Tiens, ce groupe a toujours existé". On est dans un phénomène de masse, de succès populaire, mais le succès d'avant et celui de maintenant n'ont rien à voir.

Tout le succès des années 90 qui est passé sous silence dans un certain nombre de médias n'avait déjà rien à voir avec les années 80. On est un groupe qui a 21 ans d'existence, et qui a cartonné dans les années 80 et 2000. Il y a un album, 3, qui était très "années 80", dans la production musicale, etc. Mais on n'est pas des clones de ça, pas du tout. La plus belle vie d'Indochine, elle est maintenant, pas dans les années 80."

D'autres prétendront qu'Indochine s'est adjoint les services de collaborateurs tels que Oli de Sat, Melissa Auf Der Maur (l'ancienne bassiste de Hole) ou Mickey 3D pour se donner une caution "rock du troisième millénaire." Nicola, lui, considère comme une chance d'avoir trouvé des artistes naturellement immergés dans le même univers que le groupe, comme on trouve une âme soeur. L'alchimie a fait ses preuves, et le son qui en résulte ouvre une porte sur l'avenir d'Indochine.

Car pour Nicola, le groupe doit changer : "Après ça, on ne peut pas continuer à refaire un énième album d'Indochine. Après ce succès, après cette trilogie, après "Un Singe En Hiver" (la dernière chansons de Paradize en forme d'hommage, écrite par Jean-Louis Murat, Ndlr).

Ça risque peut-être d'être toujours Indochine, mais de rentrer dans une nouvelle sphère, une nouvelle étoile." Pas encore fixé, Nicola se voit aller vers un son "moins pop", voudrait écrire plus de "morceaux" que de chansons, et "avoir plus de puissance mélodique, trouver la mélodie absolue. De toute façon, il y aura une rupture. La page va se tourner, au moins pour moi."

TOURNÉS VERS L'AVENIR

Que les fans se rassurent, Nicola n'abandonnera pas Indochine. Mais la trilogie n'est pas née d'un accouchement sans douleur. Après la mort de son frère Stéphane en 1999 et l'enregistrement pénible de Dancetaria, Paradize correspond à la fin d'un travail de deuil. D'où le ton plus optimiste de l'album, du moins dans ses textes. On aura rarement autant trouvé le mot "vie" dans un disque d'Indochine, en tout cas dans des acceptions si positives.

"Oui, j'étais en deuil, et je pense qu'on l'est toujours, la tristesse est toujours continuelle, c'est vrai. A mon avis, il faut que j'arrête. Mais c'est aussi un beau travail, parce que ça m'a permis plein de vivre mieux, ça a fait de bonnes chansons, ça a permis plein de bonnes choses, de rencontrer des gens. Le travail de deuil n'est pas un travail horrible, mais c'est vrai que ce n'est pas un travail facile non plus.

Dans cet album, j'ai évacué toute mon énergie négative, j'ai donné tout ce que je pouvais de négatif et de positif, et ça a donné un état de grâce." Aujourd'hui, avec une confiance quasi inébranlable, Nicola Sirkis n'attend plus que l'avenir. Et regarde l'histoire de son groupe sans mélancolie, ni amertume.

"Je n'ai pas besoin de reconnaissance. On m'a délesté, on m'aime, on déteste Indochine, on n'aime pas... Tout ce que je veux, c'est être fier d'être dans ce groupe. Ça n'a pas été facile, il y en a qui sont partis parce qu'à un moment ils en avaient marre, pour de bonnes ou de mauvaises raisons. Moi, j'ai toujours voulu rester dans ce groupe avec Stéphane, parce qu'on en était fiers. Là, je suis content, j'espère qu'il le voit d'en haut. On avait raison de continuer, c'est ça l'essentiel."

En tournée du 1er novembre au 12 décembre / Sony Music